Tu viens bien tard, mon ange!
Rodolphe, en se rendant à cette fête pour remplir un devoir de
convenance, voulait aussi tâcher de découvrir si ses craintes au sujet
de Mme d'Harville étaient fondées et si elle était réellement l'héroïne
du récit de Mme Pipelet.
Après avoir quitté le jardin d'hiver avec la comtesse de ***, Rodolphe
avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer Mme
d'Harville seule. Il revenait à la serre chaude lorsque, un moment
arrêté sur la première marche de l'escalier, il fut témoin de la scène
rapide qui se passa entre Mme d'Harville et M. Charles Robert après la
détestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un échange
de regards très-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce
grand et beau jeune homme était le commandant. Voulant s'en assurer il
rentra dans la galerie.
Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M.
Charles Robert debout dans l'embrasure d'une porte. Il paraissait
doublement satisfait, et de sa réponse à M. de Lucenay (M. Charles
Robert était fort brave, malgré ses ridicules), et du rendez-vous que
lui avait donné Mme d'Harville pour le lendemain, bien certain cette
fois qu'elle n'y manquerait pas.
Rodolphe alla trouver Murph.
--Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupe là-bas?
--Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-même? Oui,
monseigneur.
--Tâche d'approcher assez près de lui pour pouvoir dire tout bas, sans
qu'il te voie et de façon à ce que lui seul t'entende, ces mots: «Tu
viens bien tard, mon ange!»
Le squire regarda Rodolphe d'un air stupéfait.
--Sérieusement, monseigneur?
--Sérieusement. S'il se retourne à ces mots, garde ce magnifique
sang-froid que j'ai si souvent admiré, afin que ce monsieur ne puisse
découvrir qui a prononcé ces paroles.
--Je n'y comprends rien, monseigneur; mais j'obéis.
Le digne Murph, avant la fin de la valse, était parvenu à se placer
immédiatement derrière M. Charles Robert.
Rodolphe, parfaitement posté pour ne rien perdre de l'effet de cette
expérience, suivit attentivement Murph des yeux; au bout d'une seconde,
M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stupéfait.
Le squire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve,
d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le commandant
soupçonna d'avoir prononcé ces mots, qui lui rappelaient le désagréable
quiproquo dont Mme Pipelet avait été la cause et l'héroïne.
La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.
--Eh bien! monseigneur, ce jeune homme s'est retourné comme si je
l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?
--Ils sont magiques, mon vieux Murph; ils m'ont découvert ce que je
voulais savoir.
Rodolphe n'avait plus qu'à plaindre Mme d'Harville d'une erreur d'autant
plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en était complice
ou confidente. À cette découverte, il ressenti un coup douloureux; il ne
douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harville, qu'il aimait
tendrement: la jalousie les causait sans doute; sa femme, douée de
qualités charmantes, se sacrifiait à un homme qui ne le méritait pas.
Maître d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant
rien tenter pour éclairer Mme d'Harville, qui d'ailleurs cédait à
l'entraînement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamné à
rester le témoin impassible de la perte de cette jeune femme.
Il fut tiré de ces réflexions par M. de Graün.
--Si votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit
salon du fond, où il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre
compte des renseignements qu'elle m'a ordonné de prendre.
Rodolphe suivit M. de Graün.
--La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les
initiales N et L est Mme la duchesse de Lucenay, née de Noirmont, dit le
baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de
Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'Orient qui devait durer
plus d'une année; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.
On se souvient que, dans sa visite à la maison de la rue du Temple,
Rodolphe avait trouvé, sur le pallier même de l'appartement du
charlatan, César Bradamanti, un mouchoir trempé de larmes, richement
garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqué les lettres
N et L surmontées d'une couronne ducale. D'après son ordre, mais
ignorant ces circonstances, M. de Graün s'était informé du nom des
duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les renseignements
dont nous venons de parler.
Rodolphe comprit tout.
Il n'avait aucune raison de s'intéresser à Mme de Lucenay, mais il ne
put s'empêcher de frémir en songeant que si elle avait réellement rendu
visite au charlatan, ce misérable, qui n'était autre que l'abbé
Polidori, possédait le nom de cette femme, qu'il avait fait suivre par
Tortillard, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui
mettait la duchesse dans sa dépendance.
--Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur, reprit M. de
Graün.
--Comment cela?
