Rien en effet de plus féerique, de plus digne des _Mille et Une Nuits_,
que le jardin dont Rodolphe avait parlé à Mme la comtesse de ***.
Qu'on se figure, aboutissant à une longue et splendide galerie, un
emplacement de quarante toises de longueur sur trente de largeur; une
cage vitrée, d'une extrême légèreté et façonnée en voûte, recouvre à une
hauteur de cinquante pieds environ ce parallélogramme; ses murailles,
recouvertes d'une infinité de glaces sur lesquelles se croisent les
petits losanges verts d'un treillage de joncs à mailles très-serrées,
ressemblent à un berceau à jour, grâce à la réflexion de la lumière sur
les miroirs; une palissade d'orangers, aussi gros que ceux des
Tuileries, et de camélias de même force, les premiers chargés de fruits
brillants comme autant de pommes d'or sur un feuillage d'un vert lustré,
les seconds émaillés de fleurs pourpres, blanches et roses, tapisse
toute l'étendue de ces murs.
Ceci est la clôture de ce jardin.
Cinq ou six énormes massifs d'arbres et d'arbustes de l'Inde ou des
tropiques, plantés dans de profonds encaissements de terre de bruyère,
sont environnés d'allées marbrées d'une charmante mosaïque de
coquillage, et assez larges pour que deux ou trois personnes puissent
s'y promener de front.
Il est impossible de peindre l'effet que produisait en plein hiver, et
pour ainsi dire au milieu d'un bal, cette riche et brillante végétation
exotique.
Ici des bananiers énormes atteignent presque les vitres de la voûte, et
mêlent leurs larges palmes d'un vert lustré aux feuilles lancéolées des
grands magnoliers, dont quelques-uns sont déjà couverts de grosses
fleurs aussi odorantes que magnifiques: de leur calice en forme de
cloche, pourpre au-dehors, argenté en dedans, s'élancent des étamines
d'or; plus loin, des palmiers, des dattiers du Levant, des lataniers
rouges, des figuiers de l'Inde, tous robustes, vivaces, feuillus,
complètent ces immenses massifs de verdure: verdure crue, lustrée,
brillante comme celle de tous les végétaux des tropiques qui semblent
emprunter l'éclat de l'émeraude, tant les feuilles de ces arbres,
épaisses, charnues, vernissées, sont revêtues de teintes étincelantes et
métalliques.
Le long des treillages, entre les orangers, parmi les massifs, enlacées
d'un arbre à l'autre, ici en guirlandes de feuilles et de fleurs, là
contournées en spirales, plus loin mêlées en réseaux inextricables,
courent, serpentent, grimpent jusqu'au faîte de la voûte vitrée, une
innombrable quantité de plantes sarmenteuses; les grenadilles ailées,
les passiflores aux larges fleurs de pourpre striées d'azur et
couronnées d'une aigrette d'un violet noir, retombent du faîte de la
voûte comme de colossales guirlandes, et semblent vouloir y remonter en
jetant leurs vrilles délicates aux flèches des gigantesques aloès.
Ailleurs un bignonia[88] de l'Inde, aux longs calices d'un jaune soufre,
au feuillage léger, est entouré d'un stéphanotis aux fleurs charnues et
blanches qui répandent une senteur suave; ces deux lianes ainsi enlacées
festonnent de leur frange verte à clochettes d'or et d'argent les
feuilles immenses et veloutées d'un figuier de l'Inde.
Plus loin enfin jaillissent et retombent en cascade végétale et diaprée
une innombrable quantité de tiges d'asclépiades dont les feuilles et les
ombrelles de quinze ou vingt fleurs étoilées sont si épaisses, si
polies, qu'on dirait des bouquets d'émail rose entourés de petites
feuilles de porcelaine verte.
Les bordures des massifs se composent de bruyères du Cap, de tulipes du
Thol, de narcisses de Constantinople, d'hyacinthes de Perse, de
cyclamens, d'iris, qui forment une sorte de tapis naturel où toutes les
couleurs, toutes les nuances se confondent de la manière la plus
splendide.
