Le marquis d'Harville

--Ainsi vous le voyez, mon cher Murph, dit M. de Graün en finissant la

lecture de ce rapport, qu'il remit au squire, d'après nos

renseignements, c'est chez le notaire Jacques Ferrand qu'il faut

chercher la trace des parents de la Goualeuse, et c'est à Mlle Rigolette

qu'il faut demander où demeure maintenant François Germain. C'est déjà

beaucoup, ce me semble, de savoir où chercher... ce qu'on cherche.

--Sans doute, baron; de plus, monseigneur trouvera, j'en suis sûr, une

ample moisson d'observations dans la maison dont on parle. Ce n'est pas

tout encore: vous êtes-vous informé de ce qui concerne le marquis

d'Harville?

--Oui, et du moins quant à la question d'argent les craintes de Son

Altesse ne sont pas fondées. M. Badinot affirme, et je le crois bien

instruit, que la fortune du marquis n'a jamais été plus solide, plus

sagement administrée.

--Après avoir en vain cherché la cause du profond chagrin qui minait M.

d'Harville, monseigneur s'était imaginé que peut-être le marquis

éprouvait quelque embarras d'argent: il serait alors venu à son aide

avec la mystérieuse délicatesse que vous lui connaissez... mais,

puisqu'il s'est trompé dans ses conjectures, il lui faudra renoncer à

trouver le mot de cette énigme avec d'autant plus de regret qu'il aime

beaucoup M. d'Harville.

--C'est tout simple, Son Altesse n'a jamais oublié tout ce que son père

doit au père du marquis. Savez-vous, mon cher Murph, qu'en 1815, lors du

remaniement des États de la Confédération germanique, le père de Son

Altesse courait de grands risques d'élimination, à cause de son

attachement connu, éprouvé pour Napoléon? Feu le vieux marquis

d'Harville rendit, dans cette occasion, d'immenses services au père de

notre maître, grâce à l'amitié dont l'honorait l'empereur Alexandre,

amitié qui datait de l'émigration du marquis en Russie, et qui, invoquée

par lui, eut une puissante influence dans les délibérations du congrès

où se débattaient les intérêts des princes de la Confédération

germanique.

--Et voyez, baron, combien souvent les nobles actions s'enchaînent: en

92, le père du marquis est proscrit; il trouva en Allemagne, auprès du

père de monseigneur, l'hospitalité la plus généreuse; après un séjour de

trois ans dans notre cour, il part pour la Russie, y mérite les bontés

du tsar, et à l'aide de ces bontés il est à son tour très-utile au

prince qui l'avait autrefois si noblement accueilli.

--N'est-ce pas en 1815, pendant le séjour du vieux marquis d'Harville

auprès du grand-duc alors régnant, que l'amitié de monseigneur et du

jeune d'Harville a commencé?

--Oui, ils ont conservé les plus doux souvenirs de cet heureux temps de

leur jeunesse. Ce n'est pas tout: monseigneur a une si profonde

reconnaissance pour la mémoire de l'homme dont l'amitié a été si utile à

son père, que tous ceux qui appartiennent à la famille d'Harville ont

droit à la bienveillance de Son Altesse. Ainsi c'est non moins à ses

malheurs et à ses vertus qu'à cette parenté que la pauvre Mme Georges a

dû les incessantes bontés de Son Altesse.

--Mme Georges! La femme de Duresnel! Le forçat surnommé le Maître

d'école? s'écria le baron.

--Oui, la mère de ce François Germain que nous cherchons et que nous

trouverons, je l'espère...

--Elle est parente de M. d'Harville?

--Elle était cousine de sa mère et son intime amie. Le vieux marquis

avait pour Mme Georges l'amitié la plus dévouée.

--Mais comment la famille d'Harville lui a-t-elle laissé épouser ce

monstre de Duresnel, mon cher Murph?