--Au moment où M. de Grangeneuve venait de me donner ces renseignements
sur M. et sur Mme de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le
retour imprévu de M. de Lucenay avait dû contrarier beaucoup la duchesse
et un fort joli jeune homme, le plus merveilleux élégant de Paris, le
vicomte de Saint-Remy, M. l'ambassadeur m'a demandé si je croyais que
Votre Altesse lui permettrait de lui présenter le vicomte, qui se trouve
ici; il vient d'être attaché à la légation de Gerolstein et il serait
trop heureux de cette occasion de faire sa cour à Votre Altesse.
Rodolphe ne put réprimer un mouvement d'impatience et dit:
--Voilà qui m'est infiniment désagréable... mais je ne puis refuser...
Allons, dites au comte de *** de me présenter M. de Saint-Remy.
Malgré sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son métier de prince
pour manquer d'affabilité dans cette occasion. D'ailleurs, l'on donnait
M. de Saint-Remy pour amant à la duchesse de Lucenay, et cette
circonstance piquait assez la curiosité de Rodolphe.
Le vicomte de Saint-Remy s'approcha, conduit par le comte de M. de
Saint-Remy était un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, mince,
svelte, de la tournure la plus distinguée, de la physionomie la plus
avenante; il avait le teint fort brun, mais de ce brun velouté,
transparent et couleur d'ambre, remarquable dans les portraits de
Murillo; ses cheveux noirs à reflet bleuâtre, séparés par une raie
au-dessus de la tempe gauche, très-lisses sur le front, se bouclaient
autour de son visage et laissaient à peine voir le lobe incolore des
oreilles; le noir foncé de ses prunelles se découpait brillamment sur le
globe de l'oeil, qui, au lieu d'être blanc, se nacrait de cette nuance
légèrement azurée qui donne au regard des Indiens une expression si
charmante. Par un caprice de la nature, l'épaisseur soyeuse de sa
moustache contrastait avec l'imberbe juvénilité de son menton et de ses
joues, aussi unies que celles d'une jeune fille; il portait par
coquetterie une cravate de satin noir très-basse, qui laissait voir
l'attache élégante de son cou, digne du jeune flûteur antique.
Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate, perle d'un prix
inestimable par sa grosseur, la pureté de sa forme et l'éclat de son
orient, si vif qu'une opale n'eût pas été plus splendidement irisée.
D'un goût parfait, la mise de M. de Saint-Remy s'harmonisait à merveille
avec ce bijou d'une magnifique simplicité.
On ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de M. de
Saint-Remy, tant il sortait du type ordinaire des élégants.
Son luxe de voiture et de chevaux était extrême; grand et beau joueur,
le total de son livre de paris de course s'élevait toujours annuellement
à deux ou trois mille louis. On citait sa maison de la rue de Chaillot
comme un modèle d'élégante somptuosité; on faisait chez lui une chère
exquise, et ensuite on jouait un jeu d'enfer, où il perdait souvent des
sommes considérables avec l'insouciance la plus hospitalière; et
pourtant on savait certainement que le patrimoine du vicomte était
dissipé depuis longtemps.
Pour expliquer ses prodigalités incompréhensibles, les envieux ou les
méchants parlaient, ainsi que l'avait fait Sarah, des grands biens de la
duchesse de Lucenay; mais ils oubliaient qu'à part la vileté de cette
supposition, M. de Lucenay avait naturellement un contrôle sur la
fortune de sa femme, et que M. de Saint-Remy dépensait au moins
cinquante mille écus ou deux cent mille francs par an. D'autres
parlaient d'usuriers imprudents, car M. de Saint-Remy n'attendait plus
d'héritage. D'autres, enfin le disaient TROP heureux sur le _turf_[90],
et parlaient tout bas _d'entraîneurs_ et de _jockeys_ corrompus par lui
pour faire perdre les chevaux contre lesquels il avait parié beaucoup
d'argent... mais le plus grand nombre des gens du monde s'inquiétaient
peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pour subvenir à
son faste.
Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus grand monde; il
était gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile à vivre; il donnait
d'excellents dîners de garçons et tenait ensuite tous les enjeux qu'on
lui proposait. Que fallait-il de plus?
Les femmes l'adoraient; on nombrait à peine ses triomphes de toutes
sortes; il était jeune et beau, galant et magnifique dans toutes les
occasions où un homme peut l'être avec des femmes du monde; enfin,
l'engouement était tel que l'obscurité dont il entourait la source du
pactole où il puisait à pleines mains jetait même sur sa vie un certain
charme mystérieux; on disait, en souriant insoucieusement: «Il faut que
ce diable de Saint-Remy ait trouvé la pierre philosophale!»
En apprenant qu'il s'était fait attacher à la légation de France près le
grand-duc de Gerolstein, d'autres personnes avaient pensé que M. de
Saint-Remy voulait faire une retraite honorable.
