XVIII

Tu viens bien tard, mon ange!

Rodolphe, en se rendant à cette fête pour remplir un devoir de

convenance, voulait aussi tâcher de découvrir si ses craintes au sujet

de Mme d'Harville étaient fondées et si elle était réellement l'héroïne

du récit de Mme Pipelet.

Après avoir quitté le jardin d'hiver avec la comtesse de ***, Rodolphe

avait parcouru en vain plusieurs salons, dans l'espoir de rencontrer Mme

d'Harville seule. Il revenait à la serre chaude lorsque, un moment

arrêté sur la première marche de l'escalier, il fut témoin de la scène

rapide qui se passa entre Mme d'Harville et M. Charles Robert après la

détestable plaisanterie du duc de Lucenay. Rodolphe surprit un échange

de regards très-significatifs. Un secret pressentiment lui dit que ce

grand et beau jeune homme était le commandant. Voulant s'en assurer il

rentra dans la galerie.

Une valse allait commencer; au bout de quelques minutes, il vit M.

Charles Robert debout dans l'embrasure d'une porte. Il paraissait

doublement satisfait, et de sa réponse à M. de Lucenay (M. Charles

Robert était fort brave, malgré ses ridicules), et du rendez-vous que

lui avait donné Mme d'Harville pour le lendemain, bien certain cette

fois qu'elle n'y manquerait pas.

Rodolphe alla trouver Murph.

--Tu vois bien ce jeune homme blond, au milieu de ce groupe là-bas?

--Ce grand monsieur qui a l'air si content de lui-même? Oui,

monseigneur.

--Tâche d'approcher assez près de lui pour pouvoir dire tout bas, sans

qu'il te voie et de façon à ce que lui seul t'entende, ces mots: «Tu

viens bien tard, mon ange!»

Le squire regarda Rodolphe d'un air stupéfait.

--Sérieusement, monseigneur?

--Sérieusement. S'il se retourne à ces mots, garde ce magnifique

sang-froid que j'ai si souvent admiré, afin que ce monsieur ne puisse

découvrir qui a prononcé ces paroles.

--Je n'y comprends rien, monseigneur; mais j'obéis.

Le digne Murph, avant la fin de la valse, était parvenu à se placer

immédiatement derrière M. Charles Robert.

Rodolphe, parfaitement posté pour ne rien perdre de l'effet de cette

expérience, suivit attentivement Murph des yeux; au bout d'une seconde,

M. Charles Robert se retourna brusquement d'un air stupéfait.

Le squire, impassible, ne sourcilla pas; certes, ce grand homme chauve,

d'une figure imposante et grave, fut le dernier que le commandant

soupçonna d'avoir prononcé ces mots, qui lui rappelaient le désagréable

quiproquo dont Mme Pipelet avait été la cause et l'héroïne.

La valse finie, Murph revint trouver Rodolphe.

--Eh bien! monseigneur, ce jeune homme s'est retourné comme si je

l'avais mordu. Ces mots sont donc magiques?

--Ils sont magiques, mon vieux Murph; ils m'ont découvert ce que je

voulais savoir.

Rodolphe n'avait plus qu'à plaindre Mme d'Harville d'une erreur d'autant

plus dangereuse qu'il pressentait vaguement que Sarah en était complice

ou confidente. À cette découverte, il ressenti un coup douloureux; il ne

douta plus de la cause des chagrins de M. d'Harville, qu'il aimait

tendrement: la jalousie les causait sans doute; sa femme, douée de

qualités charmantes, se sacrifiait à un homme qui ne le méritait pas.

Maître d'un secret surpris par hasard, incapable d'en abuser, ne pouvant

rien tenter pour éclairer Mme d'Harville, qui d'ailleurs cédait à

l'entraînement aveugle de la passion, Rodolphe se voyait condamné à

rester le témoin impassible de la perte de cette jeune femme.

Il fut tiré de ces réflexions par M. de Graün.

--Si votre Altesse veut m'accorder un moment d'entretien dans le petit

salon du fond, où il n'y a personne, j'aurai l'honneur de lui rendre

compte des renseignements qu'elle m'a ordonné de prendre.

Rodolphe suivit M. de Graün.

--La seule duchesse au nom de laquelle puissent se rapporter les

initiales N et L est Mme la duchesse de Lucenay, née de Noirmont, dit le

baron, elle n'est pas ici ce soir. Je viens de voir son mari, M. de

Lucenay, parti il y a cinq mois pour un voyage d'Orient qui devait durer

plus d'une année; il est revenu subitement il y a deux ou trois jours.

