Le rendez-vous

Les louanges adressées à Mme d'Harville par l'ambassadrice n'étaient pas

exagérées.

Rien ne saurait donner une idée de cette figure enchanteresse, où

s'épanouissait alors toute la fleur d'une délicate beauté; beauté

d'autant plus rare qu'elle résidait moins encore dans la régularité des

traits que dans le charme inexprimable de la physionomie de la marquise,

dont le charmant visage se voilait, pour ainsi dire, modestement sous

une touchante expression de bonté.

Nous insistons sur ce dernier mot, parce que d'ordinaire ce n'est pas

précisément la bonté qui prédomine dans la physionomie d'une jeune femme

de vingt ans, belle, spirituelle, recherchée, adulée, comme l'était Mme

d'Harville. Aussi se sentait-on singulièrement intéressé par le

contraste de cette douceur ineffable avec les succès dont jouissait Mme

d'Harville, sans compter les avantages de naissance, de nom et de

fortune qu'elle réunissait.

Nous essayerons de faire comprendre toute notre pensée.

Trop digne, trop éminemment douée pour aller coquettement au-devant des

hommages, Mme d'Harville se montrait cependant aussi affectueusement

reconnaissante de ceux qu'on lui rendait que si elle les eût à peine

mérités; elle n'en était pas fière, mais heureuse; indifférente aux

louanges, mais très-sensible à la bienveillance, elle distinguait

parfaitement la flatterie de la sympathie.

Son esprit juste, fin, parfois malin sans méchanceté, poursuivait

surtout d'une raillerie inoffensive ces gens ravis d'eux-mêmes, toujours

occupés d'attirer l'attention, de mettre constamment en évidence leur

figure radieuse d'une foule de sots bonheurs et bouffie d'une foule de

sots orgueils... «Gens, disait plaisamment Mme d'Harville, qui toute

leur vie ont l'air de danser le cavalier seul en face d'un miroir

invisible, auquel ils sourient complaisamment.»

Un caractère à la fois timide et presque fier dans sa réserve inspirait

au contraire à Mme d'Harville un intérêt certain.

Ces quelques mots aideront pour ainsi dire à l'intelligence de la beauté

de la marquise.

Son teint d'une éblouissante pureté se nuançait du plus frais incarnat;

de longues boucles de cheveux châtain clair effleuraient ses épaules

arrondies, fermes et lustrées comme un beau marbre blanc. On peindrait

difficilement l'angélique beauté de ses grands yeux gris, frangés de

longs cils noirs. Sa bouche vermeille, d'une mansuétude adorable, était

à ses yeux charmants ce que sa parole ineffable et touchante était à son

regard mélancolique et doux. Nous ne parlerons ni de sa taille

accomplie, ni de l'exquise distinction de toute sa personne. Elle

portait une robe de crêpe blanc, garnie de camélias roses naturels et de

feuilles du même arbuste, parmi lesquelles les diamants, à demi cachés

çà et là, brillaient comme autant de gouttes d'étincelante rosée; une

guirlande semblable était placée avec grâce sur son front pur et blanc.

Le genre de beauté de la comtesse Sarah Mac-Gregor faisait encore valoir

la marquise d'Harville.

Âgée de trente-cinq ans environ, Sarah paraissait à peine en avoir

trente. Rien ne semble plus sain au corps que le froid égoïsme; on se

conserve longtemps frais dans cette glace.

Certaines âmes sèches, dures, inaltérables aux émotions qui usent le

coeur, flétrissent les traits, ne ressentent jamais que les déconvenues

de l'orgueil ou les mécomptes de l'ambition déçue; ces chagrins n'ont

qu'une faible réaction sur le physique.

La conservation de Sarah prouvait ce que nous avançons.

Sauf un léger embonpoint qui donnait à sa taille, plus grande mais moins

svelte que celle de Mme d'Harville, une grâce voluptueuse, Sarah

brillait d'un éclat tout juvénile; peu de regards pouvaient soutenir le

feu trompeur de ses yeux ardents et noirs; ses lèvres humides et rouges

(menteuses à demi) exprimaient la résolution de la sensualité. Le réseau

bleuâtre des veines de ses tempes et de son cou apparaissait sous la

blancheur lactée de sa peau transparente et fine.

La comtesse Mac-Gregor portait une robe de moire paille sous une tunique

de crêpe de la même couleur; une simple couronne de feuilles naturelles

de pyrrhus d'un vert émeraude ceignait sa tête et s'harmonisait à

merveille avec ses bandeaux de cheveux noirs comme de l'encre, et

séparés sur son front qui surmontait un nez aquilin à narines ouvertes.