Le comte de *** dit à Rodolphe, en lui présentant M. de Saint-Remy:
--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. le vicomte de
Saint-Remy, attaché à la légation de Gerolstein.
Le vicomte salua profondément et dit à Rodolphe:
--Votre Altesse daignera-t-elle excuser l'impatience que j'éprouve de
lui faire ma cour? J'ai peut-être eu trop hâte de jouir d'un bonheur
auquel j'attachais tant de prix.
--Je serai, monsieur, très-satisfait de vous revoir à Gerolstein...
Comptez-vous y aller bientôt?
--Le séjour de Votre Altesse à Paris me rend moins empressé de partir.
--Le paisible contraste de nos cours allemandes vous étonnera beaucoup,
monsieur, habitué que vous êtes à la vie de Paris.
--J'ose assurer à Votre Altesse que la bienveillance qu'elle daigne me
témoigner, et qu'elle voudra peut-être bien me continuer, m'empêcherait
seule de jamais regretter Paris.
--Il ne dépendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours ainsi
pendant le temps que vous passerez à Gerolstein.
Et Rodolphe fit une légère inclination de tête qui annonçait à M. de
Saint-Remy que la présentation était terminée.
Le vicomte salua profondément et se retira.
Rodolphe était très-physionomiste, et sujet à des sympathies ou à des
aversions presque toujours justifiées. Après le peu de mots échangés
avec M. de Saint-Remy, sans pouvoir s'en expliquer la cause, il éprouva
pour lui une sorte d'éloignement involontaire. Il lui trouvait quelque
chose de perfidement rusé dans le regard, et une physionomie dangereuse.
Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances qui
contrasteront bien terriblement avec la brillante position qu'il
occupait lors de sa présentation à Rodolphe; l'on jugera de la réalité
des pressentiments de ce dernier.
Cette présentation terminée, Rodolphe réfléchissant aux bizarres
rencontres que le hasard avait amenées, descendit au jardin d'hiver.
L'heure du souper était arrivée, les salons devenaient presque déserts;
le lieu le plus reculé de la serre chaude se trouvait au bout d'un
massif, à l'angle de deux murailles qu'un énorme bananier, entouré de
plantes grimpantes, cachait presque entièrement; une petite porte de
service, masquée par le treillage, et conduisant à la salle du buffet
par un long corridor, était restée entr'ouverte, non loin de cet arbre
feuillu.
Abrité par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il
était depuis quelques moments plongés dans une rêverie profonde, lorsque
son nom, prononcé par une voix bien connue, le fit tressaillir.
Sarah, assise de l'autre côté du massif qui cachait entièrement
Rodolphe, causait en anglais avec son frère Tom.
Tom était vêtu de noir. Quoiqu'il n'eût que quelques années de plus que
Sarah, ses cheveux étaient presque blancs; son visage annonçait une
volonté froide, mais opiniâtre; son accent était bref et tranchant, son
regard sombre, sa voix creuse. Cet homme devait être rongé par un grand
chagrin ou par une grande haine.
Rodolphe écouta attentivement l'entretien suivant:
--La marquise est allée un instant au bal du baron de Nerval; elle s'est
heureusement retirée sans pouvoir parler à Rodolphe, qui la cherchait;
car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influence que
j'ai eu tant de peine à combattre et à détruire en partie. Enfin cette
rivale, que j'ai toujours redoutée par pressentiment, et qui plus tard
pouvait tant gêner mes projets... cette rivale sera perdue demain...
Écoutez-moi, ceci est grave, Tom...
--Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a songé à la marquise.
--Il est temps maintenant de vous donner quelques explications à ce
sujet... Beaucoup de choses se sont passées pendant votre dernier
voyage... et, comme il faut agir plus tôt que je ne pensais... ce soir
même, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... Heureusement,
nous sommes seuls.
--Je vous écoute.
--Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis sûre, n'avait jamais
aimé... Je ne sais pour quelle raison elle éprouve un invincible
éloignement pour son mari, qui l'adore. Il y a là un mystère que j'ai
voulu en vain pénétrer. La présence de Rodolphe avait excité dans le
coeur de Clémence mille émotions nouvelles. J'étouffai cet amour
naissant par des révélations accablantes sur le prince. Mais le besoin
d'aimer était éveillé chez la marquise; rencontrant chez moi ce Charles
Robert, elle a été frappée de sa beauté, frappée comme on l'est à la vue
d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais
il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de
son âme, l'élévation de son caractère. Je savais la bonté naturelle de
Mme d'Harville; je colorai M. Robert des malheurs les plus intéressants;
je lui recommandai d'être toujours mortellement triste, de ne procéder
que par soupirs et par hélas! et avant toutes choses de parler peu. Il a
suivi mes conseils. Grâce à son talent de chanteur, à sa figure, et
surtout à son apparence de tristesse incurable, il s'est fait à peu près
aimer de Mme d'Harville, qui a ainsi donné le change à ce besoin d'aimer
que la vue de Rodolphe avait seule éveillé en elle. Comprenez-vous,
maintenant?