Des lanternes chinoises d'une soie transparente, les unes d'un bleu, les
autres d'un rose très-pâle, çà et là à demi cachées par le feuillage,
éclairent ce jardin.
Il est impossible de rendre la lueur mystérieuse et douce qui résultait
du mélange de ces deux nuances; lueur charmante, fantastique, qui tenait
de la limpidité bleuâtre d'une belle nuit d'été légèrement rosée par les
reflets vermeils d'une aurore boréale.
On arrivait à cette immense serre chaude, surbaissée de deux ou trois
pieds, par une longue galerie éblouissante d'or, de glaces, de cristaux,
de lumières. Cette flamboyante clarté encadrait, pour ainsi dire, la
pénombre où se dessinaient vaguement les grands arbres du jardin
d'hiver, que l'on apercevait à travers une large baie à demi fermée par
deux hautes portières de velours cramoisi.
On eût dit une gigantesque fenêtre ouverte sur quelque beau paysage
d'Asie pendant la sérénité d'une nuit crépusculaire.
Vue du fond du jardin, où étaient disposés d'immenses divans sous un
dôme de feuillage et de fleurs, la galerie offrait un contraste inverse
avec la douce obscurité de la serre.
C'était au loin une espèce de brume lumineuse, dorée, sur laquelle
étincelaient, miroitaient, comme une broderie vivante, les couleurs
éclatantes et variées des robes de femmes, et les scintillations
prismatiques des pierreries et des diamants.
Les sons de l'orchestre, affaiblis par la distance et par le sourd et
joyeux bourdonnement de la galerie, venaient mélodieusement mourir dans
le feuillage immobile des grands arbres exotiques.
Involontairement, on parlait à voix basse dans ce jardin, on y entendait
à peine le bruit léger des pas et le frôlement des robes de satin; cet
air à la fois léger, tiède et embaumé des mille suaves senteurs des
plantes aromatiques, cette musique vague, lointaine, jetaient tous les
sens dans une douce et molle quiétude.
Certes, deux amants nouvellement épris et heureux, assis sur la soie
dans quelque coin ombreux de cet éden, enivrés d'amour, d'harmonie et de
parfum, ne pouvaient trouver un cadre plus enchanteur pour leur passion
ardente et encore à son aurore; car, hélas! un ou deux mois de bonheur
paisible et assuré changent si maussadement deux amants en froids époux!
En arrivant dans ce ravissant jardin d'hiver, Rodolphe ne put retenir
une exclamation de surprise et dit à l'ambassadrice:
--En vérité, madame, je n'aurais pas cru une telle merveille possible.
Ce n'est plus seulement un grand luxe joint à un goût exquis, c'est de
la poésie en action; au lieu d'écrire comme un poëte, de peindre comme
un grand peintre, vous créez ce qu'ils oseraient à peine rêver.
--Votre Altesse est mille fois trop bonne.
--Franchement, avouez que celui qui saurait rendre fidèlement ce tableau
enchanteur avec son charme de couleurs et de contrastes, là-bas ce
tumulte éblouissant, ici cette délicieuse retraite, avouez, madame, que
celui-là, peintre ou poëte, ferait une oeuvre admirable, et cela
seulement en reproduisant la vôtre.
--Les louanges que l'indulgence de Votre Altesse lui inspire sont
d'autant plus dangereuses qu'on ne peut s'empêcher d'être charmé de leur
esprit, et qu'on les écoute malgré soi avec un plaisir extrême. Mais
regardez donc, monseigneur, quelle charmante jeune femme! Votre Altesse
m'accordera du moins que la marquise d'Harville doit être jolie partout.
N'est-elle pas ravissante de grâce? Ne gagne-t-elle pas encore au
contraste de la sévère beauté qui l'accompagne?
La comtesse Sarah Mac-Gregor et la marquise d'Harville descendaient en
ce moment les quelques marches qui de la galerie conduisaient au jardin
d'hiver.