La maison que possédait Rodolphe dans l'allée des Veuves n'était pas le
lieu de sa résidence ordinaire. Il habitait un des plus grands hôtels du
faubourg Saint-Germain, situé à l'extrémité de la rue Plumet.
Pour éviter les honneurs dus à son rang souverain, il avait gardé
l'incognito depuis son arrivée à Paris, son chargé d'affaires près de la
cour de France ayant annoncé que son maître rendrait les visites
officielles indispensables sous les nom et titres de comte de Duren.
Grâce à cet usage, fréquent dans les cours du Nord, un prince voyage
avec autant de liberté que d'agrément et échappe aux ennuis d'une
représentation gênante.
Malgré son transparent incognito, Rodolphe tenait, ainsi qu'il
convenait, un grand état de maison. Nous introduirons le lecteur dans
l'hôtel de la rue Plumet, le lendemain du départ du Chourineur pour
l'Algérie.
Dix heures du matin venaient de sonner.
Au milieu d'une grande pièce située au rez-de-chaussée, et précédant le
cabinet de travail de Rodolphe, Murph, assis devant un bureau, cachetait
plusieurs dépêches.
Un huissier vêtu de noir, portant au cou une chaîne d'argent, ouvrit les
deux battants de la porte du salon d'attente et annonça:
--Son excellence le baron de Graün!
Murph, sans se déranger de son occupation, salua le baron d'un geste à
la fois cordial et familier.
--Monsieur le chargé d'affaires..., dit-il en souriant, veuillez vous
chauffer, je suis à vous dans l'instant.
--Sir Walter Murph, secrétaire intime de Son Altesse Sérénissime...
j'attendrai vos ordres, répondit gaiement M. de Graün; et il fit en
plaisantant un profond et respectueux salut au digne squire.
Le baron avait cinquante ans environ, des cheveux gris, rares,
légèrement poudrés et crêpés. Son menton, un peu saillant, disparaissait
à demi dans une haute cravate de mousseline très-empesée et d'une
blancheur éblouissante. Sa physionomie était remplie de finesse, sa
tournure de distinction, et sous les verres de ses besicles d'or
brillait un regard aussi malin que pénétrant. Quoiqu'il fût dix heures
du matin, M. de Graün portait un habit noir: l'étiquette le voulait
ainsi; un ruban rayé de plusieurs couleurs tranchantes était noué à sa
boutonnière. Il posa son chapeau sur un fauteuil et s'approcha de la
cheminée pendant que Murph continuait son travail.
--Son Altesse a sans doute veillé une partie de la nuit, mon cher Murph,
car votre correspondance me paraît considérable.
--Monseigneur s'est couché ce matin à six heures. Il a écrit entre
autres une lettre de huit pages au grand maréchal, et il m'en a dicté
une non moins longue pour le chef du conseil suprême.
--Attendrai-je le lever de Son Altesse pour lui faire part des
renseignements que j'apporte?
--Non, mon cher baron... Monseigneur a ordonné qu'on ne l'éveillât pas
avant deux ou trois heures de l'après-midi; il désire que vous fassiez
partir ce matin ces dépêches par un courrier spécial, au lieu d'attendre
à lundi. Vous me confierez les renseignements que vous avez recueillis,
et j'en rendrai compte à monseigneur à son réveil: tels sont ses ordres.
--À merveille! Son Altesse sera, je crois, satisfaite de ce que j'ai à
lui apprendre. Mais, mon cher Murph, j'espère que l'envoi de ce courrier
n'est pas d'un mauvais augure. Les dernières dépêches que j'ai eu
l'honneur de transmettre, à Son Altesse...
--Annonçaient que tout allait au mieux _là-bas_; et c'est justement
parce que monseigneur tient à exprimer le plus tôt possible son
contentement au chef du conseil suprême et au grand maréchal, qu'il
désire que vous expédiez ce courrier aujourd'hui même.
--Je reconnais là Son Altesse... S'il s'agissait d'une réprimande, elle
ne se hâterait pas ainsi; du reste, il n'y a qu'une voix sur la ferme et
habile administration de nos gouvernants par intérim. C'est tout simple,
ajouta le baron en souriant; la montre était excellente et parfaitement
réglée par notre maître, il ne s'agissait que de la monter
ponctuellement pour que sa marche invariable et sûre continuât
d'indiquer chaque jour l'emploi de chaque heure et de chacun. L'ordre
dans le gouvernement produit toujours la confiance et la tranquillité
chez le peuple; c'est ce qui m'explique les bonnes nouvelles que vous me
donnez.
--Et ici, rien de nouveau, cher baron? Rien n'a été ébruité?... Nos
mystérieuses aventures...
--Sont complètement ignorées. Depuis l'arrivée de monseigneur à Paris,
on s'est habitué à ne le voir que très-rarement chez le peu de personnes
qu'il s'était fait présenter; on croit qu'il aime beaucoup la retraite,
qu'il fait de fréquentes excursions dans les environs de Paris. Son
Altesse s'est sagement débarrassée pour quelque temps du chambellan et
de l'aide de camp qu'elle avait amenés d'Allemagne.