--Le père de cette infortunée, M. de Lagny, intendant du Languedoc avant

la Révolution, possédait de grands biens; il échappa à la proscription.

Aux premiers jours de calme qui suivirent cette terrible époque, il

s'occupa de marier sa fille. Duresnel se présenta; il appartenait à une

excellente famille parlementaire; il était riche; il cachait ses

inclinations perverses sous des dehors hypocrites; il épousa Mlle de

Lagny. Quelque temps dissimulés, les vices de cet homme se développèrent

bientôt: dissipateur, joueur effréné, adonné à la plus basse crapule, il

rendit sa femme très-malheureuse. Elle ne se plaignit pas, cacha ses

chagrins et, après la mort de son père, se retira dans une terre qu'elle

fit valoir pour se distraire. Bientôt son mari eut englouti leur fortune

commune dans le jeu et dans la débauche; la propriété fut vendue. Alors

elle emmena son fils et alla rejoindre sa parente la marquise

d'Harville, qu'elle aimait comme sa soeur. Duresnel, ayant dévoré son

patrimoine et les biens de sa femme, se trouva réduit aux expédients; il

demanda au crime de nouvelles ressources, devint faussaire, voleur,

assassin, fut condamné au bagne à perpétuité, enleva son fils à sa femme

pour le confier à un misérable de sa trempe. Vous savez le reste.

--Mais comment monseigneur a-t-il retrouvé Mme Duresnel?

--Lorsque Duresnel fut jeté au bagne, sa femme, réduite à la plus

profonde misère, prit le nom de Georges.

--Dans cette cruelle position, elle ne s'est donc pas adressée à la

marquise d'Harville, sa parente, sa meilleure amie?

--La marquise était morte avant la condamnation de Duresnel, et depuis,

par une honte invincible, jamais Mme Georges n'a osé se présenter à sa

famille, qui aurait certainement eu pour elle des égards que méritaient

tant d'infortunes. Pourtant... une seule fois, poussée à bout par la

misère et par la maladie... elle se résolut à implorer les secours de M.

d'Harville, le fils de sa meilleure amie... Ce fut ainsi que monseigneur

la rencontra.

--Comment donc?

--Un jour il allait voir M. d'Harville; à quelques pas devant lui

marchait une pauvre femme, vêtue misérablement, pâle, souffrante,

abattue. Arrivée à la porte de l'hôtel d'Harville, au moment d'y

frapper, après une longue hésitation, elle fit un brusque mouvement et

revint sur ses pas, comme si le courage lui eût manqué. Très-étonné,

monseigneur suivit cette femme, vivement intéressé par son air de

douceur et de chagrin. Elle entra dans un logis de triste apparence.

Monseigneur prit quelques renseignements sur elle: ils furent des plus

honorables. Elle travaillait pour vivre, mais l'ouvrage et la santé lui

manquaient: elle était réduite au plus affreux dénuement. Le lendemain

j'allai chez elle avec monseigneur. Nous arrivâmes à temps pour

l'empêcher de mourir de faim. «Après une longue maladie, où tous les

soins lui furent prodigués, Mme Georges, dans sa reconnaissance, raconta

sa vie à monseigneur, dont elle ne connaît encore ni le nom ni le rang,

lui raconta, dis-je, sa vie, la condamnation de Duresnel et l'enlèvement

de son fils.

--Ce fut ainsi que Son Altesse apprit que Mme Georges appartenait à la

famille d'Harville?

--Oui, et, après cette explication, monseigneur, qui avait apprécié de

plus en plus les qualités de Mme Georges, lui fit quitter Paris et

l'établit à la ferme de Bouqueval, où elle est à cette heure avec la

Goualeuse. Elle trouva dans cette paisible retraite, sinon le bonheur,

du moins la tranquillité, et put se distraire de ses chagrins en gérant

cette métairie... Autant pour ménager la douloureuse susceptibilité de

Mme Georges que parce qu'il n'aime pas à ébruiter ses bienfaits,

monseigneur a laissé ignorer à M. d'Harville qu'il avait retiré sa

parente d'une affreuse détresse.