On se souvient que, dans sa visite à la maison de la rue du Temple,

Rodolphe avait trouvé, sur le pallier même de l'appartement du

charlatan, César Bradamanti, un mouchoir trempé de larmes, richement

garni de dentelles, et dans l'angle duquel il avait remarqué les lettres

N et L surmontées d'une couronne ducale. D'après son ordre, mais

ignorant ces circonstances, M. de Graün s'était informé du nom des

duchesses actuellement à Paris, et il avait obtenu les renseignements

dont nous venons de parler.

Rodolphe comprit tout.

Il n'avait aucune raison de s'intéresser à Mme de Lucenay, mais il ne

put s'empêcher de frémir en songeant que si elle avait réellement rendu

visite au charlatan, ce misérable, qui n'était autre que l'abbé

Polidori, possédait le nom de cette femme, qu'il avait fait suivre par

Tortillard, et qu'il pouvait affreusement abuser du terrible secret qui

mettait la duchesse dans sa dépendance.

--Le hasard est quelquefois bien singulier, Monseigneur, reprit M. de

Graün.

--Comment cela?

--Au moment où M. de Grangeneuve venait de me donner ces renseignements

sur M. et sur Mme de Lucenay, en ajoutant assez malignement que le

retour imprévu de M. de Lucenay avait dû contrarier beaucoup la duchesse

et un fort joli jeune homme, le plus merveilleux élégant de Paris, le

vicomte de Saint-Remy, M. l'ambassadeur m'a demandé si je croyais que

Votre Altesse lui permettrait de lui présenter le vicomte, qui se trouve

ici; il vient d'être attaché à la légation de Gerolstein et il serait

trop heureux de cette occasion de faire sa cour à Votre Altesse.

Rodolphe ne put réprimer un mouvement d'impatience et dit:

--Voilà qui m'est infiniment désagréable... mais je ne puis refuser...

Allons, dites au comte de *** de me présenter M. de Saint-Remy.

Malgré sa mauvaise humeur, Rodolphe savait trop son métier de prince

pour manquer d'affabilité dans cette occasion. D'ailleurs, l'on donnait

M. de Saint-Remy pour amant à la duchesse de Lucenay, et cette

circonstance piquait assez la curiosité de Rodolphe.

Le vicomte de Saint-Remy s'approcha, conduit par le comte de M. de

Saint-Remy était un charmant jeune homme de vingt-cinq ans, mince,

svelte, de la tournure la plus distinguée, de la physionomie la plus

avenante; il avait le teint fort brun, mais de ce brun velouté,

transparent et couleur d'ambre, remarquable dans les portraits de

Murillo; ses cheveux noirs à reflet bleuâtre, séparés par une raie

au-dessus de la tempe gauche, très-lisses sur le front, se bouclaient

autour de son visage et laissaient à peine voir le lobe incolore des

oreilles; le noir foncé de ses prunelles se découpait brillamment sur le

globe de l'oeil, qui, au lieu d'être blanc, se nacrait de cette nuance

légèrement azurée qui donne au regard des Indiens une expression si

charmante. Par un caprice de la nature, l'épaisseur soyeuse de sa

moustache contrastait avec l'imberbe juvénilité de son menton et de ses

joues, aussi unies que celles d'une jeune fille; il portait par

coquetterie une cravate de satin noir très-basse, qui laissait voir

l'attache élégante de son cou, digne du jeune flûteur antique.

Une seule perle rattachait les longs plis de sa cravate, perle d'un prix

inestimable par sa grosseur, la pureté de sa forme et l'éclat de son

orient, si vif qu'une opale n'eût pas été plus splendidement irisée.

D'un goût parfait, la mise de M. de Saint-Remy s'harmonisait à merveille

avec ce bijou d'une magnifique simplicité.

On ne pouvait jamais oublier la figure et la personne de M. de

Saint-Remy, tant il sortait du type ordinaire des élégants.

Son luxe de voiture et de chevaux était extrême; grand et beau joueur,

le total de son livre de paris de course s'élevait toujours annuellement

à deux ou trois mille louis. On citait sa maison de la rue de Chaillot

comme un modèle d'élégante somptuosité; on faisait chez lui une chère

exquise, et ensuite on jouait un jeu d'enfer, où il perdait souvent des

sommes considérables avec l'insouciance la plus hospitalière; et

pourtant on savait certainement que le patrimoine du vicomte était

dissipé depuis longtemps.

