«Vers le commencement de l'année 1827, un homme appelé Pierre
Tournemine, actuellement détenu au bagne de Rochefort pour crime de
faux, a proposé à la femme Gervais, dite la Chouette, de se charger pour
toujours d'une petite fille âgée de cinq ou six ans et de recevoir pour
salaire la somme de mille francs une fois payée.»
--Hélas! mon cher baron, dit Murph en interrompant M. de Graün...
1827... c'est justement cette année-là que monseigneur a appris la mort
de la malheureuse enfant qu'il regrette si douloureusement... Pour cette
cause et pour bien d'autres, cette année a été funeste à notre maître.
--Les heureuses années sont rares, mon pauvre Murph. Mais je continue:
«Le marché conclu, l'enfant est resté avec cette femme pendant deux ans,
au bout desquels, voulant échapper aux mauvais traitements dont elle
l'accablait, la petite fille a disparu. La Chouette n'en avait pas
entendu parler depuis plusieurs années, lorsqu'elle l'a revue pour la
première fois dans un cabaret de la Cité, il y a environ six semaines.
L'enfant, devenue jeune fille, portait alors le surnom de la Goualeuse.
«Peu de jours après cette rencontre, le nommé Tournemine, que le Maître
d'école a connu au bagne de Rochefort, avait fait remettre à Bras-Rouge
(correspondant mystérieux et habituel des forçats détenus au bagne ou
libérés) une lettre détaillée concernant l'enfant autrefois confié à la
femme Gervais, dite la Chouette.
«De cette lettre et des déclarations de la Chouette, il résulte qu'une
Mme Séraphin, gouvernante d'un notaire nommé Jacques Ferrand, avait, en
1827, chargé Tournemine de lui trouver une femme qui, pour la somme de
mille francs, consentît à se charger d'un enfant de cinq ou six ans,
qu'on voulait abandonner, ainsi qu'il a été dit plus haut.
«La Chouette accepta cette proposition.
«Le but de Tournemine, en adressant ces renseignements à Bras-Rouge,
était de mettre ce dernier à même de faire rançonner Mme Séraphin par un
tiers, en la menaçant d'ébruiter cette aventure depuis longtemps
oubliée. Tournemine affirmait que cette Mme Séraphin n'était que la
mandataire de personnages inconnus.
«Bras-Rouge avait confié cette lettre à la Chouette, cette associée
depuis quelque temps aux crimes du Maître d'école; ce qui explique
comment ce renseignement se trouvait en possession du brigand, et
comment, lors de sa rencontre avec la Goualeuse au cabaret du
Lapin-Blanc, la Chouette, pour tourmenter Fleur-de-Marie, lui dit: «On a
retrouvé tes parents, mais tu ne les connaîtras pas.»
«La question était de savoir si la lettre de Tournemine concernant
l'enfant autrefois remis par lui à la Chouette contenait la vérité.
«On s'est informé de Mme Séraphin et du notaire Jacques Ferrand.
«Tous deux existent.
«Le notaire demeure rue du Sentier, n° 41; il passe pour austère et
pieux, du moins il fréquente beaucoup les églises; il a dans la pratique
des affaires une régularité excessive que l'on taxe de dureté; son étude
est excellente; il vit avec une parcimonie qui approche de l'avarice;
Mme Séraphin est toujours sa gouvernante.
«M. Jacques Ferrand, qui était fort pauvre, a acheté sa charge trois
cent cinquante mille francs; ces fonds lui ont été fournis sous bonne
garantie par M. Charles Robert, officier supérieur de l'état-major de la
garde nationale de Paris, très-beau jeune homme, fort à la mode dans un
certain monde. Il partage avec le notaire le produit de son étude, qui
est estimé cinquante mille francs environ, et ne se mêle en rien des
affaires du notariat, bien entendu. Quelques médisants affirment que,
par suite d'heureuses spéculations ou de coups de Bourse tentés de
concert avec M. Charles Robert, le notaire serait à cette heure en
mesure de rembourser le prix de sa charge; mais la réputation de M.
Jacques Ferrand est si bien établie que l'on s'accorde à regarder ces
bruits comme d'horribles calomnies. Il paraît donc certain que Mme
Séraphin, gouvernante de ce saint homme, pourra fournir de précieux
éclaircissements sur la naissance de la Goualeuse.»
--À merveille! cher baron, dit Murph; il y a quelque apparence de
réalité dans les déclarations de ce Tournemine. Peut-être
trouverons-nous chez le notaire les moyens de découvrir les parents de
cette malheureuse enfant. Maintenant avez-vous d'aussi bons
renseignements sur le fils du Maître d'école?
--Peut-être moins précis... ils sont pourtant assez satisfaisants.
--Vraiment votre M. Badinot est un trésor.
--Vous voyez que ce Bras-Rouge est la cheville ouvrière de tout ceci. M.
Badinot, qui doit avoir quelques accointances avec la police, nous
l'avait déjà signalé comme l'intermédiaire de plusieurs forçats lors des
premières démarches de monseigneur pour retrouver le fils de Mme Georges
Duresnel, femme infortunée de ce monstre de Maître d'école.
--Sans doute; et c'est en allant chercher Bras-Rouge dans son bouge de
la Cité, rue aux Fèves, n° 15, que monseigneur a rencontré le Chourineur
et la Goualeuse. Son Altesse avait absolument voulu profiter de cette
occasion pour visiter ces affreux repaires, pensant que peut-être elle
trouverait là quelques malheureux à retirer de la fange. Ses
pressentiments ne l'ont point trompée; mais au prix de quels dangers,
mon Dieu!
--Dangers que vous avez bravement partagés, mon cher Murph...
--Ne suis-je pas pour cela charbonnier ordinaire de Son Altesse?
répondit le squire en souriant.
--Dites donc intrépide garde du corps, mon digne ami. Mais parler de
votre courage et de votre dévouement, c'est une redite. Je continue donc
mon rapport... Voici la note concernant François Germain, fils de Mme
Georges et du Maître d'école, autrement dit Duresnel.
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