Une légère altercation qui s'étoit élevée entre Matilde et moi, il y a
quelques jours, m'avoit assez inquiétée, ma chère soeur; je vous
envoie la copie de nos lettres, pour que vous en soyez juge. Mais
combien je voudrois que vous fussiez près de moi! Je cherche à me
rappeler sans cesse ce que vous m'avez dit: il me sembloit autrefois
que votre excellent frère, dans nos entretiens, m'avoit donné des
règles de conduite qui devoient me guider dans toutes les situations
de la vie; et maintenant je suis troublée par les inquiétudes qui me
sont personnelles, comme si les idées générales que j'ai conçues ne
suffisoient point pour m'éclairer sur les circonstances particulières.
Néanmoins ma destinée est simple, et je n'éprouve et je n'éprouverai
jamais, j'espère, aucun sentiment qui puisse l'agiter.
Madame de Vernon que vous n'aimez pas, quoiqu'elle vous aime; madame
de Vernon est certainement la personne la plus spirituelle, la plus
aimable, la plus éclairée dont je puisse me faire l'idée: cependant il
m'est impossible de discuter avec elle jusques au fond de mes pensées
et de mes sentimens. D'abord elle ne se plaît pas beaucoup dans les
conversations prolongées; mais ce qui surtout abrège les développemens
dans les entretiens avec elle, c'est que son esprit va toujours droit
aux résultats, et semble dédaigner tout le reste. Ce n'est ni la
moralité des actions, ni leur influence sur le bien-être de l'âme
qu'elle a profondément étudié, mais les conséquences et les effets de
ces actions; et, quoiqu'elle soit elle-même une personne douée des
plus excellentes qualités, l'on diroit qu'elle compte pour tout le
succès, et pour très-peu le principe de la conduite des hommes. Cette
sorte d'esprit la rend un meilleur juge des événemens de la vie, que
des peines secrètes; il me reste donc toujours dans le coeur quelques
sentimens que je ne lui ai pas exprimés, quelques sentimens que je
retiens comme inutiles à lui dire, et dont j'éprouve pourtant la
puissance en moi-même. Il n'existe aucune borne à ma confiance en
elle; mais, sans que j'y réfléchisse, je me trouve naturellement
disposée à ne lui dire que ce qui peut l'intéresser; je renvoie
toujours au lendemain pour lui parler des pensées qui m'occupent, mais
qui n'ont point d'analogie avec sa manière de voir et de sentir: mon
désir de lui plaire est mêlé d'une sorte d'inquiétude qui fixe mon
attention sur les moyens de lui être agréable, et met dans mon amitié
pour elle encore plus pour ainsi dire de coquetterie que de confiance.
Mon âme s'ouvriroit entièrement avec vous, ma chère Louise; vous
l'avez formée, en me tenant lieu de mère; vous avez toujours été mon,
amie; je conserve pour vous cette douce confiance du premier âge de la
vie, de cet âge où l'on croit avoir tout fait pour ceux qu'on aime, en
leur montrant ses sentimens, et en leur développant ses pensées.
Dites-moi donc, ma chère soeur, quel est cet obstacle qui s'oppose à
ce que vous quittiez votre couvent pour vous établir à Paris avec moi?
Vous m'avez fait un secret jusqu'à présent de vos motifs,
supportez-vous l'idée qu'il existe un secret entre nous?
Je vous ai promis, en vous quittant, de vous écrire mon journal tous
les soirs; vous vouliez, disiez-vous, veiller sur mes impressions.
Oui, vous serez mon ange tutélaire, vous conserverez dans mon âme les
vertus que vous avez su m'inspirer; mais ne serions-nous pas bien plus
heureuses si nous étions réunies? et nos lettres peuvent-elles jamais
suppléer à nos entretiens?
Après avoir reçu le billet de madame de Vernon, je partis le jour même
pour l'aller voir; je quittai Bellerive à cinq heures du soir, et je
fus chez elle à huit. Elle étoit dans son cabinet avec sa fille; à mon
arrivée, elle fit signe à Matilde de s'éloigner; j'étois contente, et
néanmoins embarrassée de me trouver seule avec elle: j'ai éprouvé
souvent une sorte de gêne auprès de madame de Vernon, jusques à ce que
la gaîté de son esprit m'ait fait oublier ce qu'il y a de réservé et
de contenu dans ses manières: je ne sais si c'est un défaut en elle;
mais ce défaut même sert à donner plus de prix aux témoignages de son
affection.
