Delphine à Matilde.
J'ai de la peine à contenir, ma cousine, le sentiment que votre lettre
me fait éprouver; je devrois ne pas y céder, puisque j'attends de vous
une marque précieuse d'amitié; mais il m'est impossible de ne pas
m'expliquer une fois franchement avec vous; je veux mettre un terme
aux insinuations continuelles que vous me faites sur mes opinions et
sur mes goûts; vous estimez la vérité, vous savez l'entendre; j'espère
donc que vous ne serez point blessée des expressions vives qui
pourront m'échapper dans ma propre justification.
D'abord vous attribuez à la délicatesse le don que j'ai le bonheur de
vous offrir, et c'est l'amitié seule qui en est la cause. S'il étoit
vrai que je vous dusse de quelque manière une partie de ma fortune,
parce que votre mère est parente de M. d'Albémar, j'aurois eu tort de
la conserver jusqu'à présent; la délicatesse est pour les âmes élevées
un devoir plus impérieux encore que la justice; elles s'inquiètent
bien plus des actions qui dépendent d'elles seules, que de celles qui
sont soumises à la puissance des lois; mais pouvez-vous ignorer quelle
malheureuse prévention éloignoit M. d'Albémar de votre mère? C'est le
seul sujet de discussion que nous ayons jamais eu ensemble; cette
prévention étoit telle, que j'ai eu beaucoup de peine à éviter
l'engagement qu'il vouloit me faire prendre de rompre entièrement avec
elle; connoissant les dispositions de M. d'Albémar comme je le fais,
si je puis me permettre de disposer de sa fortune en votre faveur,
c'est parce qu'il m'a ordonné de la considérer comme appartenant à moi
seule.
Mais pourquoi donc éprouvez-vous le besoin de diminuer le foible
mérite du service que je veux vous rendre? Est-ce parce que vous êtes
effrayée de tous les devoirs que vous croyez attachés à la
reconnoissance? Pourquoi mettez vous tant d'importance à une action
qui ne peut être comptée que comme l'expression de l'amitié que
j'éprouve? Je n'ai qu'un but, je n'ai qu'un désir, c'est d'être aimée
des personnes avec qui je vis; il faut que vous vous sentiez
tout-à-fait incapable de m'accorder ce que je demande, puisque vous
craignez tant de me rien devoir; mais, encore une fois, soyez
tranquille; votre mère peut tout pour mon bonheur; son esprit plein de
grâce, sa douceur et sa gaîté répandent tant de charmes sur ma vie!
Quelquefois l'inégalité, la froideur de ses manières m'inquiètent; je
voudrois qu'elle répondît sans cesse à la vivacité de mon attachement
pour elle. Ne suis-je donc pas trop heureuse, si je trouve une
occasion de lui inspirer un sentiment de plus pour moi! Ma cousine, je
ne cherche point à me faire valoir auprès de vous, vous ne me devez
rien; je serai mille fois récompensée de mon zèle pour vos intérêts,
si votre mère me témoigne plus souvent cette amitié tendre qui calme
et remplit mon coeur.
Maintenant passons aux reproches ou aux conseils que vous croyez
nécessaire de m'adresser.
Je n'ai pas les mêmes opinions que vous; mais je ne pense pas, je vous
l'avoue, que ma considération en souffre le moins du monde. Si je
songeois à me remarier, j'ose croire que mon coeur est un assez noble
présent pour n'être pas dédaigné par celui qui m'en paroîtroit digne;
vous avez cru, dites-vous, démêler de la tristesse dans ma lettre,
vous vous êtes trompée; je n'ai dans ce moment aucun sujet de peine:
mais le bonheur même des âmes sensibles n'est jamais sans quelque
mélange de mélancolie; et comment n'éprouverois-je pas cette
disposition, moi qui ai perdu dans M. d'Albémar un ami si bon et si
tendre! Il n'a pris le nom de mon époux, lorsque j'avois atteint ma
seizième année, que pour m'assurer sa fortune; il mettoit dans ses
relations avec moi tant de bonté protectrice et de galanterie
délicate, que son sentiment pour moi réunissoit tout ce qu'il y a
d'aimable dans les affections d'un père, et dans les soins d'un jeune
homme. M. d'Albémar, uniquement occupé d'assurer le bonheur du reste
de ma vie, dont son âge ne lui permettoit pas d'être le témoin,
m'avoit inspiré cette confiance si douce à ressentir, cette confiance
qui remet pour ainsi dire à un autre la responsabilité de notre sort,
et nous dispense de nous inquiéter de nous-mêmes. Je le regretterai
toujours, et les souvenirs de mon enfance et les premiers jours de ma
jeunesse ne peuvent jamais cesser de m'attendrir; mais quel autre
chagrin pourrois-je éprouver en ce moment? Qu'ai-je à redouter du
monde? je n'y porte que des sentimens doux et bienveillans; si j'avois
été dépourvue de toute espèce d'agrémens, peut-être n'aurois-je pu me
défendre d'un peu d'aigreur contre les femmes assez heureuses pour
plaire; mais je n'entends retentir autour de moi que des paroles
flatteuses; ma position, me permet de rendre quelques services, et ne
m'oblige jamais à en demander; je n'ai que des rapports de choix avec
les personnes qui m'entourent; je ne recherche que celles que j'aime;
je ne dis aucun mal des autres: pourquoi donc voudroit-on affliger une
créature aussi _inoffensive_ que moi, et dont l'esprit, s'il est vrai
que l'éducation que j'ai reçue m'ait donné cet avantage, dont
l'esprit, dis-je, n'a d'autre mobile que le désir d'être agréable à
ceux que je vois?