--Parfaitement; continuez.
--Robert et Mme d'Harville ne se voyaient intimement que chez moi; deux
fois la semaine nous faisions de la musique à nous trois, le matin. Le
beau ténébreux soupirait, disait quelques tendres mots à voix basse; il
glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses
paroles; mais une femme est toujours indulgente pour les premières
déclarations qu'elle reçoit; celles de mon protégé ne lui nuisirent pas;
l'important pour lui était d'obtenir un rendez-vous. Cette petite
marquise avait plus de principes que d'amour, ou plutôt elle n'avait pas
assez d'amour pour oublier ses principes... À son insu, il existait
toujours au fond de son coeur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour
ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles
Robert... penchant beaucoup plus factice que réel, mais entretenu par
son vif intérêt pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et
par l'exagération incessante de mes louanges à l'égard de cet Apollon
sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l'air profondément désespéré
de son malheureux adorateur, se décida un jour à lui accorder ce
rendez-vous si désiré.
--Vous avait-elle donc faite sa confidente?
--Elle m'avait avoué son attachement pour Charles Robert, voilà tout. Je
ne fis rien pour en savoir davantage; cela m'eût gênée... Mais lui, ravi
de bonheur ou plutôt d'orgueil, me fit part de son bonheur, sans me dire
pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.
--Comment l'avez vous connu?
--Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de
très-bonne heure s'embusquer à la porte de M. Robert et le suivit. Le
second jour, vers midi, notre amoureux prit en fiacre le chemin d'un
quartier perdu, rue du Temple... Il descendit dans une maison de
mauvaise apparence; il y resta une heure et demie environ, puis s'en
alla. Karl attendit longtemps pour voir si personne ne sortirait après
Charles Robert. Personne ne sortit: la marquise avait manqué à sa
promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courroucé que
désappointé. Je lui conseillai de redoubler de désespoir. La pitié de
Clémence s'émut encore; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le
premier. Une dernière fois cependant elle vint jusqu'à la porte: c'était
un progrès. Vous voyez combien cette femme lutte... Et pourquoi? Parce
que, j'en suis sûre, et c'est ce qui cause ma haine elle a toujours au
fond du coeur, et à son insu, une pensée pour Rodolphe, qui semble aussi
la protéger. Enfin, ce soir la marquise a donné à ce Robert un
rendez-vous pour demain; cette fois, je n'en doute pas, elle s'y rendra.
Le duc de Lucenay a si grossièrement ridiculisé ce jeune homme que la
marquise, bouleversée de l'humiliation de son amant, lui a accordé par
pitié ce qu'elle ne lui eût peut-être pas accordé sans cela. Cette fois,
je vous le répète, elle tiendra sa promesse.
--Quels sont vos projets?
--Cette femme obéit à une sorte d'intérêt charitable exalté, mais non
pas à l'amour; Charles Robert est si peu fait pour comprendre la
délicatesse du sentiment qui, ce soir, a dicté la résolution de la
marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, et il se
perdra complètement dans l'esprit de Clémence, qui se résigne à cette
compromettante démarche sans entraînement, sans passion et seulement par
pitié. En un mot, je n'en doute pas, elle se rend là pour faire acte de
courageux intérêt, mais parfaitement calme et bien sûre de ne pas
oublier un moment ses devoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela,
la marquise le prendra en aversion; et, son illusion détruite, elle
retombera sous l'influence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis
sûre, couvent toujours au fond de son coeur.
--Eh bien?
--Eh bien! je veux qu'elle soit à jamais perdue pour Rodolphe. Il
aurait, je n'en doute pas, moi, trahi tôt ou tard l'amitié de M.
d'Harville en répondant à l'amour de Clémence; mais il prendra celle-ci
en horreur s'il la sait coupable d'une faute dont il n'aura pas été
l'objet; c'est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prétextant
de l'affection qui le lie à M. d'Harville, il ne reverra jamais cette
femme, qui aura si indignement trompé cet ami qu'il aime tant.
--C'est donc le mari que vous voulez prévenir?...
