LETTRE III.

Delphine à Matilde.

J'ai de la peine à contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre

me fait éprouver; je devrois ne pas y céder, puisque j'attends de vous

une marque précieuse d'amitié; mais il m'est impossible de ne pas

m'expliquer une fois franchement avec vous; je veux mettre un terme

aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et

sur mes goûts; vous estimez la vérité, vous savez l'entendre; j'espère

donc que vous ne serez point blessée des expressions vives qui

pourront m'échapper dans ma propre justification.

D'abord vous attribuez à la délicatesse le don que j'ai le bonheur de

vous offrir, et c'est l'amitié seule qui en est la cause. S'il étoit

vrai que je vous dusse de quelque manière une partie de ma fortune,

parce que votre mère est parente de M. d'Albémar, j'aurois eu tort de

la conserver jusqu'à présent; la délicatesse est pour les âmes élevées

un devoir plus impérieux encore que la justice; elles s'inquiètent

bien plus des actions qui dépendent d'elles seules, que de celles qui

sont soumises à la puissance des lois; mais pouvez-vous ignorer quelle

malheureuse prévention éloignoit M. d'Albémar de votre mère? C'est le

seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble; cette

prévention étoit telle, que j'ai eu beaucoup de peine à éviter

l'engagement qu'il vouloit me faire prendre de rompre entièrement avec

elle; connoissant les dispositions de M. d'Albémar comme je le fais,

si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur,

c'est parce qu'il m'a ordonné de la considérer comme appartenant à moi

seule.

Mais pourquoi donc éprouvez-vous le besoin de diminuer le foible

mérite du service que je veux vous rendre? Est-ce parce que vous êtes

effrayée de tous les devoirs que vous croyez attachés à la

reconnoissance? Pourquoi mettez vous tant d'importance à une action

qui ne peut être comptée que comme l'expression de l'amitié que

j'éprouve? Je n'ai qu'un but, je n'ai qu'un désir, c'est d'être aimée

des personnes avec qui je vis; il faut que vous vous sentiez

tout-à-fait incapable de m'accorder ce que je demande, puisque vous

craignez tant de me rien devoir; mais, encore une fois, soyez

tranquille; votre mère peut tout pour mon bonheur; son esprit plein de

grâce, sa douceur et sa gaîté répandent tant de charmes sur ma vie!

Quelquefois l'inégalité, la froideur de ses manières m'inquiètent; je

voudrois qu'elle répondît sans cesse à la vivacité de mon attachement

pour elle. Ne suis-je donc pas trop heureuse, si je trouve une

occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi! Ma cousine, je

ne cherche point à me faire valoir auprès de vous, vous ne me devez

rien; je serai mille fois récompensée de mon zèle pour vos intérêts,

si votre mère me témoigne plus souvent cette amitié tendre qui calme

et remplit mon coeur.

Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez

nécessaire de m'adresser.

Je n'ai pas les mêmes opinions que vous; mais je ne pense pas, je vous

l'avoue, que ma considération en souffre le moins du monde. Si je

songeois à me remarier, j'ose croire que mon coeur est un assez noble

présent pour n'être pas dédaigné par celui qui m'en paroîtroit digne;

vous avez cru, dites-vous, démêler de la tristesse dans ma lettre,

vous vous êtes trompée; je n'ai dans ce moment aucun sujet de peine:

mais le bonheur même des âmes sensibles n'est jamais sans quelque

mélange de mélancolie; et comment n'éprouverois-je pas cette

disposition, moi qui ai perdu dans M. d'Albémar un ami si bon et si

tendre! Il n'a pris le nom de mon époux, lorsque j'avois atteint ma

seizième année, que pour m'assurer sa fortune; il mettoit dans ses

relations avec moi tant de bonté protectrice et de galanterie

délicate, que son sentiment pour moi réunissoit tout ce qu'il y a

d'aimable dans les affections d'un père, et dans les soins d'un jeune

homme. M. d'Albémar, uniquement occupé d'assurer le bonheur du reste

de ma vie, dont son âge ne lui permettoit pas d'être le témoin,

m'avoit inspiré cette confiance si douce à ressentir, cette confiance

qui remet pour ainsi dire à un autre la responsabilité de notre sort,

et nous dispense de nous inquiéter de nous-mêmes. Je le regretterai

toujours, et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma

jeunesse ne peuvent jamais cesser de m'attendrir; mais quel autre

chagrin pourrois-je éprouver en ce moment? Qu'ai-je à redouter du

monde? je n'y porte que des sentimens doux et bienveillans; si j'avois

été dépourvue de toute espèce d'agrémens, peut-être n'aurois-je pu me

défendre d'un peu d'aigreur contre les femmes assez heureuses pour

plaire; mais je n'entends retentir autour de moi que des paroles

flatteuses; ma position, me permet de rendre quelques services, et ne

m'oblige jamais à en demander; je n'ai que des rapports de choix avec

les personnes qui m'entourent; je ne recherche que celles que j'aime;

je ne dis aucun mal des autres: pourquoi donc voudroit-on affliger une

créature aussi _inoffensive_ que moi, et dont l'esprit, s'il est vrai

que l'éducation que j'ai reçue m'ait donné cet avantage, dont

l'esprit, dis-je, n'a d'autre mobile que le désir d'être agréable à

ceux que je vois?