Pour expliquer ses prodigalités incompréhensibles, les envieux ou les

méchants parlaient, ainsi que l'avait fait Sarah, des grands biens de la

duchesse de Lucenay; mais ils oubliaient qu'à part la vileté de cette

supposition, M. de Lucenay avait naturellement un contrôle sur la

fortune de sa femme, et que M. de Saint-Remy dépensait au moins

cinquante mille écus ou deux cent mille francs par an. D'autres

parlaient d'usuriers imprudents, car M. de Saint-Remy n'attendait plus

d'héritage. D'autres, enfin le disaient TROP heureux sur le _turf_[90],

et parlaient tout bas _d'entraîneurs_ et de _jockeys_ corrompus par lui

pour faire perdre les chevaux contre lesquels il avait parié beaucoup

d'argent... mais le plus grand nombre des gens du monde s'inquiétaient

peu des moyens auxquels M. de Saint-Remy avait recours pour subvenir à

son faste.

Il appartenait par sa naissance au meilleur et au plus grand monde; il

était gai, brave, spirituel, bon compagnon, facile à vivre; il donnait

d'excellents dîners de garçons et tenait ensuite tous les enjeux qu'on

lui proposait. Que fallait-il de plus?

Les femmes l'adoraient; on nombrait à peine ses triomphes de toutes

sortes; il était jeune et beau, galant et magnifique dans toutes les

occasions où un homme peut l'être avec des femmes du monde; enfin,

l'engouement était tel que l'obscurité dont il entourait la source du

pactole où il puisait à pleines mains jetait même sur sa vie un certain

charme mystérieux; on disait, en souriant insoucieusement: «Il faut que

ce diable de Saint-Remy ait trouvé la pierre philosophale!»

En apprenant qu'il s'était fait attacher à la légation de France près le

grand-duc de Gerolstein, d'autres personnes avaient pensé que M. de

Saint-Remy voulait faire une retraite honorable.

Le comte de *** dit à Rodolphe, en lui présentant M. de Saint-Remy:

--J'ai l'honneur de présenter à Votre Altesse M. le vicomte de

Saint-Remy, attaché à la légation de Gerolstein.

Le vicomte salua profondément et dit à Rodolphe:

--Votre Altesse daignera-t-elle excuser l'impatience que j'éprouve de

lui faire ma cour? J'ai peut-être eu trop hâte de jouir d'un bonheur

auquel j'attachais tant de prix.

--Je serai, monsieur, très-satisfait de vous revoir à Gerolstein...

Comptez-vous y aller bientôt?

--Le séjour de Votre Altesse à Paris me rend moins empressé de partir.

--Le paisible contraste de nos cours allemandes vous étonnera beaucoup,

monsieur, habitué que vous êtes à la vie de Paris.

--J'ose assurer à Votre Altesse que la bienveillance qu'elle daigne me

témoigner, et qu'elle voudra peut-être bien me continuer, m'empêcherait

seule de jamais regretter Paris.

--Il ne dépendra pas de moi, monsieur, que vous pensiez toujours ainsi

pendant le temps que vous passerez à Gerolstein.

Et Rodolphe fit une légère inclination de tête qui annonçait à M. de

Saint-Remy que la présentation était terminée.

Le vicomte salua profondément et se retira.

Rodolphe était très-physionomiste, et sujet à des sympathies ou à des

aversions presque toujours justifiées. Après le peu de mots échangés

avec M. de Saint-Remy, sans pouvoir s'en expliquer la cause, il éprouva

pour lui une sorte d'éloignement involontaire. Il lui trouvait quelque

chose de perfidement rusé dans le regard, et une physionomie dangereuse.

Nous retrouverons M. de Saint-Remy dans des circonstances qui

contrasteront bien terriblement avec la brillante position qu'il

occupait lors de sa présentation à Rodolphe; l'on jugera de la réalité

des pressentiments de ce dernier.

Cette présentation terminée, Rodolphe réfléchissant aux bizarres

rencontres que le hasard avait amenées, descendit au jardin d'hiver.