--Je comprends maintenant le double intérêt de monseigneur à découvrir

les traces du fils de cette pauvre femme.

--Vous jugez aussi par là, mon cher baron, de l'affection que porte Son

Altesse à toute cette famille, et combien vif est son chagrin de voir le

jeune marquis si triste avec tant de raisons d'être heureux.

--En effet, que manque-t-il à M. d'Harville? Il réunit tout, naissance,

fortune, esprit, jeunesse; sa femme est charmante, aussi sage que

belle...

--Cela est vrai, et monseigneur n'a songé aux renseignements, dont nous

venons de parler qu'après avoir en vain tâché de pénétrer la cause de la

noire mélancolie de M. d'Harville; celui-ci s'est montré profondément

touché des bontés de Son Altesse, mais il est toujours resté dans une

complète réserve au sujet de sa tristesse. C'est peut-être une peine de

coeur?

--On le dit pourtant fort amoureux de sa femme; elle ne lui donne aucun

motif de jalousie. Je la rencontre souvent dans le monde: elle est fort

entourée, comme l'est toujours une jeune et charmante femme, mais sa

réputation n'a jamais souffert la moindre atteinte.

--Oui, le marquis se loue toujours beaucoup de sa femme... Il n'a eu

qu'une très-petite discussion avec elle au sujet de la comtesse Sarah

Mac-Gregor!

--Elle la voit donc?

--Par le plus malheureux hasard, le père du marquis d'Harville a connu,

il y a dix-sept ou dix-huit ans, Sarah Seyton de Halsbury et son frère

Tom, lors de leur séjour à Paris, où ils étaient patronnés par Mme

l'ambassadrice d'Angleterre. Apprenant que le frère et la soeur se

rendaient en Allemagne, le vieux marquis leur donna des lettres

d'introduction pour le père de monseigneur, avec lequel il entretenait

une correspondance suivie. Hélas! mon cher de Graün, peut-être sans

cette recommandation bien des malheurs ne seraient pas arrivés, car

monseigneur n'aurait sans doute pas connu cette femme. Enfin, lorsque la

comtesse Sarah est revenue ici, sachant l'amitié de Son Altesse pour le

marquis, elle s'est fait présenter à l'hôtel d'Harville, dans l'espoir

d'y rencontrer monseigneur; car elle met autant d'acharnement à le

poursuivre qu'il met de persistance à la fuir.

--Se déguiser en homme pour relancer Son Altesse jusque dans la Cité!...

Il n'y a qu'elle pour avoir des idées semblables.

--Elle espérait peut-être par là toucher monseigneur, et le forcer à une

entrevue qu'il a toujours refusée et évitée. Pour en revenir à Mme

d'Harville, son mari, à qui monseigneur avait parlé de Sarah comme il

convenait, a conseillé à sa femme de la voir le moins possible; mais la

jeune marquise, séduite par les flatteries hypocrites de la comtesse,

s'est un peu révoltée contre les avis de M. d'Harville. De là quelques

petits dissentiments, qui du reste ne peuvent certainement pas causer le

morne abattement du marquis.

--Ah! les femmes... les femmes! mon cher Murph; je regrette beaucoup que

Mme d'Harville se trouve en rapport avec cette Sarah... Cette jeune et

charmante petite marquise ne peut que perdre au commerce d'une si

diabolique créature.

--À propos de créatures diaboliques, dit Murph, voici une dépêche

relative à Cecily, l'indigne épouse du digne David.

--Entre nous, mon cher Murph, cette audacieuse métisse[84] aurait bien

mérité la terrible punition que son mari, le cher docteur nègre, a

infligée au Maître d'école par ordre de monseigneur. Elle aussi a fait

couler le sang, et sa corruption est épouvantable.

