Le bal

À onze heures du soir, un suisse en grande livrée ouvrit la porte d'un

hôtel de la rue Plumet, pour laisser sortir une magnifique berline bleue

attelée de deux superbes chevaux gris à tous crins, et de la plus grande

taille; sur le siège à large housse frangée de crépines de soie se

carrait un énorme cocher, rendu plus énorme encore par une pelisse bleue

fourrée, à collet-pèlerine de martre, couturée d'argent sur toutes les

tailles, et cuirassée de brandebourgs; derrière le carrosse un valet de

pied gigantesque et poudré, vêtu d'une livrée bleue, jonquille et

argent, accostait un chasseur aux moustaches formidables, galonné comme

un tambour-major, et dont le chapeau, largement bordé, était à demi

caché par une touffe de plumes jaunes et bleues.

Les lanternes jetaient une vive clarté dans l'intérieur de cette voiture

doublée de satin; l'on pouvait y voir Rodolphe, assis à droite, ayant à

sa gauche le baron de Graün, et devant lui le fidèle Murph.

Par déférence pour le souverain que représentait l'ambassadeur chez

lequel il se rendait au bal, Rodolphe portait seulement sur son habit la

plaque diamantée de l'ordre de ***.

Le ruban orange et la croix d'émail de grand-commandeur de l'Aigle d'or

de Gerolstein pendaient au cou de sir Walter Murph; le baron de Graün

était décoré des mêmes insignes. On ne parle que pour mémoire d'une

innombrable quantité de croix de tous pays qui se balançaient à une

chaîne d'or placée entre les deux premières boutonnières de son habit.

--Je suis tout heureux, dit Rodolphe, des bonnes nouvelles que Mme

Georges me donne sur ma pauvre petite protégée de la ferme de Bouqueval;

les soins de David ont fait merveille. Sans la tristesse qui accable

cette malheureuse enfant, elle va mieux. Et à propos de la Goualeuse,

avouez, sir Walter Murph, ajouta Rodolphe en souriant, que si l'une de

vos mauvaises connaissances de la Cité vous voyait ainsi déguisé,

vaillant charbonnier, elle serait furieusement étonnée.

--Mais je crois, monseigneur, que Votre Altesse causerait la même

surprise si elle voulait aller ce soir rue du Temple faire une visite

d'amitié à Mme Pipelet, dans l'intention d'égayer un peu la mélancolie

de ce pauvre Alfred, qui ne demande qu'à vous aimer, ainsi qu'a dit

cette estimable portière à Votre Altesse.

--Monseigneur nous a si parfaitement dépeint Alfred avec son majestueux

habit vert, son air doctoral et son inamovible chapeau tromblon, dit le

baron, que je crois le voir trôner dans sa loge obscure et enfumée. Du

reste, Votre Altesse est, j'ose l'espérer, satisfaite des indications de

mon agent secret. Cette maison de la rue du Temple a complètement

répondu à l'attente de monseigneur?

--Oui, dit Rodolphe; j'ai même trouvé là plus que je n'attendais. Puis,

après un moment de triste silence, et pour chasser l'idée pénible que

lui causaient ses craintes au sujet de la marquise Harville, il reprit

d'un ton plus gai: Je n'ose avouer cette puérilité, mais je trouve assez

de piquant dans ces contrastes: un jour peintre en éventails,

m'attablant dans un bouge de la rue aux Fèves; ce matin, commis marchand

offrant un verre de cassis à Mme Pipelet; et ce soir un des privilégiés,

par la grâce de Dieu, qui règnent sur ce bas monde. L'homme aux quarante

écus disait _mes rentes_ tout comme un millionnaire, ajouta Rodolphe en

manière de parenthèse et d'allusion au peu d'étendue de ses États.

--Mais bien des millionnaires, monseigneur, n'auraient pas le rare,

l'admirable bon sens de l'homme aux quarante écus, dit le baron.

--Ah! mon cher de Graün, vous êtes trop bon, mille fois trop bon; vous

me comblez, reprit Rodolphe en feignant un air à la fois ravi et

embarrassé, pendant que le baron regardait Murph en homme qui s'aperçoit

trop tard qu'il a dit une sottise. En vérité, reprit Rodolphe avec un

sérieux imperturbable, je ne sais, mon cher de Graün, comment

reconnaître la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi, et

surtout comment vous rendre la pareille.

--Monseigneur, je vous en supplie, ne prenez pas cette peine, dit le

baron, qui avait un moment oublié que Rodolphe se vengeait toujours des

flatteries, dont il avait horreur, par des railleries impitoyables.

--Comment donc, baron! Mais je ne veux pas être en reste avec vous;

voici malheureusement tout ce que je puis vous offrir pour le moment:

d'honneur, c'est tout au plus si vous avez vingt ans, l'Antinoüs n'a pas

des traits plus enchanteurs que les vôtres.

--Ah! monseigneur, grâce!

--Regardez donc, Murph: l'Apollon du Belvédère a-t-il des formes à la

fois plus sveltes, plus élégantes et plus juvéniles?