--Hé bien! me dit-elle en souriant, Matilde a donc voulu vous
convertir?--Je ne puis vous dire, ma chère tante, lui répondis-je,
combien sa lettre m'a fait de peine; elle a provoqué ma réponse, et je
m'en suis bientôt repentie: j'avois une frayeur mortelle de vous avoir
déplu.--En vérité je l'ai à peine lue, reprit madame de Vernon; j'y ai
reconnu votre bon coeur, votre mauvaise tête, tout ce qui fait de vous
une personne charmante; je n'ai rien remarqué que cela: quant au fond
de l'affaire, l'homme chargé de dresser le contrat y insérera les
conditions que vous voulez bien offrir; mais il faut que vous
permettiez qu'on mette dans l'article que c'est une donation faite en
dédommagement de l'héritage de M. d'Albémar. Si madame de Mondoville
croyoit que c'est par une simple générosité de votre part, que ma
fille est dotée, son orgueil en souffriroit tellement qu'elle romproit
le mariage.--J'éprouvai, je l'avoue, une sorte de répugnance pour
cette proposition, et je voulois la combattre; mais madame de Vernon
m'interrompit, et me dit: Madame de Mondoville ne sait pas combien on
peut être fière d'être comblée des bienfaits d'une amie telle que
vous: vous m'avez déjà retirée une fois de l'abîme où m'avoit jetée un
négociant infidèle; vous allez maintenant marier ma fille, le seul
objet de mes sollicitudes, et il faut que je condamne ma
reconnoissance au silence le plus absolu: tel est le caractère de
madame de Mondoville. Si vous exigiez que le service que vous me
rendez fût connu, je serois forcée de le refuser, car il deviendroit
inutile; mais il vous suffit, n'est-il pas vrai, ma chère Delphine, du
sentiment que j'éprouve; de ce sentiment qui me permet de vous tout
devoir, parce que mon coeur est certain de tout acquitter.--Ces
derniers mots furent prononcés avec cette grâce enchanteresse qui
n'appartient qu'à madame de Vernon; elle n'avoit pas l'air de douter
de mon consentement; et lui en faire naître l'idée, c'étoit refroidir
tous ses sentimens: elle s'y abandonne si rarement qu'on craint encore
plus d'en troubler les témoignages; les motifs de ma répugnance
étoient bien purs: mais j'avois une sorte de honte néanmoins
d'insister pour que mon nom fût proclamé à côté du service que je
rendois; et je fus irrésistiblement entraînée à céder aux désirs de
madame de Vernon.
Je lui dis cependant:--J'ai quelque regret de me servir du nom de M.
d'Albémar dans une circonstance si opposée à ses intentions; mais,
s'il étoit témoin du culte que vous rendez à ses vertus, s'il vous
entendoit parler de lui, comme vous en parlez avec moi,
peut-être...... Sans doute, interrompit madame de Vernon; et ce mot
finit la conversation sur ce sujet.
Un moment de silence s'ensuivit; mais, bientôt reprenant sa grâce et
sa gaîté naturelles, madame de Vernon dit:--A propos, dois-je vous
envoyer M. l'évêque de L., pour vous confesser à lui, comme Matilde
vous le propose?--Je vous en conjure, lui répondis-je; dites-moi:
donc, ma chère tante, pourquoi vous avez donné à Matilde une éducation
presque superstitieuse, et qui a si peu de rapport avec l'étendue de
votre esprit et l'indépendance de vos opinions. Elle redevint sérieuse
un moment, et me dit:--Vous m'avez fait vingt fois cette question, je
ne voulois pas y répondre; mais je vous dois tous les secrets de mon
coeur.
