Paris, ce 19

Une légère altercation qui s'étoit élevée entre Matilde et moi, il y a

quelques jours, m'avoit assez inquiétée, ma chère soeur; je vous

envoie la copie de nos lettres, pour que vous en soyez juge. Mais

combien je voudrois que vous fussiez près de moi! Je cherche à me

rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit: il me sembloit autrefois

que votre excellent frère, dans nos entretiens, m'avoit donné des

règles de conduite qui devoient me guider dans toutes les situations

de la vie; et maintenant je suis troublée par les inquiétudes qui me

sont personnelles, comme si les idées générales que j'ai conçues ne

suffisoient point pour m'éclairer sur les circonstances particulières.

Néanmoins ma destinée est simple, et je n'éprouve et je n'éprouverai

jamais, j'espère, aucun sentiment qui puisse l'agiter.

Madame de Vernon que vous n'aimez pas, quoiqu'elle vous aime; madame

de Vernon est certainement la personne la plus spirituelle, la plus

aimable, la plus éclairée dont je puisse me faire l'idée: cependant il

m'est impossible de discuter avec elle jusques au fond de mes pensées

et de mes sentimens. D'abord elle ne se plaît pas beaucoup dans les

conversations prolongées; mais ce qui surtout abrège les développemens

dans les entretiens avec elle, c'est que son esprit va toujours droit

aux résultats, et semble dédaigner tout le reste. Ce n'est ni la

moralité des actions, ni leur influence sur le bien-être de l'âme

qu'elle a profondément étudié, mais les conséquences et les effets de

ces actions; et, quoiqu'elle soit elle-même une personne douée des

plus excellentes qualités, l'on diroit qu'elle compte pour tout le

succès, et pour très-peu le principe de la conduite des hommes. Cette

sorte d'esprit la rend un meilleur juge des événemens de la vie, que

des peines secrètes; il me reste donc toujours dans le coeur quelques

sentimens que je ne lui ai pas exprimés, quelques sentimens que je

retiens comme inutiles à lui dire, et dont j'éprouve pourtant la

puissance en moi-même. Il n'existe aucune borne à ma confiance en

elle; mais, sans que j'y réfléchisse, je me trouve naturellement

disposée à ne lui dire que ce qui peut l'intéresser; je renvoie

toujours au lendemain pour lui parler des pensées qui m'occupent, mais

qui n'ont point d'analogie avec sa manière de voir et de sentir: mon

désir de lui plaire est mêlé d'une sorte d'inquiétude qui fixe mon

attention sur les moyens de lui être agréable, et met dans mon amitié

pour elle encore plus pour ainsi dire de coquetterie que de confiance.

Mon âme s'ouvriroit entièrement avec vous, ma chère Louise; vous

l'avez formée, en me tenant lieu de mère; vous avez toujours été mon,

amie; je conserve pour vous cette douce confiance du premier âge de la

vie, de cet âge où l'on croit avoir tout fait pour ceux qu'on aime, en

leur montrant ses sentimens, et en leur développant ses pensées.

Dites-moi donc, ma chère soeur, quel est cet obstacle qui s'oppose à

ce que vous quittiez votre couvent pour vous établir à Paris avec moi?

Vous m'avez fait un secret jusqu'à présent de vos motifs,

supportez-vous l'idée qu'il existe un secret entre nous?

Je vous ai promis, en vous quittant, de vous écrire mon journal tous

les soirs; vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions.

Oui, vous serez mon ange tutélaire, vous conserverez dans mon âme les

vertus que vous avez su m'inspirer; mais ne serions-nous pas bien plus

heureuses si nous étions réunies? et nos lettres peuvent-elles jamais

suppléer à nos entretiens?

Après avoir reçu le billet de madame de Vernon, je partis le jour même

pour l'aller voir; je quittai Bellerive à cinq heures du soir, et je

fus chez elle à huit. Elle étoit dans son cabinet avec sa fille; à mon

arrivée, elle fit signe à Matilde de s'éloigner; j'étois contente, et

néanmoins embarrassée de me trouver seule avec elle: j'ai éprouvé

souvent une sorte de gêne auprès de madame de Vernon, jusques à ce que

la gaîté de son esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de réservé et

de contenu dans ses manières: je ne sais si c'est un défaut en elle;

mais ce défaut même sert à donner plus de prix aux témoignages de son

affection.