--Oui, et ce soir même, sauf votre avis, du moins. D'après ce que m'a
dit Clémence, il a de vagues soupçons, sans savoir sur qui les fixer. Il
est minuit, nous allons quitter le bal; vous descendrez au premier café
venu, vous écrirez à M. d'Harville que sa femme se rend demain, à une
heure, rue du Temple, n° 17, pour une entrevue amoureuse. Il est jaloux:
il surprendra Clémence; vous devinez le reste!
--C'est une abominable action, dit froidement le gentilhomme.
--Vous êtes scrupuleux, Tom?
--Tout à l'heure je ferai ce que vous désirez; mais je vous répète que
c'est une abominable action.
--Vous consentez néanmoins?
--Oui... ce soir M. d'Harville sera instruit de tout. Et... mais... il
me semble qu'il y a quelqu'un là, derrière ce massif! dit tout à coup
Tom en s'interrompant et en parlant à voix basse. J'ai cru entendre
remuer.
--Voyez donc, dit Sarah avec inquiétude.
Tom se leva, fit le tour du massif, et ne vit personne.
Rodolphe venait de disparaître par la petite porte dont nous avons
parlé.
--Je me suis trompé, dit Tom en revenant, il n'y a personne.
--C'est ce qu'il me semblait...
--Écoutez, Sarah, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous
le pensez pour l'avenir de votre projet; Rodolphe a certains principes
qu'il n'enfreindra jamais. La jeune fille qu'il a conduite à cette
ferme, il y a six semaines, lui déguisé en ouvrier; cette créature qu'il
entoure de soins, à laquelle on donne une éducation choisie, et qu'il a
été visiter plusieurs fois, m'inspire des craintes plus fondées. Nous
ignorons qui elle est, quoiqu'elle semble appartenir à une classe
obscure de la société. Mais la rare beauté dont elle est douée, dit-on,
le déguisement que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village,
l'intérêt croissant qu'il lui porte, tout prouve que cette affection
n'est pas sans importance. Aussi j'ai été au-devant de vos désirs. Pour
écarter cet autre obstacle, plus réel, je crois, il a fallu agir avec
une extrême prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et
les habitudes de cette jeune fille... Ces renseignements, je les ai; le
moment d'agir est venu; le hasard m'a renvoyé cette horrible vieille qui
avait gardé mon adresse. Ses relations avec des gens de l'espèce du
brigand qui nous a attaqués lors de notre excursion dans la Cité nous
serviront puissamment. Tout est prévu... il n'y aura aucune preuve
contre nous... Et d'ailleurs, si cette créature, comme il y paraît,
appartient à la classe ouvrière, elle n'hésitera pas entre nos offres et
le sort même brillant qu'elle peut rêver, car le prince a gardé le plus
profond incognito. Enfin demain cette question sera résolue, sinon...
nous verrons...
--Ces deux obstacles écartés... Tom... alors notre grand projet...
--Il offre des difficultés, mais il peut réussir.
--Avouez qu'il aura une heureuse chance de plus, si nous l'exécutons au
moment où Rodolphe sera doublement accablé par le scandale de la
conduite de Mme d'Harville et par la disparition de cette créature à
laquelle il s'intéresse tant.
--Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous échappe encore... alors
je serai libre..., dit Tom en regardant Sarah d'un air sombre.
--Vous serez libre!...
--Vous ne renouvellerez plus les prières qui, deux fois, ont malgré moi
suspendu ma vengeance! Puis, montrant d'un regard le crêpe qui entourait
son chapeau et les gants noirs qui entouraient ses mains, Tom ajouta, en
souriant d'un air sinistre:
--J'attends toujours, moi... Vous savez bien que je porte ce deuil
depuis seize ans... et que je ne le quitterai que si...
Sarah, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, se hâta
d'interrompre son frère et lui dit avec anxiété:
--Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette confiance
profonde qui jusqu'ici m'a soutenue dans des circonstances si diverses,
parce qu'elle a été justifiée au delà de la prévision humaine... m'aura
tout à fait abandonnée. Mais jusque-là il n'est pas de danger si mince
en apparence que je ne veuille écarter à tout prix... Le succès dépend
souvent des plus petites causes... Des obstacles peu graves peut-être se
trouvent sur mon chemin au moment où j'approche du but; je veux avoir le
champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soit!... Ai-je été
ménagée, moi? s'écria Sarah en élevant involontairement la voix.
--Silence! On revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de
prévenir le marquis d'Harville du rendez-vous de demain, partons... il
est tard.
--L'heure avancée de la nuit à laquelle lui sera donné cet avis en
prouvera l'importance.
Tom et Sarah sortirent du bal de l'ambassadrice de ***.