L'heure du souper était arrivée, les salons devenaient presque déserts;

le lieu le plus reculé de la serre chaude se trouvait au bout d'un

massif, à l'angle de deux murailles qu'un énorme bananier, entouré de

plantes grimpantes, cachait presque entièrement; une petite porte de

service, masquée par le treillage, et conduisant à la salle du buffet

par un long corridor, était restée entr'ouverte, non loin de cet arbre

feuillu.

Abrité par ce paravent de verdure, Rodolphe s'assit en cet endroit. Il

était depuis quelques moments plongés dans une rêverie profonde, lorsque

son nom, prononcé par une voix bien connue, le fit tressaillir.

Sarah, assise de l'autre côté du massif qui cachait entièrement

Rodolphe, causait en anglais avec son frère Tom.

Tom était vêtu de noir. Quoiqu'il n'eût que quelques années de plus que

Sarah, ses cheveux étaient presque blancs; son visage annonçait une

volonté froide, mais opiniâtre; son accent était bref et tranchant, son

regard sombre, sa voix creuse. Cet homme devait être rongé par un grand

chagrin ou par une grande haine.

Rodolphe écouta attentivement l'entretien suivant:

--La marquise est allée un instant au bal du baron de Nerval; elle s'est

heureusement retirée sans pouvoir parler à Rodolphe, qui la cherchait;

car je crains toujours l'influence qu'il exerce sur elle, influence que

j'ai eu tant de peine à combattre et à détruire en partie. Enfin cette

rivale, que j'ai toujours redoutée par pressentiment, et qui plus tard

pouvait tant gêner mes projets... cette rivale sera perdue demain...

Écoutez-moi, ceci est grave, Tom...

--Vous vous trompez, jamais Rodolphe n'a songé à la marquise.

--Il est temps maintenant de vous donner quelques explications à ce

sujet... Beaucoup de choses se sont passées pendant votre dernier

voyage... et, comme il faut agir plus tôt que je ne pensais... ce soir

même, en sortant d'ici, cet entretien est indispensable... Heureusement,

nous sommes seuls.

--Je vous écoute.

--Avant d'avoir vu Rodolphe, cette femme, j'en suis sûre, n'avait jamais

aimé... Je ne sais pour quelle raison elle éprouve un invincible

éloignement pour son mari, qui l'adore. Il y a là un mystère que j'ai

voulu en vain pénétrer. La présence de Rodolphe avait excité dans le

coeur de Clémence mille émotions nouvelles. J'étouffai cet amour

naissant par des révélations accablantes sur le prince. Mais le besoin

d'aimer était éveillé chez la marquise; rencontrant chez moi ce Charles

Robert, elle a été frappée de sa beauté, frappée comme on l'est à la vue

d'un tableau; cet homme est malheureusement aussi niais que beau, mais

il a quelque chose de touchant dans le regard. J'exaltai la noblesse de

son âme, l'élévation de son caractère. Je savais la bonté naturelle de

Mme d'Harville; je colorai M. Robert des malheurs les plus intéressants;

je lui recommandai d'être toujours mortellement triste, de ne procéder

que par soupirs et par hélas! et avant toutes choses de parler peu. Il a

suivi mes conseils. Grâce à son talent de chanteur, à sa figure, et

surtout à son apparence de tristesse incurable, il s'est fait à peu près

aimer de Mme d'Harville, qui a ainsi donné le change à ce besoin d'aimer

que la vue de Rodolphe avait seule éveillé en elle. Comprenez-vous,

maintenant?

--Parfaitement; continuez.

--Robert et Mme d'Harville ne se voyaient intimement que chez moi; deux

fois la semaine nous faisions de la musique à nous trois, le matin. Le

beau ténébreux soupirait, disait quelques tendres mots à voix basse; il

glissa deux ou trois billets. Je craignais encore plus sa prose que ses

paroles; mais une femme est toujours indulgente pour les premières

déclarations qu'elle reçoit; celles de mon protégé ne lui nuisirent pas;

l'important pour lui était d'obtenir un rendez-vous. Cette petite

marquise avait plus de principes que d'amour, ou plutôt elle n'avait pas

assez d'amour pour oublier ses principes... À son insu, il existait

toujours au fond de son coeur un souvenir de Rodolphe qui veillait pour

ainsi dire sur elle et combattait ce faible penchant pour M. Charles

Robert... penchant beaucoup plus factice que réel, mais entretenu par

son vif intérêt pour les malheurs imaginaires de M. Charles Robert, et

par l'exagération incessante de mes louanges à l'égard de cet Apollon

sans cervelle. Enfin, Clémence, vaincue par l'air profondément désespéré

de son malheureux adorateur, se décida un jour à lui accorder ce

rendez-vous si désiré.