Vous m'accusez de n'être pas aussi bonne catholique que vous, et de
n'avoir pas assez de soumission pour les convenances arbitraires de la
société. D'abord, loin de blâmer votre dévotion, ma chère cousine,
n'en ai-je pas toujours parlé avec respect; je sais qu'elle est
sincère, et quoiquelle n'ait pas encore entièrement adouci ce que vous
avez peut-être de trop âpre dans le caractère, je crois qu'elle
contribue à votre bonheur, et je ne me permettrai jamais de
l'attaquer, ni par des raisonnemens ni par des plaisanteries; mais
j'ai reçu une éducation tout-à-fait différente de la vôtre. Mon
respectable époux, en revenant de la guerre d'Amérique, s'étoit retiré
dans la solitude, et s'y livroit à l'examen de toutes les questions
morales que la réflexion peut approfondir. Il croyoit eu Dieu, il
espéroit l'immortalité de l'âme; et la vertu fondée sur la bonté,
étoit son culte envers l'Être suprême. Orpheline dès mon enfance, je
n'ai compris des idées religieuses que ce que M. d'Albémar m'en a
enseigné; et comme il remplissoit tous les devoirs de la justice et de
la générosité, j'ai cru que ses principes dévoient suffire à tous les
coeurs.
M. d'Albémar connoissoit peu le monde, je commence à le croire; il
n'examinoit jamais dans les actions que leur rapport avec ce qui est
bien en soi, et ne songeoit point à l'impression que sa conduite
pouvoit produire sur les autres. Si c'est être philosophe que penser
ainsi, je vous avoue que je pourrais me croire des droits à ce titre,
car je suis absolument à cet égard de l'opinion de M. d'Albémar; mais
si vous entendiez par philosophie, la plus légère indifférence pour
les vertus pures et délicates de notre sexe; si vous entendiez même
par philosophie, la force qui rend inaccessible aux peines de la vie,
certes je n'aurois mérité ni cette injure ni cette louange; et vous
savez bien que je suis une femme, avec les qualités et les défauts que
cette destinée foible et dépendante peut entraîner.
J'entre dans le monde avec un caractère bon et vrai, de l'esprit, de
la jeunesse et de la fortune; pourquoi ces dons de la Providence ne me
rendroient-ils pas heureuse? pourquoi me tourmenterois-je des opinions
que je n'ai pas, des convenances que j'ignore? La morale et la
religion du coeur ont servi d'appui à des hommes qui avoient à
parcourir une carrière bien plus difficile que la mienne: ces guides
me suffiront.
Quant à vous, ma chère cousine, souffrez que je vous le dise: vous
aviez peut-être besoin d'une règle plus rigoureuse pour réprimer un
caractère moins doux; mais ne pouvons-nous donc nous aimer malgré la
différence de nos goûts et de nos opinions? Vous savez combien je
considère vos vertus; ce sera pour moi un vif plaisir de contribuer à
rendre votre destinée heureuse; mais laissez chacun en paix chercher
au fond de son coeur le soutien qui convient le mieux à son caractère
et à sa conscience; imitez votre mère, qui n'a jamais de discussion
avec vous, quoique vos idées diffèrent souvent des siennes. Nous
aimons toutes deux un Être bienfaisant, vers lequel nos âmes
s'élèvent; c'est assez de ce rapport, c'est assez de ce lien qui
réunit toutes les âmes sensibles dans une même pensée, la plus grande
et la plus fraternelle de toutes.
Je retournerai dans deux jours à Paris; nous ne parlerons plus du
sujet de nos lettres, et vous m'accorderez le bonheur de vous être
utile, sans le troubler par des réflexions qui blessent toujours un
peu, quelques efforts qu'on fasse sur soi-même pour ne pas s'en
offenser. Je vous embrasse, ma chère cousine, et je vous assure qu'à
la fin de ma lettre, je ne sens plus la moindre trace de la
disposition pénible qui m'avoit inspiré les premières lignes.