Cette coiffure sévère donnait un cachet antique au profil impérieux et

passionné de cette femme.

Beaucoup de gens, dupes de leur figure, voient une irrésistible vocation

dans le caractère de leur physionomie. L'un se trouve l'air

excessivement guerrier, il guerroie; l'autre rimeur, il rime;

conspirateur, il conspire; politique, il politique; prédicateur, il

prêche. Sarah se trouvait, non sans raison, un air parfaitement royal;

elle dut accepter les prédictions à demi réalisées de la Highlandaise et

persister dans sa croyance à une destinée souveraine.

La marquise et Sarah avaient aperçu Rodolphe dans le jardin d'hiver, au

moment où elles y descendaient; mais le prince parut ne pas les voir,

car il se trouvait au détour d'une allée lorsque les deux femmes

arrivèrent.

--Le prince est si occupé de l'ambassadrice, dit Mme d'Harville à Sarah,

qu'il n'a pas fait attention à nous...

--Ne croyez pas cela, ma chère Clémence, répondit la comtesse, qui était

tout à fait dans l'intimité de Mme d'Harville; le prince nous a au

contraire parfaitement vues; mais je lui ai fait peur... Sa bouderie

dure toujours.

--Moins que jamais je comprends son opiniâtreté à vous éviter: souvent

je lui ai reproché l'étrangeté de sa conduite envers vous... une

ancienne amie. «La comtesse Sarah et moi nous sommes ennemis mortels,

m'a-t-il répondu en plaisantant; j'ai fait voeu de ne jamais lui parler;

et il faut, a-t-il ajouté, que ce voeu soit bien sacré pour que je me

prive de l'entretien d'une personne si aimable.» Aussi, ma chère Sarah,

toute singulière que m'ait paru cette réponse, j'ai bien été obligée de

m'en contenter[89].

--Je vous assure que la cause de cette brouillerie mortelle,

demi-plaisante, demi-sérieuse, est pourtant des plus innocentes; si un

tiers n'y était pas intéressé, depuis longtemps je vous aurais confié ce

grand secret... Mais qu'avez-vous donc, ma chère enfant? Vous paraissez

préoccupée.

--Ce n'est rien... tout à l'heure il faisait si chaud dans la galerie,

que j'ai ressenti un peu de migraine; asseyons-nous un moment ici...

cela se passera... je l'espère.

--Vous avez raison; tenez, voilà justement un coin bien obscur, vous

serez là parfaitement à l'abri de ceux que votre absence va désoler...,

ajouta Sarah en souriant et en appuyant sur ces mots.

Toutes deux s'assirent sur un divan.

--J'ai dit _ceux_ que votre absence va désoler, ma chère Clémence... Ne

me savez-vous pas gré de ma discrétion?

La jeune femme rougit légèrement, baissa la tête et ne répondit rien.

--Combien vous êtes peu raisonnable! lui dit Sarah d'un ton de reproche

amical. N'avez-vous pas confiance en moi, enfant? Sans doute, enfant: je

suis d'un âge à vous appeler ma fille.

--Moi, manquer de confiance envers vous! dit la marquise à Sarah avec

tristesse; ne vous ai-je pas dit au contraire ce que je n'aurais jamais

dû m'avouer à moi-même?

--À merveille. Eh bien! voyons... parlons de lui: vous avez donc juré de

le désespérer jusqu'à la mort?

--Ah! s'écria Mme d'Harville avec effroi, que dites-vous?

--Vous ne le connaissez pas encore, pauvre chère enfant... C'est un

homme d'une énergie froide, pour qui la vie est peu de chose. Il a

toujours été si malheureux... et l'on dirait que vous prenez encore

plaisir à le torturer!

--Pensez-vous cela, mon Dieu!

--C'est sans le vouloir, peut-être; mais cela est... Oh! si vous saviez

combien ceux qu'une longue infortune a accablés sont douloureusement

susceptibles et impressionnables! Tenez, tout à l'heure, j'ai vu deux

grosses larmes rouler dans ses yeux.

--Il serait vrai?

--Sans doute... Et cela au milieu d'un bal; et cela au risque d'être

perdu de ridicule si l'on s'apercevait de cet amer chagrin. Savez-vous

qu'il faut bien aimer pour souffrir ainsi... et surtout pour ne pas

songer à cacher au monde que l'on souffre ainsi!...