--Hé bien! me dit-elle en souriant, Matilde a donc voulu vous

convertir?--Je ne puis vous dire, ma chère tante, lui répondis-je,

combien sa lettre m'a fait de peine; elle a provoqué ma réponse, et je

m'en suis bientôt repentie: j'avois une frayeur mortelle de vous avoir

déplu.--En vérité je l'ai à peine lue, reprit madame de Vernon; j'y ai

reconnu votre bon coeur, votre mauvaise tête, tout ce qui fait de vous

une personne charmante; je n'ai rien remarqué que cela: quant au fond

de l'affaire, l'homme chargé de dresser le contrat y insérera les

conditions que vous voulez bien offrir; mais il faut que vous

permettiez qu'on mette dans l'article que c'est une donation faite en

dédommagement de l'héritage de M. d'Albémar. Si madame de Mondoville

croyoit que c'est par une simple générosité de votre part, que ma

fille est dotée, son orgueil en souffriroit tellement qu'elle romproit

le mariage.--J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de répugnance pour

cette proposition, et je voulois la combattre; mais madame de Vernon

m'interrompit, et me dit: Madame de Mondoville ne sait pas combien on

peut être fière d'être comblée des bienfaits d'une amie telle que

vous: vous m'avez déjà retirée une fois de l'abîme où m'avoit jetée un

négociant infidèle; vous allez maintenant marier ma fille, le seul

objet de mes sollicitudes, et il faut que je condamne ma

reconnoissance au silence le plus absolu: tel est le caractère de

madame de Mondoville. Si vous exigiez que le service que vous me

rendez fût connu, je serois forcée de le refuser, car il deviendroit

inutile; mais il vous suffit, n'est-il pas vrai, ma chère Delphine, du

sentiment que j'éprouve; de ce sentiment qui me permet de vous tout

devoir, parce que mon coeur est certain de tout acquitter.--Ces

derniers mots furent prononcés avec cette grâce enchanteresse qui

n'appartient qu'à madame de Vernon; elle n'avoit pas l'air de douter

de mon consentement; et lui en faire naître l'idée, c'étoit refroidir

tous ses sentimens: elle s'y abandonne si rarement qu'on craint encore

plus d'en troubler les témoignages; les motifs de ma répugnance

étoient bien purs: mais j'avois une sorte de honte néanmoins

d'insister pour que mon nom fût proclamé à côté du service que je

rendois; et je fus irrésistiblement entraînée à céder aux désirs de

madame de Vernon.

Je lui dis cependant:--J'ai quelque regret de me servir du nom de M.

d'Albémar dans une circonstance si opposée à ses intentions; mais,

s'il étoit témoin du culte que vous rendez à ses vertus, s'il vous

entendoit parler de lui, comme vous en parlez avec moi,

peut-être...... Sans doute, interrompit madame de Vernon; et ce mot

finit la conversation sur ce sujet.

Un moment de silence s'ensuivit; mais, bientôt reprenant sa grâce et

sa gaîté naturelles, madame de Vernon dit:--A propos, dois-je vous

envoyer M. l'évêque de L., pour vous confesser à lui, comme Matilde

vous le propose?--Je vous en conjure, lui répondis-je; dites-moi:

donc, ma chère tante, pourquoi vous avez donné à Matilde une éducation

presque superstitieuse, et qui a si peu de rapport avec l'étendue de

votre esprit et l'indépendance de vos opinions. Elle redevint sérieuse

un moment, et me dit:--Vous m'avez fait vingt fois cette question, je

ne voulois pas y répondre; mais je vous dois tous les secrets de mon

coeur.

