Cinq heures sonnaient à l'église du petit village de Bouqueval; le froid
était vif, le ciel clair; le soleil s'abaissant lentement derrière les
grands bois effeuillés qui couronnent les hauteurs d'Écouen, empourprait
l'horizon et jetait ses rayons pâles et obliques sur les vastes plaines
durcies par la gelée.
Aux champs, chaque saison offre presque toujours des aspects charmants.
Tantôt la neige éblouissante change la campagne en d'immenses paysages
d'albâtre qui déploient leurs splendeurs immaculées sur un ciel d'un
gris rose.
Alors, quelquefois à la brune, gravissant la colline ou descendant la
vallée, le fermier attardé rentre au logis: cheval, manteau, chapeau,
tout est couvert de neige; âpre est la froidure, glaciale est la bise,
sombre est la nuit qui s'avance; mais là-bas, au milieu des arbres
dépouillés, les petites fenêtres de la ferme sont gaiement éclairées; sa
haute cheminée de briques jette au ciel une épaisse colonne de fumée qui
dit au métayer qu'on attend: foyer pétillant, souper rustique; puis
après, veillée babillarde, nuit paisible et chaude, pendant que le vent
siffle au-dehors et que les chiens des métairies éparses dans la plaine
aboient et se répondent au loin.
Tantôt, dès le matin, le givre suspend aux arbres ses girandoles de
cristal que le soleil d'hiver fait scintiller de l'éclat diamanté du
prisme; la terre de labour humide et grasse est creusée de longs sillons
où gîte le lièvre fauve, où courent allègrement les perdrix grises.
Çà et là on entend le tintement mélancolique de la clochette du
_maître-bélier_ d'un grand troupeau de moutons répandu sur les pentes
vertes et gazonnées des chemins creux; pendant que, bien enveloppé de sa
mante grise à raies noires, le berger, assis au pied d'un arbre, chante
en tressant un panier de joncs.
Quelquefois la scène s'anime: l'écho renvoie les sons affaiblis du cor
et les cris de la meute; un daim effaré franchit tout à coup la lisière
de la forêt, débouche dans la plaine en fuyant d'effroi et va se perdre
à l'horizon au milieu d'autres taillis.
Les trompes, les aboiements se rapprochent; des chiens blancs et orangés
sortent à leur tour de la futaie; ils courent sur la terre brune, ils
courent sur les guérets en friche; le nez collé à la voie, ils suivent,
en criant, les traces du daim. À leur suite viennent les chasseurs vêtus
de rouge, courbés sur l'encolure de leurs chevaux rapides, ils animent
la meute à cor et à cri! Ce tourbillon éclatant passe comme la foudre;
le bruit s'amoindrit, peu à peu tout se tait: chiens, chevaux, chasseurs
disparaissent au loin dans le bois où s'est réfugié le daim.
Alors le calme renaît, alors le profond silence des grandes plaines, la
tranquillité des grands horizons ne sont plus interrompus que par le
chant monotone du berger.
Ces tableaux, ces sites, champêtres abondaient aux environs du village
de Bouqueval, situé, malgré sa proximité de Paris, dans une sorte de
désert auquel on ne pouvait arriver que par des chemins de traverse.
Cachée pendant l'été au milieu des arbres, comme un nid dans le
feuillage, la ferme où était retirée la Goualeuse apparaissait alors
tout entière et sans voile de verdure.
Le cours de la petite rivière, glacée par le froid, ressemblait à un
long ruban d'argent mal déroulé au milieu des prés toujours verts, à
travers lesquels de belles vaches paissaient lentement en regagnant leur
étable. Ramenées par les approches du soir, les volées de pigeons
s'abattaient successivement sur le faîte aigu du colombier; les noyers
immenses qui, pendant l'été, ombrageaient la cour et les bâtiments de la
ferme, alors dépouillés de leurs feuilles, laissaient voir les toits de
tuiles et de chaume veloutés de mousse couleur d'émeraude.
Une lourde charrette traînée par trois chevaux vigoureux, trapus, à
crinière épaisse, à robe lustrée, aux colliers bleus garnis de grelots
et de houppes de laine rouge, rapportait des gerbes de blé provenant
d'une des meules de la plaine. Cette pesante voiture arrivait dans la
cour par la porte charretière, tandis qu'un nombreux troupeau de moutons
se pressait à l'une des entrées latérales.