--De grâce, ne me parlez pas de cela, reprit Mme d'Harville d'une voix

émue; vous me faites un mal horrible... Je ne connais que trop cette

expression de souffrance à la fois si douce et si résignée... Hélas!

c'est la pitié qu'il m'inspirait qui m'a perdue..., dit involontairement

Mme d'Harville.

Sarah parut ne pas avoir compris la portée de ce dernier mot et reprit:

--Quelle exagération!... perdue pour être en coquetterie avec un homme

qui pousse même la discrétion et la réserve jusqu'à ne pas se faire

présenter à votre mari, de peur de vous compromettre! M. Charles Robert

n'est-il pas un homme rempli d'honneur, de délicatesse et de coeur? Si

je le défends avec cette chaleur, c'est que vous l'avez connu et surtout

vu chez moi, et qu'il a pour vous autant de respect que d'attachement...

--Je n'ai jamais douté de ses nobles qualités, vous m'avez toujours dit

tant de bien de lui!... Mais, vous le savez, ce sont surtout ses

malheurs qui l'ont rendu intéressant à mes yeux.

--Et combien il mérite et justifie cet intérêt! Avouez-le. Et puis

d'ailleurs comment un si admirable visage ne serait-il pas l'image de

l'âme? Avec sa haute et belle taille, il me rappelle les preux des temps

chevaleresques. Je l'ai vu une fois en uniforme: il était impossible

d'avoir un plus grand air. Certes, si la noblesse se mesurait au mérite

et à la figure, au lieu d'être simplement M. Charles Robert, il serait

duc et pair. Ne représenterait-il pas merveilleusement bien un des plus

grands noms de France?

--Vous n'ignorez pas que la noblesse de naissance me touche peu, vous

qui me reprochez parfois d'être une républicaine, dit Mme d'Harville en

souriant.

--Certes, j'ai toujours pensé, comme vous, que M. Charles Robert n'avait

pas besoin de titres pour être aimable; et puis quel talent! quelle voix

charmante! De quelle ressource il nous a été dans nos concerts intimes

du matin! Vous souvenez-vous? La première fois que vous avez chanté

ensemble, quelle expression il mettait dans son duo avec vous! quelle

émotion!...

--Tenez, je vous en prie, dit Mme d'Harville après un long silence,

changeons de conversation.

--Pourquoi?

--Cela m'attriste profondément, ce que vous m'avez dit tout à l'heure de

son air désespéré.

--Je vous assure que, dans l'excès du chagrin, un caractère aussi

passionné peut chercher dans la mort un terme à...

--Oh! je vous en prie, taisez-vous! taisez-vous! dit Mme d'Harville, en

interrompant Sarah, cette pensée m'est déjà venue...

Puis, après un assez long silence, la marquise dit:

--Encore une fois, parlons d'autre chose... de votre ennemi mortel,

ajouta-t-elle avec une gaieté affectée; parlons du prince, que je

n'avais pas vu depuis longtemps. Savez-vous qu'il est toujours charmant,

quoique presque roi? Toute républicaine que je suis, je trouve qu'il y a

peu d'hommes aussi agréables que lui.

Sarah jeta à la dérobée un regard scruteur et soupçonneux sur Mme

d'Harville et reprit gaiement:

--Avouez, chère Clémence, que vous êtes très-capricieuse. Je vous ai

connu des alternatives d'admiration et d'aversion singulière pour le

prince; il y a quelques mois, lors de son arrivée ici, vous en étiez

tellement fanatique, qu'entre nous... j'ai craint un moment pour le

repos de votre coeur.

--Grâce à vous du moins, dit Mme d'Harville en souriant, mon admiration

n'a pas été de longue durée; vous avez si bien joué le rôle d'ennemie

mortelle; vous m'avez fait de telles révélations sur le prince... que,

je l'avoue, l'éloignement a remplacé le fanatisme qui vous faisait

craindre pour le repos de mon coeur: repos que votre ennemi ne songeait

d'ailleurs guère à troubler; car, peu de temps avant vos révélations, le

prince, tout en continuant de voir intimement mon mari, avait presque

cessé de m'honorer de ses visites.

--À propos! Et votre mari, est-il ici ce soir? dit Sarah.

--Non, il n'a pas désiré sortir, répondit Mme d'Harville avec embarras.

--Il va de moins en moins dans le monde, ce me semble?

--Oui... quelquefois il préfère rester chez lui.

