GEROLSTEIN

Grand-duc: MAXIMILIEN-RODOLPHE, né le 10 décembre 1764. Succède à son

père CHARLES-FRÉDÉRIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.--Veuf, janvier 1808,

de LOUISE, fille du prince JEAN-AUGUSTE DE BURGLEN.

Fils: GUSTAVE-RODOLPHE, né le 17 avril 1803.

Mère: Grande-duchesse JUDITH, douairière, veuve du Grand-duc père

CHARLES-FRÉDÉRIK-RODOLPHE, le 21 avril 1785.

Tom, avec assez de sens, avait d'abord inscrit sur sa liste les plus

jeunes des princes qu'il convoitait pour beaux-frères, pensant que

l'extrême jeunesse est de bien plus facile séduction qu'un âge mûr.

D'ailleurs, nous l'avons dit, Tom et Sarah avaient été particulièrement

recommandés au grand-duc régnant de Gerolstein par le vieux marquis

d'Harville, engoué, comme tout le monde, de Sarah, dont il ne pouvait

assez admirer la beauté, la grâce et le charmant naturel.

Il est inutile de dire que l'héritier présomptif du grand-duché de

Gerolstein était Gustave-Rodolphe; il avait dix-huit ans à peine lorsque

Tom et Sarah furent présentés à son père.

L'arrivée de la jeune Écossaise fut un événement dans cette petite cour

allemande, calme, simple, sérieuse, et pour ainsi dire patriarcale. Le

grand-duc, le meilleur des hommes, gouvernait ses États avec une fermeté

sage et une bonté paternelle; rien de plus matériellement, de plus

moralement heureux que cette principauté; sa population laborieuse et

grave, sobre et pieuse, offrait le type idéal du caractère allemand.

Ces braves gens jouissaient d'un bonheur si profond, ils étaient si

complètement satisfaits de leur condition, que la sollicitude éclairée

du grand-duc avait eu peu à faire pour les préserver de la manie des

innovations constitutionnelles.

Quant aux modernes découvertes, quant aux idées pratiques qui pouvaient

avoir une influence salutaire sur le bien-être et sur la moralisation du

peuple, le grand-duc s'en informait et les appliquait incessamment, ses

résidents auprès des différentes puissances de l'Europe n'ayant pour

ainsi dire d'autre mission que celle de tenir leur maître au courant de

tous les progrès de la science au point de vue d'utilité publique et

pratique.

Nous l'avons dit, le grand-duc ressentait autant d'affection que de

reconnaissance pour le vieux marquis d'Harville, qui lui avait rendu, en

1815, d'immenses services; aussi, grâce à la recommandation de ce

dernier, Tom et Sarah Seyton de Halsbury furent accueillis à la cour de

Gerolstein avec une distinction et une bonté très-particulières.

Quinze jours après son arrivée, Sarah, douée d'un profond esprit

d'observation, avait facilement pénétré le caractère ferme, loyal et

ouvert du grand-duc; avant de séduire le fils, chose immanquable, elle

avait sagement voulu s'assurer des dispositions du père. Celui-ci

paraissait aimer si follement son fils Rodolphe qu'un moment Sarah le

crut capable de consentir à une mésalliance plutôt que de voir ce fils

chéri éternellement malheureux. Mais bientôt l'Écossaise fut convaincue

que ce père si tendre ne se départirait jamais de certains principes, de

certaines idées sur les devoirs des princes.

Ce n'était pas de sa part orgueil: c'était conscience, raison, dignité.

Or, un homme de cette trempe énergique, d'autant plus affectueux et bon

qu'il est plus ferme et plus fort, ne concède jamais rien de ce qui

touche à sa conscience, à sa raison, à sa dignité.

Sarah fut sur le point de renoncer à son entreprise, en présence de ces

obstacles presque insurmontables; mais réfléchissant que, par

compensation, Rodolphe était très-jeune, qu'on vantait généralement sa

douceur, sa bonté, son caractère à la fois timide et rêveur, elle crut

le jeune prince faible, irrésolu; elle persista donc dans son projet et

dans ses espérances.