--Monseigneur, il y avait si longtemps que cela ne m'était arrivé.

--Et ce manteau de pourpre, comme il lui sied bien!

--Monseigneur, je me corrigerai!

--Et ce cercle d'or qui retient, sans les cacher, les boucles de sa

belle chevelure noire qui flotte sur son cou divin.

--Ah! monseigneur, grâce, grâce, je me repens, dit le malheureux

diplomate avec une expression de désespoir comique. (On n'a pas oublié

qu'il avait cinquante ans, les cheveux gris, crêpés et poudrés, une

haute cravate blanche, le visage maigre, et des besicles d'or.)

--Vrai Dieu! Murph, il ne lui manque qu'un carquois d'argent sur les

épaules et un arc à la main pour avoir l'air du vainqueur du serpent

Python!

--Pardon pour lui, monseigneur; ne l'accablez pas sous le poids de cette

mythologie, dit le squire en riant; je suis caution auprès de Votre

Altesse que de longtemps il ne s'avisera plus de dire une flatterie,

puisque dans le nouveau vocabulaire de Gerolstein le mot vérité se

traduit ainsi.

--Comment! toi aussi, vieux Murph? À ce moment tu oses...

--Monseigneur, ce pauvre de Graün m'afflige; je désire partager sa

punition.

--Monsieur mon charbonnier ordinaire, voilà un dévouement à l'amitié qui

vous honore. Mais, sérieusement, mon cher de Graün, comment oubliez-vous

que je ne permets la flatterie qu'à Harneim et à ses pareils? Car, il

faut être équitable, ils ne sauraient dire autre chose: c'est le ramage

de leur plumage; mais un homme de votre goût et de votre esprit, fi,

baron!

--Eh bien! monseigneur, dit résolument le baron, il y a beaucoup

d'orgueil, que Votre Altesse me pardonne! dans votre aversion pour la

louange!

--À la bonne heure, baron, j'aime mieux cela! expliquez-vous.

--Eh bien! monseigneur, c'est absolument comme si une très-jolie femme

disait à un de ses admirateurs: «Mon Dieu! je sais que je suis

charmante; votre approbation est parfaitement vaine et fastidieuse. À

quoi bon affirmer l'évidence? S'en va-t-on crier par les rues: Le soleil

éclaire!»

--Ceci est plus adroit, baron, et plus dangereux; aussi, pour varier

votre supplice, je vous avouerai que cet infernal abbé Polidori n'eût

pas trouvé mieux pour dissimuler le poison de la flatterie.

--Monseigneur, je me tais.

--Ainsi Votre Altesse, dit sérieusement Murph cette fois, ne doute plus

maintenant que ce ne soit l'abbé qu'elle ait retrouvé sous les traits du

charlatan?

--Je n'en doute plus, puisque vous avez été prévenu qu'il était à Paris

depuis quelque temps.

--J'avais oublié, ou plutôt omis de vous parler de lui, monseigneur, dit

tristement Murph, parce que je sais combien le souvenir de ce prêtre est

odieux à Votre Altesse.

Les traits de Rodolphe s'assombrirent de nouveau; et, plongé dans de

tristes réflexions, il garda le silence jusqu'au moment où la voiture

entra dans la cour de l'ambassade.

Toutes les fenêtres de cet immense hôtel brillaient éclairées dans la

nuit noire; une haie de laquais en grande livrée s'étendait depuis le

péristyle et les antichambres jusqu'aux salons d'attente, où se

trouvaient les valets de chambre: c'était un luxe imposant et royal.

M. le comte *** et Mme la comtesse *** avaient eu le soin de se tenir

dans leur premier salon de réception jusqu'à l'arrivée de Rodolphe. Il

entra bientôt, suivi de Murph et de M. de Graün.

Rodolphe était alors âgé de trente-six ans: mais, quoiqu'il approchât du

déclin de la vie, la parfaite régularité de ses traits, nous l'avons

dit, peut-être trop beaux pour un homme, l'air de dignité affable

répandu dans toute sa personne, l'auraient toujours rendu extrêmement

remarquable, lors même que ces avantages n'eussent pas été rehaussés de

l'auguste éclat de son rang.

Lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, il semblait

transformé; ce n'était plus la physionomie tapageuse, la démarche alerte

et hardie du peintre d'éventails vainqueur du Chourineur; ce n'était

plus le commis goguenard qui sympathisait si gaiement aux infortunes de

Mme Pipelet...

C'était un prince dans l'idéalité poétique du mot.

Rodolphe porte la tête haute et fière; ses cheveux châtains,

naturellement bouclés, encadrent son front large, noble et ouvert; son

regard est empli de douceur et de dignité; s'il parle à quelqu'un avec

la spirituelle bienveillance qui lui est naturelle, son sourire, plein

de charme et de finesse, laisse voir des dents d'émail que la teinte

foncée de sa légère moustache rend plus éblouissantes encore; ses

favoris bruns, encadrant l'ovale parfait de son visage pâle, descendent

jusqu'au bas de son menton à fossette et un peu saillant.