--Vous avait-elle donc faite sa confidente?

--Elle m'avait avoué son attachement pour Charles Robert, voilà tout. Je

ne fis rien pour en savoir davantage; cela m'eût gênée... Mais lui, ravi

de bonheur ou plutôt d'orgueil, me fit part de son bonheur, sans me dire

pourtant le jour ni le lieu du rendez-vous.

--Comment l'avez vous connu?

--Karl, par mon ordre, alla le lendemain et le surlendemain de

très-bonne heure s'embusquer à la porte de M. Robert et le suivit. Le

second jour, vers midi, notre amoureux prit en fiacre le chemin d'un

quartier perdu, rue du Temple... Il descendit dans une maison de

mauvaise apparence; il y resta une heure et demie environ, puis s'en

alla. Karl attendit longtemps pour voir si personne ne sortirait après

Charles Robert. Personne ne sortit: la marquise avait manqué à sa

promesse. Je le sus le lendemain par l'amoureux, aussi courroucé que

désappointé. Je lui conseillai de redoubler de désespoir. La pitié de

Clémence s'émut encore; nouveau rendez-vous, mais aussi vain que le

premier. Une dernière fois cependant elle vint jusqu'à la porte: c'était

un progrès. Vous voyez combien cette femme lutte... Et pourquoi? Parce

que, j'en suis sûre, et c'est ce qui cause ma haine elle a toujours au

fond du coeur, et à son insu, une pensée pour Rodolphe, qui semble aussi

la protéger. Enfin, ce soir la marquise a donné à ce Robert un

rendez-vous pour demain; cette fois, je n'en doute pas, elle s'y rendra.

Le duc de Lucenay a si grossièrement ridiculisé ce jeune homme que la

marquise, bouleversée de l'humiliation de son amant, lui a accordé par

pitié ce qu'elle ne lui eût peut-être pas accordé sans cela. Cette fois,

je vous le répète, elle tiendra sa promesse.

--Quels sont vos projets?

--Cette femme obéit à une sorte d'intérêt charitable exalté, mais non

pas à l'amour; Charles Robert est si peu fait pour comprendre la

délicatesse du sentiment qui, ce soir, a dicté la résolution de la

marquise, que demain il voudra profiter de ce rendez-vous, et il se

perdra complètement dans l'esprit de Clémence, qui se résigne à cette

compromettante démarche sans entraînement, sans passion et seulement par

pitié. En un mot, je n'en doute pas, elle se rend là pour faire acte de

courageux intérêt, mais parfaitement calme et bien sûre de ne pas

oublier un moment ses devoirs. Le Charles Robert ne concevra pas cela,

la marquise le prendra en aversion; et, son illusion détruite, elle

retombera sous l'influence de ses souvenirs de Rodolphe, qui, j'en suis

sûre, couvent toujours au fond de son coeur.

--Eh bien?

--Eh bien! je veux qu'elle soit à jamais perdue pour Rodolphe. Il

aurait, je n'en doute pas, moi, trahi tôt ou tard l'amitié de M.

d'Harville en répondant à l'amour de Clémence; mais il prendra celle-ci

en horreur s'il la sait coupable d'une faute dont il n'aura pas été

l'objet; c'est un crime impardonnable pour un homme. Enfin, prétextant

de l'affection qui le lie à M. d'Harville, il ne reverra jamais cette

femme, qui aura si indignement trompé cet ami qu'il aime tant.

--C'est donc le mari que vous voulez prévenir?...

--Oui, et ce soir même, sauf votre avis, du moins. D'après ce que m'a

dit Clémence, il a de vagues soupçons, sans savoir sur qui les fixer. Il

est minuit, nous allons quitter le bal; vous descendrez au premier café

venu, vous écrirez à M. d'Harville que sa femme se rend demain, à une

heure, rue du Temple, n° 17, pour une entrevue amoureuse. Il est jaloux:

il surprendra Clémence; vous devinez le reste!

--C'est une abominable action, dit froidement le gentilhomme.

--Vous êtes scrupuleux, Tom?

--Tout à l'heure je ferai ce que vous désirez; mais je vous répète que

c'est une abominable action.

--Vous consentez néanmoins?