--Et malgré cela si belle, si séduisante! Une âme perverse sous de

gracieux dehors me cause toujours une double horreur.

--Sous ce rapport, Cecily est doublement odieuse; mais j'espère que

cette dépêche annule les derniers ordres donnés par monseigneur au sujet

de cette misérable.

--Au contraire... baron.

--Monseigneur veut toujours qu'on l'aide à s'évader de la forteresse où

elle avait été enfermée pour sa vie?

--Oui.

--Et que son prétendu ravisseur l'emmène en France? À Paris?

--Oui, et bien plus... cette dépêche ordonne de hâter, autant que

possible, l'évasion de Cecily et de la faire voyager assez rapidement

pour qu'elle arrive ici au plus tard dans quinze jours.

--Je m'y perds... Monseigneur avait toujours manifesté tant d'horreur

pour elle!...

--Et il en manifeste encore davantage, si cela est possible.

--Et pourtant il la fait venir auprès de lui! Du reste, il sera toujours

facile, comme l'a pensé Son Altesse, d'obtenir l'extradition de Cecily,

si elle n'accomplit pas ce qu'il attend d'elle. On ordonne au fils du

geôlier de la forteresse de Gerolstein d'enlever cette femme en feignant

d'être épris d'elle; on lui donne toutes les facilités nécessaires pour

accomplir ce projet. Mille fois heureuse de cette occasion de fuir, la

métisse suit son ravisseur supposé, arrive à Paris; soit, mais elle

reste toujours sous le coup de sa condamnation; c'est toujours une

prisonnière évadée, et je suis parfaitement en mesure, dès qu'il plaira

à monseigneur, de réclamer son extradition, de l'obtenir.

--Qui vivra verra, mon cher de Graün: je vous prierai aussi, d'après

l'ordre de monseigneur, d'écrire à notre chancellerie pour y demander,

courrier par courrier, une copie légalisée de l'acte de mariage de

David; car il s'est marié au palais ducal, en sa qualité d'officier de

la maison de monseigneur.

--En écrivant par le courrier d'aujourd'hui, nous aurons cet acte dans

huit jours au plus tard.

--Lorsque David a su par monseigneur la prochaine arrivée de Cecily, il

en est resté pétrifié; puis s'est écrié: «J'espère que Votre Altesse ne

m'obligera pas à voir ce monstre?--Soyez tranquille, a répondu

monseigneur, vous ne la verrez pas... mais j'ai besoin d'elle pour

certains projets.»

--David s'est trouvé soulagé d'un poids énorme. Néanmoins, j'en suis

sûr, de bien douloureux souvenirs s'éveillaient en lui.

--Pauvre nègre!... il est capable de l'aimer toujours. On la dit encore

si jolie!

--Charmante... trop charmante... il faudrait l'oeil impitoyable d'un

créole pour découvrir le _sang mêlé_ dans l'imperceptible nuance bistrée

qui colore légèrement la couronne des ongles roses de cette métisse; nos

fraîches beautés du Nord n'ont pas un teint plus transparent, une peau

plus blanche, des cheveux d'un châtain plus doré.

--J'étais en France lorsque monseigneur est revenu d'Amérique, ramenant

David et Cecily; je sais que cet excellent homme est depuis cette époque

attaché à Son Altesse par la plus vive reconnaissance, mais j'ai

toujours ignoré par suite de quelle aventure il s'était voué au service

de notre maître, et comment il avait épousé Cecily, que j'ai vue pour la

première fois environ un an après son mariage; et Dieu sait le scandale

qu'elle soulevait déjà!...

--Je puis parfaitement vous instruire de ce que vous désirez savoir, mon

cher baron; j'accompagnais monseigneur dans ce voyage d'Amérique où il a

arraché David et la métisse au sort le plus affreux.

--Vous êtes mille fois bon, mon cher Murph, je vous écoute, dit le

baron.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 61 / 98 题