Rodolphe est vêtu très-simplement. Sa cravate et son gilet sont blancs;

un habit bleu boutonné très-haut, et au côté gauche duquel brille une

plaque de diamants, dessine sa taille, aussi fine qu'élégante et souple;

enfin quelque chose de mâle, de résolu dans son attitude, corrige ce

qu'il y a peut-être de trop agréable dans ce gracieux ensemble.

Rodolphe allait si peu dans le monde, il avait l'air si prince, que son

arrivée produisit une certaine sensation; tous les regards s'arrêtèrent

sur lui lorsqu'il parut dans le premier salon de l'ambassade, accompagné

de Murph et du baron de Graün, qui se tenaient à quelques pas derrière

lui!

Un attaché, chargé de surveiller sa venue, alla aussitôt en avertir la

comtesse ***; celle-ci, ainsi que son mari, s'avança au-devant de

Rodolphe en lui disant:

--Je ne sais comment exprimer à Votre Altesse toute ma reconnaissance

pour la faveur dont elle daigne nous honorer aujourd'hui.

--Vous savez, madame l'ambassadrice, que je suis toujours très-empressé

de vous faire ma cour, et très-heureux de pouvoir dire à M.

l'ambassadeur combien je lui suis affectionné; car nous sommes

d'anciennes connaissances, monsieur le comte.

--Votre Altesse est trop bonne de vouloir bien se le rappeler, et de me

donner un nouveau motif de ne jamais oublier ses bontés.

--Je vous assure, monsieur le comte, que ce n'est pas ma faute si

certains souvenirs me sont toujours présents; j'ai le bonheur de ne

garder la mémoire que de ce qui m'a été très-agréable.

--Mais Votre Altesse est merveilleusement douée, dit en souriant la

comtesse de ***.

--N'est-ce pas, madame? Ainsi, dans bien des années, j'aurai, je

l'espère, le plaisir de vous rappeler ce jour, et le goût, l'élégance

extrêmes qui président à ce bal... Car, franchement, je puis vous dire

cela tout bas, il n'y a que vous qui sachiez donner des fêtes.

--Monseigneur...!

--Et ce n'est pas tout; dites-moi donc, monsieur l'ambassadeur, pourquoi

les femmes me paraissent toujours plus jolies ici qu'ailleurs.

--C'est que Votre Altesse étend jusqu'à elles la bienveillance dont elle

nous comble.

--Permettez-moi de ne pas être de votre avis, monsieur le comte; je

crois que cela dépend absolument de madame l'ambassadrice.

--Votre Altesse voudrait-elle avoir la bonté de m'expliquer ce prodige?

dit la comtesse en souriant.

--Mais c'est tout simple, madame: vous savez accueillir toutes ces

belles dames avec une urbanité si parfaite, avec une grâce si exquise,

vous leur dites à chacune un mot si charmant et si flatteur, que celles

qui ne méritent pas tout à fait... tout à fait cette louange si aimable,

dit Rodolphe en souriant avec malice, sont d'autant plus radieuses

d'être distinguées par vous, tandis que celles qui la méritent sont non

moins radieuses d'être appréciées par vous. Ces innocentes satisfactions

épanouissent toutes les physionomies; le bonheur rend attrayantes les

moins agréables, et voilà pourquoi, madame la comtesse, les femmes

semblent toujours plus jolies chez vous qu'ailleurs. Je suis sûr que M.

l'ambassadeur dira comme moi.

--Votre Altesse me donne de trop bonnes raisons de penser comme elle

pour que je ne m'y rende pas.

--Et moi, monseigneur, dit la comtesse de ***, au risque de devenir

aussi jolie que les belles dames qui ne méritent pas tout à fait... tout

à fait les louanges qu'on leur donne, j'accepte la flatteuse explication

de Votre Altesse avec autant de reconnaissance et de plaisir que si

c'était une vérité.

--Pour vous convaincre, madame, que rien n'est plus réel, faisons

quelques observations à propos des effets de la louange sur la

physionomie.

--Ah! monseigneur, ce serait un piège horrible, dit en riant la comtesse

de ***.

--Allons, madame l'ambassadrice, je renonce à mon projet, mais à une

condition, c'est que vous me permettrez de vous offrir un moment mon

bras. On m'a parlé d'un jardin de fleurs vraiment féerique au mois de

janvier... Est-ce que vous seriez assez bonne pour me conduire à cette

merveille des _Mille et Une Nuits_?

--Avec le plus grand plaisir, monseigneur; mais on a fait un récit

très-exagéré à Votre Altesse. Elle va d'ailleurs en juger, à moins que

son indulgence habituelle ne l'abuse.

Rodolphe offrit son bras à l'ambassadrice, et entra avec elle dans les

autres salons, pendant que le comte de *** s'entretenait avec le baron

de Graün et Murph, qu'il connaissait depuis longtemps.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 80 / 98 题