À cette occasion, sa conduite et celle de son frère furent un

chef-d'oeuvre d'habileté.

La jeune fille sut se concilier tout le monde, et surtout les personnes

qui auraient pu être jalouses ou envieuses de ses avantages; elle fit

oublier sa beauté, ses grâces, par la simplicité modeste dont elle les

voila. Bientôt elle devint l'idole non-seulement du grand-duc, mais de

sa mère, la grande-duchesse Judith douairière, qui, malgré, ou à cause

de ses quatre-vingt-dix ans, aimait à la folie tout ce qui était jeune

et charmant.

Plusieurs fois Tom et Sarah parlèrent de leur départ. Jamais le

souverain de Gerolstein ne voulut y consentir; et, pour s'attacher tout

à fait le frère et la soeur, il pria le baronnet Tom Seyton de Halsbury

d'accepter l'emploi vacant de premier écuyer, et il supplia Sarah de ne

pas quitter la grande-duchesse Judith, qui ne pouvait plus se passer

d'elle.

Après de nombreuses hésitations, combattues par les plus pressantes

influences, Tom et Sarah acceptèrent ces brillantes propositions et

s'établirent à la cour de Gerolstein, où ils étaient arrivés depuis deux

mois.

Sarah, excellente musicienne, sachant le goût de la grande-duchesse pour

les vieux maîtres, et entre autres pour Gluck, fit venir l'oeuvre de cet

homme illustre, et fascina la vieille princesse par son inépuisable

complaisance et par le talent remarquable avec lequel elle lui chantait

ces anciens airs, d'une beauté si simple, si expressive.

Tom, de son côté, sut se rendre très-utile dans l'emploi que le

grand-duc lui avait confié. L'Écossais connaissait parfaitement les

chevaux; il avait beaucoup d'ordre et de fermeté: en peu de temps il

transforma presque complètement le service des écuries du grand-duc,

service que la négligence et la routine avaient presque désorganisé.

Le frère et la soeur furent bientôt également aimés, fêtés, choyés dans

cette cour. La préférence du maître commande les préférences

secondaires. Sarah avait d'ailleurs besoin, pour ses futurs projets, de

trop de points d'appui pour ne pas employer son habile séduction à se

faire des partisans. Son hypocrisie, revêtue des formes les plus

attrayantes, trompa facilement la plupart de ces loyales Allemandes, et

l'affection générale consacra bientôt l'excessive bienveillance du

grand-duc.

Voici donc notre couple établi à la cour de Gerolstein, parfaitement et

honorablement posé, sans qu'il ait été un moment question de Rodolphe.

Par un hasard heureux, quelques jours après l'arrivée de Sarah, ce

dernier était parti pour une inspection de troupes avec un aide de camp

et le fidèle Murph.

Cette absence, doublement favorable aux vues de Sarah, lui permit de

disposer à son aise les principaux fils de la trame qu'elle ourdissait,

sans être gênée par la présence du jeune prince, dont l'admiration trop

marquée aurait peut-être éveillé les craintes du grand-duc.

Au contraire, en l'absence de son fils, il ne songea malheureusement pas

qu'il venait d'admettre dans son intimité une jeune fille d'une rare

beauté, d'un esprit charmant, qui devait se trouver avec Rodolphe à

chaque instant du jour.

Sarah resta intérieurement insensible à cet accueil si touchant, si

généreux, à cette noble confiance avec laquelle on l'introduisait au

coeur de cette famille souveraine.

Ni cette jeune fille ni son frère ne reculèrent un moment devant leurs

mauvais desseins; ils venaient sciemment apporter le trouble et le

chagrin dans cette cour paisible et heureuse. Ils calculaient froidement

les résultats probables des cruelles divisions qu'ils allaient semer

entre un père et un fils jusqu'alors tendrement unis.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 74 / 98 题