Vous savez, continua-t-elle, tout ce que j'ai eu à souffrir de M. de
Vernon, proche parent de votre mari; il étoit impossible de lui moins
ressembler: sa fortune et ma pauvreté furent les seuls motifs qui
décidèrent notre mariage: j'en fus long-temps très-malheureuse; à la
fin cependant, je parvins à m'aguerrir contre les défauts de M. de
Vernon; j'adoucis un peu sa rudesse: il existe une manière de prendre
tous les caractères du monde, et les femmes doivent la trouver, si
elles veulent vivre en paix sur cette terre où leur sort est
entièrement dans la dépendance des hommes. Je n'avois pu néanmoins
obtenir que ma fille me fût confiée, et son père la dirigeoit seul; il
mourut qu'elle avoit onze ans; et pouvant alors m'occuper uniquement
d'elle, je remarquai qu'elle avoit dans son caractère une singulière
âpreté, s'assez peu de sensibilité, et un esprit plus opiniâtre
qu'étendu: je reconnus bientôt que mes leçons ne suffisoient pas pour
corriger de tels défauts: j'ai de l'indolence dans le caractère,
inconvénient qui est le résultat naturel de l'habitude de la
résignation; j'ai peu d'autorité dans ma manière de m'exprimer,
quoique ma décision intérieure soit très-positive. Je mets d'ailleurs
trop peu d'importance à la plupart des intérêts de la vie, pour avoir
le sérieux nécessaire à l'enseignement. Je me jugeai comme je jugerois
un autre; vous savez que cela m'est facile; et je résolus de confier à
M. l'évêque de L. l'éducation de ma fille. Après y avoir bien
réfléchi, je crus que la religion, et une religion positive, étoit le
seul frein assez fort pour dompter le caractère de Matilde; ce
caractère auroit pu contribuer utilement à l'avancement d'un homme; il
présentoit l'idée d'une âme ferme et capable de servir d'appui; mais
les femmes, devant toujours plier, ne peuvent trouver, dans les
défauts et dans les qualités même d'un caractère fort, que des
occasions de douleur. Mon projet a réussi: la religion, sans avoir
entièrement changé le caractère de ma fille, lui a ôté ses
inconvéniens les plus graves; et comme le sentiment du devoir se mêle
à toutes ses résolutions, et presque à toutes ses paroles, on ne
s'aperçoit plus des défauts qu'elle avoit naturellement, que par un
peu de froideur et de sécheresse dans les relations de la vie, jamais
par aucun tort réel. Son esprit est assez borné; mais comme elle
respecte tous les préjugés, et se soumet à toutes les convenances,
elle ne sera jamais exposée aux critiques du monde: sa beauté, qui est
parfaite, ne lui fera courir aucun risque, car ses principes sont
d'une inébranlable austérité. Elle est disposée aux plus grands
sacrifices ainsi qu'aux plus petits; et la roideur de son caractère
lui fait aimer la gêne comme un autre se plairoit dans l'abandon.
C'eût été bien dommage, ma chère Delphine, qu'une personne aussi
aimable, aussi spirituelle que vous, se fût imposée un joug qui l'eût
privée de mille charmes; mais réfléchissez à ce qu'est ma fille, et
vous verrez que le parti que j'ai pris étoit le seul qui pût la
garantir de tous les malheurs que lui préparoit sa triste conformité
avec son père. Je ne parlerois à personne, ma chère Delphine, avec la
confiance que je viens de vous témoigner; mais je n'ai pas voulu que
l'amie de mon coeur, celle qui veut assurer le bonheur de Matilde,
ignorât plus long-temps les motifs qui m'ont déterminée dans la plus
importante de mes résolutions, dans celle qui concerne l'éducation de
ma fille.
Vous ne pouvez jamais parler sans convaincre, ma chère tante, lui
répondis-je; mais vous-même cependant, ne pouviez-vous pas guider
votre fille? vos opinions ne sont-elles pas en tout conformes à celles
que la raison....--Oh! mes opinions, répondit-elle en souriant et
m'interrompant, personne ne les connoît; et comme elles n'influent
point sur mes sentimens, ma chère Delphine, vous n'avez pas besoin de
les savoir.--En achevant ces mots, elle se leva, me prit par la main,
et me conduisit dans le salon où plusieurs personnes étoient déjà
rassemblées.
Elle entra, et leur fit des excuses avec cette grâce inimitable que
vous-même lui reconnoissez. Quoiqu'elle ait au moins quarante ans,
elle paroît encore charmante, même au milieu des jeunes femmes; sa
pâleur, ses traits un peu abattus, rappellent la langueur de la
maladie et non la décadence des années; sa manière de se mettre
toujours négligée est d'accord avec cette impression. On se dit
qu'elle seroit parfaitement jolie, si un jour elle se portoit mieux,
si elle vouloit se parer comme les autres; ce jour n'arrive jamais,
mais on y croit, et c'est assez pour que l'imagination ajoute encore à
l'effet naturel de ses agrémens.