La marquise était visiblement embarrassée; Sarah s'en aperçut et

continua:

--La dernière fois que je l'ai vu, il m'a semblé plus pâle qu'à

l'ordinaire.

--Oui... il a été un peu souffrant...

--Tenez, ma chère Clémence, voulez-vous que je sois franche?

--Je vous en prie.

--Quand il s'agit de votre mari, vous êtes souvent dans un état

d'anxiété singulière.

--Moi... Quelle folie!

--Quelquefois, en parlant de lui, et cela bien malgré vous, votre

physionomie exprime... mon Dieu! comment vous dirai-je cela?... (et

Sarah appuya sur les mots suivants en ayant l'air de vouloir lire

jusqu'au fond du coeur de Clémence:) Oui, votre physionomie exprime une

sorte... de répugnance craintive...

Les traits impassibles de Mme d'Harville défièrent d'abord le regard

inquisiteur de Sarah; pourtant celle-ci s'aperçut d'un léger tremblement

nerveux, mais presque insensible, qui agita un instant la lèvre

inférieure de la jeune femme.

Ne voulant pas pousser plus loin ses investigations et surtout éveiller

la défiance de son amie, la comtesse se hâta d'ajouter, pour donner le

change à la marquise:

--Oui, une répugnance craintive, comme celle qu'inspire ordinairement un

jaloux bourru...

À cette interprétation, le léger mouvement convulsif de la lèvre de Mme

d'Harville cessa; elle parut soulagée d'un poids énorme et répondit:

--Mais non, M. d'Harville n'est ni bourru ni jaloux... Puis, cherchant

sans doute le prétexte de rompre une conversation qui lui pesait, elle

s'écria tout à coup: Ah! mon Dieu, voici cet insupportable duc de

Lucenay, un des amis de mon mari... Pourvu qu'il ne nous aperçoive pas!

D'où sort-il donc? Je le croyais à mille lieues d'ici!

--En effet, on le disait parti pour un voyage d'un an ou deux en Orient;

il y a cinq mois à peine qu'il a quitté Paris. Voilà une brusque arrivée

qui a dû singulièrement contrarier la duchesse de Lucenay, quoique le

duc ne soit guère gênant, dit Sarah avec un sourire méchant. Elle ne

sera d'ailleurs pas seule à maudire ce fâcheux retour... M. de

Saint-Remy partagera son chagrin.

--Ne soyez donc pas médisante, ma chère Sarah; dites que ce retour sera

fâcheux... pour tout le monde... M. de Lucenay est assez désagréable

pour que vous généralisiez votre reproche.

--Médisante! non, certes; je ne suis en cela qu'un écho. On dit encore

que M. de Saint-Remy, modèle des élégants, qui a ébloui tout Paris de

son faste, est à peu près ruiné, quoique son train diminue à peine; il

est vrai que Mme de Lucenay est puissamment riche...

--Ah! quelle horreur!...

--Encore une fois, je ne suis qu'un écho... Ah! mon Dieu! le duc nous a

vues. Il vient, il faut se résigner. C'est désolant: je ne sais rien au

monde de plus insupportable que cet homme; il est souvent de si mauvaise

compagnie, il rit si haut de ses sottises, il est si bruyant qu'il en

est étourdissant; si vous tenez à votre flacon ou à votre éventail,

défendez-les courageusement contre lui, car il a encore l'inconvénient

de briser tout ce qu'il touche, et cela de l'air le plus badin et le

plus satisfait du monde.

Appartenant à une des plus grandes maisons de France, jeune encore,

d'une figure qui n'eût pas été désagréable sans la longueur grotesque et

démesurée de son nez, M. le duc de Lucenay joignait à une turbulence et

à une agitation perpétuelles des éclats de voix et de rire si

retentissants, des propos souvent d'un goût si détestable, des attitudes

d'une désinvolture si cavalière et si inattendue, qu'il fallait à chaque

instant se rappeler son nom pour ne pas s'étonner de le voir au milieu

de la société la plus distinguée de Paris, et pour comprendre que l'on

tolérait ses excentricités de gestes et de langage, auxquelles

l'habitude avait d'ailleurs assuré une sorte de prescription ou

d'impunité. On le fuyait comme la peste, quoiqu'il ne manquât pas

d'ailleurs d'un certain esprit qui pointait çà et là à travers la plus

incroyable exubérance de paroles. C'était un de ces êtres vengeurs, aux

mains desquels on souhaitait toujours de voir tomber les gens ridicules

ou haïssables.