--Oui... ce soir M. d'Harville sera instruit de tout. Et... mais... il

me semble qu'il y a quelqu'un là, derrière ce massif! dit tout à coup

Tom en s'interrompant et en parlant à voix basse. J'ai cru entendre

remuer.

--Voyez donc, dit Sarah avec inquiétude.

Tom se leva, fit le tour du massif, et ne vit personne.

Rodolphe venait de disparaître par la petite porte dont nous avons

parlé.

--Je me suis trompé, dit Tom en revenant, il n'y a personne.

--C'est ce qu'il me semblait...

--Écoutez, Sarah, je ne crois pas cette femme aussi dangereuse que vous

le pensez pour l'avenir de votre projet; Rodolphe a certains principes

qu'il n'enfreindra jamais. La jeune fille qu'il a conduite à cette

ferme, il y a six semaines, lui déguisé en ouvrier; cette créature qu'il

entoure de soins, à laquelle on donne une éducation choisie, et qu'il a

été visiter plusieurs fois, m'inspire des craintes plus fondées. Nous

ignorons qui elle est, quoiqu'elle semble appartenir à une classe

obscure de la société. Mais la rare beauté dont elle est douée, dit-on,

le déguisement que Rodolphe a pris pour la conduire dans ce village,

l'intérêt croissant qu'il lui porte, tout prouve que cette affection

n'est pas sans importance. Aussi j'ai été au-devant de vos désirs. Pour

écarter cet autre obstacle, plus réel, je crois, il a fallu agir avec

une extrême prudence, nous bien renseigner sur les gens de la ferme et

les habitudes de cette jeune fille... Ces renseignements, je les ai; le

moment d'agir est venu; le hasard m'a renvoyé cette horrible vieille qui

avait gardé mon adresse. Ses relations avec des gens de l'espèce du

brigand qui nous a attaqués lors de notre excursion dans la Cité nous

serviront puissamment. Tout est prévu... il n'y aura aucune preuve

contre nous... Et d'ailleurs, si cette créature, comme il y paraît,

appartient à la classe ouvrière, elle n'hésitera pas entre nos offres et

le sort même brillant qu'elle peut rêver, car le prince a gardé le plus

profond incognito. Enfin demain cette question sera résolue, sinon...

nous verrons...

--Ces deux obstacles écartés... Tom... alors notre grand projet...

--Il offre des difficultés, mais il peut réussir.

--Avouez qu'il aura une heureuse chance de plus, si nous l'exécutons au

moment où Rodolphe sera doublement accablé par le scandale de la

conduite de Mme d'Harville et par la disparition de cette créature à

laquelle il s'intéresse tant.

--Je le crois... Mais si ce dernier espoir nous échappe encore... alors

je serai libre..., dit Tom en regardant Sarah d'un air sombre.

--Vous serez libre!...

--Vous ne renouvellerez plus les prières qui, deux fois, ont malgré moi

suspendu ma vengeance! Puis, montrant d'un regard le crêpe qui entourait

son chapeau et les gants noirs qui entouraient ses mains, Tom ajouta, en

souriant d'un air sinistre:

--J'attends toujours, moi... Vous savez bien que je porte ce deuil

depuis seize ans... et que je ne le quitterai que si...

Sarah, dont les traits exprimaient une crainte involontaire, se hâta

d'interrompre son frère et lui dit avec anxiété:

--Je vous dis que vous serez libre... Tom... car alors cette confiance

profonde qui jusqu'ici m'a soutenue dans des circonstances si diverses,

parce qu'elle a été justifiée au delà de la prévision humaine... m'aura

tout à fait abandonnée. Mais jusque-là il n'est pas de danger si mince

en apparence que je ne veuille écarter à tout prix... Le succès dépend

souvent des plus petites causes... Des obstacles peu graves peut-être se

trouvent sur mon chemin au moment où j'approche du but; je veux avoir le

champ libre, je les briserai. Mes moyens sont odieux, soit!... Ai-je été

ménagée, moi? s'écria Sarah en élevant involontairement la voix.

--Silence! On revient du souper, dit Tom. Puisque vous croyez utile de

prévenir le marquis d'Harville du rendez-vous de demain, partons... il

est tard.

--L'heure avancée de la nuit à laquelle lui sera donné cet avis en

prouvera l'importance.

Tom et Sarah sortirent du bal de l'ambassadrice de ***.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 86 / 98 题