Vous savez, continua-t-elle, tout ce que j'ai eu à souffrir de M. de

Vernon, proche parent de votre mari; il étoit impossible de lui moins

ressembler: sa fortune et ma pauvreté furent les seuls motifs qui

décidèrent notre mariage: j'en fus long-temps très-malheureuse; à la

fin cependant, je parvins à m'aguerrir contre les défauts de M. de

Vernon; j'adoucis un peu sa rudesse: il existe une manière de prendre

tous les caractères du monde, et les femmes doivent la trouver, si

elles veulent vivre en paix sur cette terre où leur sort est

entièrement dans la dépendance des hommes. Je n'avois pu néanmoins

obtenir que ma fille me fût confiée, et son père la dirigeoit seul; il

mourut qu'elle avoit onze ans; et pouvant alors m'occuper uniquement

d'elle, je remarquai qu'elle avoit dans son caractère une singulière

âpreté, s'assez peu de sensibilité, et un esprit plus opiniâtre

qu'étendu: je reconnus bientôt que mes leçons ne suffisoient pas pour

corriger de tels défauts: j'ai de l'indolence dans le caractère,

inconvénient qui est le résultat naturel de l'habitude de la

résignation; j'ai peu d'autorité dans ma manière de m'exprimer,

quoique ma décision intérieure soit très-positive. Je mets d'ailleurs

trop peu d'importance à la plupart des intérêts de la vie, pour avoir

le sérieux nécessaire à l'enseignement. Je me jugeai comme je jugerois

un autre; vous savez que cela m'est facile; et je résolus de confier à

M. l'évêque de L. l'éducation de ma fille. Après y avoir bien

réfléchi, je crus que la religion, et une religion positive, étoit le

seul frein assez fort pour dompter le caractère de Matilde; ce

caractère auroit pu contribuer utilement à l'avancement d'un homme; il

présentoit l'idée d'une âme ferme et capable de servir d'appui; mais

les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver, dans les

défauts et dans les qualités même d'un caractère fort, que des

occasions de douleur. Mon projet a réussi: la religion, sans avoir

entièrement changé le caractère de ma fille, lui a ôté ses

inconvéniens les plus graves; et comme le sentiment du devoir se mêle

à toutes ses résolutions, et presque à toutes ses paroles, on ne

s'aperçoit plus des défauts qu'elle avoit naturellement, que par un

peu de froideur et de sécheresse dans les relations de la vie, jamais

par aucun tort réel. Son esprit est assez borné; mais comme elle

respecte tous les préjugés, et se soumet à toutes les convenances,

elle ne sera jamais exposée aux critiques du monde: sa beauté, qui est

parfaite, ne lui fera courir aucun risque, car ses principes sont

d'une inébranlable austérité. Elle est disposée aux plus grands

sacrifices ainsi qu'aux plus petits; et la roideur de son caractère

lui fait aimer la gêne comme un autre se plairoit dans l'abandon.

C'eût été bien dommage, ma chère Delphine, qu'une personne aussi

aimable, aussi spirituelle que vous, se fût imposée un joug qui l'eût

privée de mille charmes; mais réfléchissez à ce qu'est ma fille, et

vous verrez que le parti que j'ai pris étoit le seul qui pût la

garantir de tous les malheurs que lui préparoit sa triste conformité

avec son père. Je ne parlerois à personne, ma chère Delphine, avec la

confiance que je viens de vous témoigner; mais je n'ai pas voulu que

l'amie de mon coeur, celle qui veut assurer le bonheur de Matilde,

ignorât plus long-temps les motifs qui m'ont déterminée dans la plus

importante de mes résolutions, dans celle qui concerne l'éducation de

ma fille.

Vous ne pouvez jamais parler sans convaincre, ma chère tante, lui

répondis-je; mais vous-même cependant, ne pouviez-vous pas guider

votre fille? vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes à celles

que la raison....--Oh! mes opinions, répondit-elle en souriant et

m'interrompant, personne ne les connoît; et comme elles n'influent

point sur mes sentimens, ma chère Delphine, vous n'avez pas besoin de

les savoir.--En achevant ces mots, elle se leva, me prit par la main,

et me conduisit dans le salon où plusieurs personnes étoient déjà

rassemblées.

Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grâce inimitable que

vous-même lui reconnoissez. Quoiqu'elle ait au moins quarante ans,

elle paroît encore charmante, même au milieu des jeunes femmes; sa

pâleur, ses traits un peu abattus, rappellent la langueur de la

maladie et non la décadence des années; sa manière de se mettre

toujours négligée est d'accord avec cette impression. On se dit

qu'elle seroit parfaitement jolie, si un jour elle se portoit mieux,

si elle vouloit se parer comme les autres; ce jour n'arrive jamais,

mais on y croit, et c'est assez pour que l'imagination ajoute encore à

l'effet naturel de ses agrémens.