Mme de Lucenay, une des femmes les plus agréables et encore des plus à

la mode de Paris, malgré ses trente ans sonnés, avait fait souvent

parler d'elle: mais on excusait presque la légèreté de sa conduite en

songeant aux insupportables bizarreries de M. de Lucenay.

Un dernier trait de ce caractère fâcheux, c'était une intempérance et un

cynisme d'expressions inouïs à propos d'indispositions saugrenues ou

d'infirmités impossibles ou absurdes qu'il s'amusait à vous supposer et

dont il vous plaignait tout haut devant cent personnes. Parfaitement

brave d'ailleurs, et allant au-devant des conséquences de ses mauvaises

plaisanteries, il avait donné ou reçu de nombreux coups d'épée sans se

corriger davantage.

Ceci posé, nous ferons retentir aux oreilles du lecteur la voix aigre et

perçante de M. de Lucenay, qui, du plus loin qu'il aperçut Mme

d'Harville et Sarah, se mit à crier:

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que c'est que ça? Qu'est-ce que je vois

là? Comment! la plus jolie femme du bal qui se tient à l'écart, est-ce

que c'est permis? Faut-il que je revienne des antipodes pour faire

cesser un tel scandale? D'abord, si vous continuez de vous dérober à

l'admiration générale, marquise, je crie comme un brûlé, je crie à la

disparition du plus charmant ornement de cette fête!

Et, pour péroraison, M. de Lucenay se jeta pour ainsi dire à la renverse

à côté de la marquise, sur le divan; après quoi il croisa sa jambe

gauche sur sa cuisse droite, et prit son pied dans sa main.

--Comment, monsieur, vous voilà déjà de retour de Constantinople! dit

Mme d'Harville en se reculant avec impatience.

--Déjà! Vous dites là ce que ma femme a pensé, j'en suis sûr; car elle

n'a pas voulu m'accompagner ce soir dans ma rentrée dans le monde.

Revenez donc surprendre vos amis pour être reçu comme ça!

--C'est tout simple; il vous était si facile de rester aimable...

là-bas..., dit Mme d'Harville avec un demi-sourire.

--C'est-à-dire de rester absent, n'est-ce pas? C'est une horreur, c'est

une infamie, ce que vous dites là! s'écria M. de Lucenay en décroisant

ses jambes et en frappant sur son chapeau comme sur un tambour de

basque.

--Pour l'amour du ciel, M. de Lucenay, ne criez pas si haut et

tenez-vous tranquille, ou vous allez nous faire quitter la place, dit

Mme d'Harville avec humeur.

--Quitter la place! Ça serait donc pour me donner votre bras et aller

faire un tour dans la galerie?

--Avec vous? Certainement non. Voyons, je vous prie, ne touchez pas à ce

bouquet; de grâce, laissez aussi cet éventail, vous allez le briser,

selon votre habitude...

--Si ce n'est que ça, j'en ai cassé plus d'un, allez! Surtout un

magnifique chinois que Mme de Vaudémont avait donné à ma femme.

En disant ces rassurantes paroles, M. de Lucenay tracassait dans un

réseau de plantes grimpantes qu'il tirait à lui par petites secousses.

Il finit par les détacher de l'arbre qui les soutenait; elles tombèrent,

et le duc s'en trouva pour ainsi dire couronné.

Alors ce furent des éclats de rire si glapissants, si fous, si

étourdissants, que Mme d'Harville eût fui cet incommode et fâcheux

personnage, si elle n'eût pas aperçu M. Charles Robert (le commandant,

comme disait Mme Pipelet) qui s'avançait à l'autre extrémité de l'allée.

La jeune femme craignait de paraître ainsi aller à sa rencontre, et

resta auprès de M. de Lucenay.

--Dites donc, madame Mac-Gregor, je devais joliment avoir l'air d'un

dieu Pan, d'une naïade, d'un Sylvain, d'un sauvage sous ce feuillage?

dit M. de Lucenay en s'adressant à Sarah, auprès de laquelle il alla

brusquement s'étaler. À propos de sauvage, il faut que je vous raconte

une histoire outrageusement inconvenante... Figurez-vous qu'à Otaïti...

--Monsieur le duc! lui dit Sarah d'un ton glacial.

--Eh bien! non, je ne vous dirai pas mon histoire; je la garde pour Mme

de Fonbonne que voilà.