Bêtes et gens semblaient impatients d'échapper à la froidure de la nuit
et de goûter les douceurs du repos; les chevaux hennirent joyeusement à
la vue de l'écurie, les moutons bêlèrent en assiégeant la porte des
chaudes bergeries, les laboureurs jetèrent un coup d'oeil affamé à
travers les fenêtres de la cuisine du rez-de-chaussée, où l'on préparait
un souper pantagruélique.
Il régnait dans cette ferme un ordre rare, extrême, une propreté
minutieuse, inaccoutumée.
Au lieu d'être couverts de boue sèche, çà et là épars et exposés aux
intempéries des saisons, les herses, charrues, rouleaux et autres
instruments aratoires, dont quelques-uns étaient d'invention toute
nouvelle, s'alignaient, propres et peints, sous un vaste hangar où les
charretiers venaient aussi ranger avec symétrie les harnais de leurs
chevaux; vaste, nette, bien plantée, la cour sablée n'offrait pas à la
vue ces monceaux de fumier, ces flaques d'eau croupissante qui déparent
les plus belles exploitations de la Beauce ou de la Brie; la basse-cour,
entourée d'un treillage vert, renfermait et recevait toute la gent
emplumée qui rentrait le soir par une petite porte s'ouvrant sur les
champs.
Sans nous appesantir sur de plus grands détails, nous dirons qu'en
toutes choses cette ferme passait à bon droit dans le pays pour une
ferme _modèle_, autant par l'ordre qu'on y avait établi et l'excellence
de son agriculture et de ses récoltes que par le bonheur et la moralité
du nombreux personnel qui faisait valoir ces terres.
Nous dirons tout à l'heure la cause de cette supériorité si prospère; en
attendant, nous conduirons le lecteur à la porte treillagée de la
basse-cour, qui ne le cédait en rien à la ferme par l'élégance champêtre
de ses juchoirs, de ses poulaillers et de son petit canal encaissé de
pierres de roche où coulait incessamment une eau vive et limpide alors
soigneusement débarrassée des glaçons qui pouvaient l'obstruer.
Une espèce de révolution se fit tout à coup parmi les habitants ailés de
cette basse-cour: les poules quittèrent leurs perchoirs en caquetant,
les dindons gloussèrent, les pintades glapirent, les pigeons
abandonnèrent le toit du colombier et s'abattirent sur le sable en
roucoulant.
L'arrivée de Fleur-de-Marie causait toutes ces folles gaietés.
Greuze ou Watteau n'auraient jamais rêvé un aussi charmant modèle, si
les joues de la pauvre Goualeuse eussent été plus rondes et plus
vermeilles; pourtant, malgré sa pâleur, malgré l'ovale amaigri de sa
figure, l'expression de ses traits, l'ensemble de sa personne, la grâce
de son attitude eussent encore été dignes d'exercer les pinceaux des
grands peintres que nous avons nommés.
Le petit bonnet rond de Fleur-de-Marie découvrait son front et son
bandeau de cheveux blonds; comme presque toutes les paysannes des
environs de Paris, par-dessus ce bonnet, dont on voyait toujours le fond
et les barbes, elle portait posé à plat, et attaché derrière sa tête
avec deux épingles, un large mouchoir d'indienne rouge dont les bouts
flottants retombaient carrément sur ses épaules; coiffure pittoresque et
gracieuse, que la Suisse et l'Italie devaient nous envier.
Un fichu de batiste blanche, croisé sur son sein, était à demi caché par
le haut et large bavolet de son tablier de toile bise; un corsage en
gros drap bleu à manches justes dessinait sa taille fine et tranchait
sur son épaisse jupe de futaine grise rayée de brun; des bas bien blancs
et des souliers à cothurnes cachés dans des petits sabots noirs, garnis
sur le cou-de-pied d'un carré de peau d'agneau, complétaient ce costume
d'une simplicité rustique, auquel le charme naturel de Fleur-de-Marie
donnait une grâce extrême.
Tenant d'une main son tablier, relevé par les deux coins, elle y puisait
des poignées de grain qu'elle distribuait à la foule ailée dont elle
était entourée.
Un joli pigeon d'une blancheur argentée, au bec et aux pieds de pourpre,
plus audacieux et plus familier que ses compagnons, après avoir voltigé
quelque temps autour de Fleur-de-Marie, s'abattit enfin sur son épaule.
La jeune fille, sans doute accoutumée à ces façons cavalières, ne
discontinua pas de jeter son grain à pleines mains; mais, tournant à
demi son doux visage d'un profil enchanteur, elle leva un peu la tête et
tendit en souriant ses lèvres roses au petit bec rose de son ami. Les
derniers rayons du soleil couchant jetaient un reflet d'or pâle sur ce
tableau naïf.