Dans un des coins de la chambre étoit madame du Marset. Vous ai-je dit
que c'est une femme qui ne peut me supporter, quoique je n'aie jamais
eu et ne veuille jamais avoir le moindre tort avec elle? Elle a pris,
dès mon arrivée, parti contre la bienveillance qu'on m'a témoignée, et
l'a considérée comme un affront qui lui seroit personnel. J'ai,
pendant quelque temps, essayé de l'adoucir; mais quand j'ai vu qu'elle
avoit contracté aux yeux du monde l'engagement de me détester, et que
ne pouvant se faire une existence par ses amis, elle espéroit s'en
faire une par ses haines, j'ai résolu de dédaigner ce qu'il y avoit de
réel dans son aversion pour moi. Elle prétend, ne sachant trop de quoi
m'accuser, que j'aime et que j'approuve beaucoup trop la révolution de
France. Je la laisse dire, elle a cinquante ans et nulle bonté dans le
caractère; c'est assez de chagrins pour lui permettre beaucoup
d'humeur.
Derrière elle étoit M. de Fierville, son fidèle adorateur, malgré son
âge avancé: il a plus d'esprit qu'elle et moins de caractère, ce qui
fait qu'elle le domine entièrement; il se plaît quelquefois à causer
avec moi: mais, comme par complaisance pour madame du Marset, il me
critique souvent quand je n'y suis pas, il fait sans cesse des
réserves dans les complimens qu'il m'adresse, pour se mettre, s'il est
possible, un peu d'accord avec lui-même. Je le laisse s'agiter dans
ses petits remords, parce que je n'aime de lui que son esprit, et
qu'il ne peut m'empêcher d'en jouir quand il me parle.
Au milieu de la société, Matilde ne songe pas un instant à s'amuser;
elle exerce toujours un devoir dans les actions les plus indifférentes
de sa vie; elle se place constamment à côté des personnes les moins
aimables, arrange les parties, prépare le thé, sonne pour qu'on
entretienne le feu; enfin s'occupe d'un salon comme d'un ménage, sans
donner un instant à l'entraînement de la conversation. On pourroit
admirer ce besoin continuel de tout changer en devoir, s'il exigeoit
d'elle le sacrifice de ses goûts; mais elle se plaît réellement dans
cette existence toute méthodique, et blâme au fond de son coeur ceux
qui ne l'imitent pas.
Madame de Vernon aime beaucoup à jouer; quoiqu'elle pût être
très-distinguée dans la conversation, elle l'évite; on diroit qu'elle
n'aime à développer ni ce qu'elle sent, ni ce qu'elle pense. Ce goût
du jeu, et trop de prodigalité dans sa dépense, sont les seuls défauts
que je lui connoisse.
Elle choisit pour sa partie hier au soir madame du Marset et M. de
Fierville; je lui en fis quelques reproches tout bas, parce qu'elle
m'avoit dit plusieurs fois assez de mal de tous les deux.--La critique
ou la louange, me répondit-elle, sont un amusement de l'esprit; mais
ménager les hommes est nécessaire pour vivre avec eux.--Estimer ou
mépriser, repris-je avec chaleur, est un besoin de l'âme; c'est une
leçon, c'est un exemple utile à donner.--Vous avez raison, me
dit-elle avec précipitation, vous avez raison sous le rapport de la
morale; ce que je vous disois ne faisoit allusion qu'aux intérêts du
monde.--Elle me serra la main en s'éloignant, avec une expression
parfaitement aimable.
Je restai à causer auprès de la cheminée avec plusieurs hommes dont la
conversation, surtout dans ce moment, inspire le plus vif intérêt à
tous les esprits capables de réflexion et d'enthousiasme. Je me
reproche quelquefois de me livrer trop aux charmes de cette
conversation si piquante; c'est peut-être blesser un peu les
convenances, que se mêler ainsi aux entretiens les plus importans;
mais, quand madame de Vernon et les dames de sa société sont établies
au jeu, je me trouve presque seule avec Matilde qui ne dit pas un mot:
et l'empressement que me témoignent les hommes distingués m'entraîne à
les écouter et à leur répondre.
Cependant, peut-être est-il vrai que je me livre souvent avec trop de
chaleur à l'esprit que je peux avoir; je ne sais pas résister assez
aux succès que j'obtiens en société, et qui doivent quelquefois
déplaire aux autres femmes. Combien j'aurois besoin d'un guide!
Pourquoi suis-je seule ici! Je finis cette lettre, ma chère soeur, en
vous répétant ma prière; venez près de moi, n'abandonnez pas votre
Delphine dans un monde si nouveau pour elle; il m'inspire une sorte de
crainte vague que ne peut dissiper le plaisir même que j'y trouve.