Sarah Seyton, alors veuve du comte Mac-Gregor, et âgée de trente-sept à
trente-huit ans, était d'une excellente famille écossaise, et fille d'un
baronnet, gentilhomme campagnard.
D'une beauté accomplie, orpheline à dix-sept ans, Sarah avait quitté
l'Écosse avec son frère Tom Seyton de Halsbury.
Les absurdes prédictions d'une vieille Highlandaise, sa nourrice,
avaient exalté presque jusqu'à la démence les deux vices capitaux de
Sarah, l'orgueil et l'ambition, en lui promettant, avec une incroyable
persistance de conviction, les plus hautes destinées... pourquoi ne pas
le dire? une destinée souveraine!
La jeune Écossaise s'était rendue à l'évidence des prédictions de sa
nourrice et se redisait sans cesse, pour corroborer sa foi ambitieuse,
qu'une devineresse avait aussi promis une couronne à la belle et
excellente créole qui s'assit un jour sur le trône de France, et qui fut
reine par la grâce et par la bonté, comme d'autres le sont par la
grandeur et par la majesté.
Chose étrange! Tom Seyton, aussi superstitieux que sa soeur,
encourageait ses folles espérances, et avait résolu de consacrer sa vie
à la réalisation du rêve de Sarah, de ce rêve aussi éblouissant
qu'insensé.
Néanmoins le frère et la soeur n'étaient pas assez aveugles pour croire
rigoureusement à la prédiction de la Highlandaise, et pour viser
absolument à un trône de premier ordre, dans leur magnifique dédain des
royautés secondaires ou des principautés régnantes; non, pourvu que la
belle Écossaise ceignît un jour son front impérieux d'une couronne
souveraine, le couple orgueilleux fermerait les yeux sur l'importance
des possessions de cette Couronne.
À l'aide de _l'Almanach de Gotha_ pour l'an de grâce 1819, Tom Seyton
dressa, au moment de quitter l'Écosse, une sorte de tableau synoptique
par rang d'âge de tous les rois et altesses souveraines de l'Europe
alors à marier.
Bien que fort absurde, l'ambition du frère et de la soeur était pure de
tout moyen honteux; Tom devait aider Sarah à ourdir la trame conjugale
où elle espérait enlacer un porte-couronne quelconque. Tom devait être
de moitié dans toutes les ruses, dans toutes les intrigues qui
pourraient amener ce résultat; mais il aurait tué sa soeur, plutôt que
de voir en elle la maîtresse d'un prince, même avec la certitude d'un
mariage réparateur.
L'espèce d'inventaire matrimonial qui résulta des recherches de Tom et
de Sarah dans _l'Almanach de Gotha_ fut satisfaisant.
La Confédération germanique fournissait surtout un nombreux contingent
de jeunes souverains présomptifs. Sarah était protestante; Tom
n'ignorait pas la facilité du mariage allemand dit de la main gauche,
mariage légitime d'ailleurs, auquel il se serait à la dernière extrémité
résigné pour sa soeur. Il fut donc résolu entre elle et lui d'aller
d'abord en Allemagne commencer cette _pipée_.
Si ce projet paraît improbable, ces espérances insensées, nous
répondrons d'abord qu'une ambition effrénée, encore exagérée par une
superstitieuse croyance, se pique rarement d'être raisonnable dans ses
visées, et n'est guère tentée que de l'impossible; pourtant, en se
rappelant certains faits contemporains, depuis d'augustes et
respectables mariages morganatiques entre souverains et sujettes jusqu'à
l'amoureuse odyssée de miss Pénélope et du prince de Capoue, on ne peut
refuser quelque probabilité d'heureux succès aux imaginations de Tom et
de Sarah.
Nous ajouterons que celle-ci joignait à une merveilleuse beauté de rares
dispositions pour les talents les plus variés, et une puissance de
séduction d'autant plus dangereuse qu'avec une âme sèche et dure, un
esprit adroit et méchant, une dissimulation profonde, un caractère
opiniâtre et absolu, elle réunissait toutes les apparences d'une nature
généreuse, ardente et passionnée.
Au physique, son organisation mentait aussi perfidement qu'au moral.
Ses grands yeux noirs, tour à tour étincelants et langoureux sous leurs
sourcils d'ébène, pouvaient feindre les embrasements de la volupté; et
pourtant les brûlantes aspirations de l'amour ne devaient jamais faire
battre son sein glacé; aucune surprise du coeur ou des sens ne devait
déranger les impitoyables calculs de cette femme rusée, égoïste et
ambitieuse.
En arrivant sur le continent, Sarah, d'après les conseils de son frère,
ne voulut pas commencer ses entreprises, avant d'avoir fait un séjour à
Paris, où elle désirait polir son éducation et assouplir sa roideur
britannique dans le commerce d'une société pleine d'élégance,
d'agréments et de liberté de bon goût.
Sarah fut introduite dans le meilleur et dans le plus grand monde, grâce
à quelques lettres de recommandation et au bienveillant patronage de Mme
l'ambassadrice d'Angleterre et du vieux marquis d'Harville, qui avait
connu en Angleterre le père de Tom et de Sarah.
Les personnes fausses, froides, réfléchies, s'assimilent avec une
promptitude merveilleuse le langage et les manières les plus opposés à
leur caractère: chez elles tout est dehors, surface, apparence, vernis,
écorce; dès qu'on les pénètre, dès qu'on les devine, elles sont perdues;
aussi l'espèce d'instinct de conservation dont elles sont douées les
rend éminemment propres au déguisement moral. Elles se griment et se
costument avec la prestesse et l'habileté d'un comédien consommé.
C'est dire qu'après six mois de séjour à Paris, Sarah aurait pu lutter
avec la Parisienne la plus parisienne du monde, pour la grâce piquante
de son esprit, le charme de sa gaieté, l'ingénuité de ses coquetteries
et la naïveté provocante de son regard à la fois chaste et passionné.
Trouvant sa soeur suffisamment _armée_, Tom partit avec elle pour
l'Allemagne, muni d'excellentes lettres d'introduction.
Le premier État de la Confédération germanique qui se trouvait sur
l'itinéraire de Sarah était le grand-duché de Gerolstein, ainsi désigné
dans le diplomatique et infaillible _Almanach de Gotha_ pour l'année
1819.