Vous m'accusez de n'être pas aussi bonne catholique que vous, et de

n'avoir pas assez de soumission pour les convenances arbitraires de la

société. D'abord, loin de blâmer votre dévotion, ma chère cousine,

n'en ai-je pas toujours parlé avec respect; je sais qu'elle est

sincère, et quoiquelle n'ait pas encore entièrement adouci ce que vous

avez peut-être de trop âpre dans le caractère, je crois qu'elle

contribue à votre bonheur, et je ne me permettrai jamais de

l'attaquer, ni par des raisonnemens ni par des plaisanteries; mais

j'ai reçu une éducation tout-à-fait différente de la vôtre. Mon

respectable époux, en revenant de la guerre d'Amérique, s'étoit retiré

dans la solitude, et s'y livroit à l'examen de toutes les questions

morales que la réflexion peut approfondir. Il croyoit eu Dieu, il

espéroit l'immortalité de l'âme; et la vertu fondée sur la bonté,

étoit son culte envers l'Être suprême. Orpheline dès mon enfance, je

n'ai compris des idées religieuses que ce que M. d'Albémar m'en a

enseigné; et comme il remplissoit tous les devoirs de la justice et de

la générosité, j'ai cru que ses principes dévoient suffire à tous les

coeurs.

M. d'Albémar connoissoit peu le monde, je commence à le croire; il

n'examinoit jamais dans les actions que leur rapport avec ce qui est

bien en soi, et ne songeoit point à l'impression que sa conduite

pouvoit produire sur les autres. Si c'est être philosophe que penser

ainsi, je vous avoue que je pourrais me croire des droits à ce titre,

car je suis absolument à cet égard de l'opinion de M. d'Albémar; mais

si vous entendiez par philosophie, la plus légère indifférence pour

les vertus pures et délicates de notre sexe; si vous entendiez même

par philosophie, la force qui rend inaccessible aux peines de la vie,

certes je n'aurois mérité ni cette injure ni cette louange; et vous

savez bien que je suis une femme, avec les qualités et les défauts que

cette destinée foible et dépendante peut entraîner.

J'entre dans le monde avec un caractère bon et vrai, de l'esprit, de

la jeunesse et de la fortune; pourquoi ces dons de la Providence ne me

rendroient-ils pas heureuse? pourquoi me tourmenterois-je des opinions

que je n'ai pas, des convenances que j'ignore? La morale et la

religion du coeur ont servi d'appui à des hommes qui avoient à

parcourir une carrière bien plus difficile que la mienne: ces guides

me suffiront.

Quant à vous, ma chère cousine, souffrez que je vous le dise: vous

aviez peut-être besoin d'une règle plus rigoureuse pour réprimer un

caractère moins doux; mais ne pouvons-nous donc nous aimer malgré la

différence de nos goûts et de nos opinions? Vous savez combien je

considère vos vertus; ce sera pour moi un vif plaisir de contribuer à

rendre votre destinée heureuse; mais laissez chacun en paix chercher

au fond de son coeur le soutien qui convient le mieux à son caractère

et à sa conscience; imitez votre mère, qui n'a jamais de discussion

avec vous, quoique vos idées diffèrent souvent des siennes. Nous

aimons toutes deux un Être bienfaisant, vers lequel nos âmes

s'élèvent; c'est assez de ce rapport, c'est assez de ce lien qui

réunit toutes les âmes sensibles dans une même pensée, la plus grande

et la plus fraternelle de toutes.

Je retournerai dans deux jours à Paris; nous ne parlerons plus du

sujet de nos lettres, et vous m'accorderez le bonheur de vous être

utile, sans le troubler par des réflexions qui blessent toujours un

peu, quelques efforts qu'on fasse sur soi-même pour ne pas s'en

offenser. Je vous embrasse, ma chère cousine, et je vous assure qu'à

la fin de ma lettre, je ne sens plus la moindre trace de la

disposition pénible qui m'avoit inspiré les premières lignes.

Delphine · 第 17 / 322 题