Dans un des coins de la chambre étoit madame du Marset. Vous ai-je dit

que c'est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n'aie jamais

eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle? Elle a pris,

dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu'on m'a témoignée, et

l'a considérée comme un affront qui lui seroit personnel. J'ai,

pendant quelque temps, essayé de l'adoucir; mais quand j'ai vu qu'elle

avoit contracté aux yeux du monde l'engagement de me détester, et que

ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espéroit s'en

faire une par ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce qu'il y avoit de

réel dans son aversion pour moi. Elle prétend, ne sachant trop de quoi

m'accuser, que j'aime et que j'approuve beaucoup trop la révolution de

France. Je la laisse dire, elle a cinquante ans et nulle bonté dans le

caractère; c'est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup

d'humeur.

Derrière elle étoit M. de Fierville, son fidèle adorateur, malgré son

âge avancé: il a plus d'esprit qu'elle et moins de caractère, ce qui

fait qu'elle le domine entièrement; il se plaît quelquefois à causer

avec moi: mais, comme par complaisance pour madame du Marset, il me

critique souvent quand je n'y suis pas, il fait sans cesse des

réserves dans les complimens qu'il m'adresse, pour se mettre, s'il est

possible, un peu d'accord avec lui-même. Je le laisse s'agiter dans

ses petits remords, parce que je n'aime de lui que son esprit, et

qu'il ne peut m'empêcher d'en jouir quand il me parle.

Au milieu de la société, Matilde ne songe pas un instant à s'amuser;

elle exerce toujours un devoir dans les actions les plus indifférentes

de sa vie; elle se place constamment à côté des personnes les moins

aimables, arrange les parties, prépare le thé, sonne pour qu'on

entretienne le feu; enfin s'occupe d'un salon comme d'un ménage, sans

donner un instant à l'entraînement de la conversation. On pourroit

admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir, s'il exigeoit

d'elle le sacrifice de ses goûts; mais elle se plaît réellement dans

cette existence toute méthodique, et blâme au fond de son coeur ceux

qui ne l'imitent pas.

Madame de Vernon aime beaucoup à jouer; quoiqu'elle pût être

très-distinguée dans la conversation, elle l'évite; on diroit qu'elle

n'aime à développer ni ce qu'elle sent, ni ce qu'elle pense. Ce goût

du jeu, et trop de prodigalité dans sa dépense, sont les seuls défauts

que je lui connoisse.

Elle choisit pour sa partie hier au soir madame du Marset et M. de

Fierville; je lui en fis quelques reproches tout bas, parce qu'elle

m'avoit dit plusieurs fois assez de mal de tous les deux.--La critique

ou la louange, me répondit-elle, sont un amusement de l'esprit; mais

ménager les hommes est nécessaire pour vivre avec eux.--Estimer ou

mépriser, repris-je avec chaleur, est un besoin de l'âme; c'est une

leçon, c'est un exemple utile à donner.--Vous avez raison, me

dit-elle avec précipitation, vous avez raison sous le rapport de la

morale; ce que je vous disois ne faisoit allusion qu'aux intérêts du

monde.--Elle me serra la main en s'éloignant, avec une expression

parfaitement aimable.

Je restai à causer auprès de la cheminée avec plusieurs hommes dont la

conversation, surtout dans ce moment, inspire le plus vif intérêt à

tous les esprits capables de réflexion et d'enthousiasme. Je me

reproche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette

conversation si piquante; c'est peut-être blesser un peu les

convenances, que se mêler ainsi aux entretiens les plus importans;

mais, quand madame de Vernon et les dames de sa société sont établies

au jeu, je me trouve presque seule avec Matilde qui ne dit pas un mot:

et l'empressement que me témoignent les hommes distingués m'entraîne à

les écouter et à leur répondre.

Cependant, peut-être est-il vrai que je me livre souvent avec trop de

chaleur à l'esprit que je peux avoir; je ne sais pas résister assez

aux succès que j'obtiens en société, et qui doivent quelquefois

déplaire aux autres femmes. Combien j'aurois besoin d'un guide!

Pourquoi suis-je seule ici! Je finis cette lettre, ma chère soeur, en

vous répétant ma prière; venez près de moi, n'abandonnez pas votre

Delphine dans un monde si nouveau pour elle; il m'inspire une sorte de

crainte vague que ne peut dissiper le plaisir même que j'y trouve.

Delphine · 第 23 / 322 题