C'était une grosse petite femme de cinquante ans, très-prétentieuse et

très-ridicule, dont le menton touchait la gorge, et qui montrait

toujours le blanc de ses gros yeux en parlant de son âme, des langueurs

de son âme, des besoins de son âme, des aspirations de son âme. Elle

portait ce soir-là un affreux turban d'étoffe de couleur de cuivre, avec

un semis de dessins verts.

--Je le garde pour Mme de Fonbonne, s'écria le duc.

--De quoi s'agit-il donc, monsieur le duc? dit Mme de Fonbonne, en

minaudant, en roucoulant et en commençant à faire les yeux blancs, comme

dit le peuple.

--Il s'agit, madame, d'une histoire horriblement inconvenante, indécente

et incongrue.

--Ah! mon Dieu! Et qui est-ce qui oserait? Qui est-ce qui se

permettrait?

--Moi, madame; ça ferait rougir un vieux Chamboran. Mais je connais

votre goût... Écoutez-moi ça...

--Monsieur...!

--Eh bien! non, vous ne la saurez pas, mon histoire, au fait! Parce

qu'après tout, vous qui vous mettez toujours si bien, avec tant de goût,

avec tant d'élégance, vous avez ce soir un turban qui, permettez-moi de

vous le dire, ressemble, ma parole d'honneur, à une vieille tourtière

rongée de vert-de-gris.

Et le duc de rire aux éclats.

--Si vous êtes revenu d'Orient pour recommencer vos absurdes

plaisanteries, qu'on vous passe parce que vous êtes à moitié fou, dit la

grosse femme irritée, on regrettera fort votre retour, monsieur.

Et elle s'éloigna majestueusement.

--Il faut que je me tienne à quatre pour ne pas aller la décoiffer,

cette vilaine précieuse, dit M. de Lucenay, mais je la respecte, elle

est orpheline... Ah! ah! ah!... et de rire de nouveau. Tiens! M. Charles

Robert! reprit M. de Lucenay. Je l'ai rencontré aux eaux des Pyrénées...

C'est un éblouissant garçon, il chante comme un cygne. Vous allez voir,

marquise, comme je vais l'intriguer. Voulez-vous que je vous le

présente?

--Tenez-vous en repos et laissez-nous tranquilles, dit Sarah.

Pendant que M. Charles Robert s'avançait lentement, ayant l'air

d'admirer les fleurs de la serre, M. de Lucenay avait manoeuvré assez

habilement pour s'emparer du flacon de Sarah, et il s'occupait en

silence et avec un soin extrême de démantibuler le bouchon de ce bijou.

M. Charles Robert s'avançait toujours; sa grande taille était

parfaitement proportionnée, ses traits d'une irréprochable pureté, sa

mise d'une suprême élégance; cependant son visage, sa tournure

manquaient de charme, de grâce, de distinction; sa démarche était roide

et gênée, ses mains et ses pieds, gros et vulgaires. Lorsqu'il aperçut

Mme d'Harville, la régulière nullité de ses traits s'effaça tout à coup

sous une expression de mélancolie profonde beaucoup trop subite pour

n'être pas feinte; néanmoins ce semblant était parfait. M. Robert avait

l'air si affreusement malheureux, si naturellement désolé lorsqu'il

s'approcha de Mme d'Harville, que celle-ci ne put s'empêcher de songer

aux sinistres paroles de Sarah sur les excès auxquels le désespoir

aurait pu le porter.

--Eh! bonjour donc, mon cher monsieur! lui dit M. de Lucenay en

l'arrêtant au passage, je n'ai pas eu le plaisir de vous voir depuis

notre rencontre aux eaux. Mais qu'est-ce que vous avez donc? Mais comme

vous avez l'air souffrant!

Ici M. Charles Robert jeta un long et mélancolique regard sur Mme

d'Harville, et répondit au duc, d'une voix plaintivement accentuée:

--En effet, monsieur, je suis souffrant...

--Mon Dieu, mon Dieu, vous ne pouvez donc pas vous débarrasser de votre

pituite? lui demanda M. de Lucenay avec l'air du plus sérieux intérêt.

Cette question était si saugrenue, si absurde, qu'un moment M. Charles

Robert resta stupéfait, abasourdi; puis, le rouge de la colère lui

montant au front, il dit d'un voix ferme et brève à M. de Lucenay:

--Puisque vous prenez tant d'intérêt à ma santé, monsieur, j'espère que

vous viendrez savoir demain de mes nouvelles?

--Comment donc, mon cher monsieur... mais certainement, j'enverrai...,

dit le duc avec hauteur.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 84 / 98 题