--Et qui nous eussent été des témoins fort incommodes.
--Ainsi, à l'exception de la comtesse Sarah Mac-Gregor, de son frère Tom
Seyton de Halsbury, et de Karl, leur âme damnée, personne n'est instruit
des déguisements de Son Altesse; or, ni la comtesse, ni son frère, ni
Karl n'ont d'intérêt à trahir ce secret.
--Ah! mon cher baron, dit Murph, en souriant, quel malheur que cette
maudite comtesse soit veuve maintenant!
--Ne s'était-elle pas mariée en 1827 ou en 1828?
--En 1827, peu de temps après la mort de cette malheureuse petite fille
qui aurait maintenant seize ou dix-sept ans, et que monseigneur pleure
encore chaque jour, sans en parler jamais.
--Regrets d'autant plus concevables que Son Altesse n'a pas eu d'enfant
de son mariage.
--Aussi, tenez, mon cher baron, j'ai bien deviné qu'à part la pitié
qu'inspire la pauvre Goualeuse, l'intérêt que monseigneur porte à cette
malheureuse créature vient surtout de ce que la fille qu'il regrette si
amèrement (tout en détestant la comtesse sa mère) aurait maintenant le
même âge.
--Il est réellement fatal que cette Sarah, dont on devait se croire pour
toujours délivré, se retrouve libre justement dix-huit mois après que
Son Altesse a perdu le modèle des épouses après quelques années de
mariage. La comtesse se croit, j'en suis certain, favorisée du sort par
ce double veuvage.
--Et ses espérances insensées renaissent plus ardentes que jamais;
pourtant elle sait que monseigneur a pour elle l'aversion la plus
profonde, la plus méritée. N'a-t-elle pas été cause de... Ah! baron, dit
Murph sans achever sa phrase, cette femme est funeste... Dieu veuille
qu'elle ne nous amène pas d'autres malheurs!
--Que peut-on craindre d'elle, mon cher Murph? Autrefois elle a eu sur
monseigneur l'influence que prend toujours une femme adroite et
intrigante sur un jeune homme qui aime pour la première fois et qui se
trouve surtout dans les circonstances que vous savez; mais cette
influence a été détruite par la découverte des indignes manoeuvres de
cette créature, et surtout par le souvenir de l'événement épouvantable
qu'elle a provoqué.
--Plus bas, mon cher de Graün, plus bas, dit Murph. Hélas! nous sommes
dans ce mois sinistre, et nous approchons de cette date non moins
sinistre, le 13 janvier; je crains toujours pour monseigneur ce terrible
anniversaire.
--Pourtant, si une grande faute peut se faire pardonner par l'expiation,
Son Altesse ne doit-elle pas être absoute?
--De grâce, mon cher de Graün, ne parlons pas de cela, j'en serais
attristé pour toute la journée.
--Je vous dirais donc qu'à cette heure les visées de la comtesse Sarah
sont absurdes, la mort de la pauvre petite fille dont vous parliez tout
à l'heure a brisé le dernier lien qui pouvait encore attacher
monseigneur à cette femme; elle est folle si elle persiste dans ses
espérances.
--Oui! mais c'est une dangereuse folle. Son frère, vous le savez,
partage ses ambitieuses et opiniâtres imaginations, quoique ce digne
couple ait à cette heure autant de raisons de désespérer qu'il en avait
d'espérer il y a dix-huit ans.
--Ah! que de malheurs a aussi causés dans ce temps-là l'infernal abbé
Polidori par sa criminelle complaisance!
--À propos de ce misérable, on m'a dit qu'il était ici depuis un an ou
deux, plongé sans doute dans une profonde misère, ou se livrant à
quelque ténébreuse industrie.
--Quelle chute pour un homme de tant de savoir, de tant d'esprit, de
tant d'intelligence!
--Mais aussi d'une si abominable perversité... Fasse le ciel qu'il ne
rencontre pas la comtesse! L'union de ces deux mauvais esprits serait
bien dangereuse.
--Encore une fois, mon cher Murph, l'intérêt même de la comtesse, si
déraisonnable que soit son ambition, l'empêchera toujours de profiter du
goût aventureux de monseigneur pour tenter quelque méchante action.
--Je l'espère comme vous; cependant le hasard a déjoué je ne sais quelle
proposition, détestable sans doute, que cette femme voulait faire au
Maître d'école, cet affreux scélérat qui, à cette heure, hors d'état de
nuire à personne, vit ignoré, peut-être repentant, chez d'honnêtes
paysans du village de Saint-Mandé. Hélas! j'en suis convaincu, c'était
surtout pour me venger de cet assassin que monseigneur, en lui
infligeant un châtiment terrible, risquait de se mettre dans une
position très-grave.
--Grave! non, non, mon cher Murph; car enfin la question est celle-ci:
un forçat évadé, un meurtrier reconnu, s'introduit chez vous et vous
frappe d'un coup de poignard; vous pouvez le tuer par droit de légitime
défense ou l'envoyer à l'échafaud; dans les deux cas ce scélérat est
voué à la mort; maintenant, au lieu de le tuer ou de le jeter au
bourreau, par un châtiment formidable mais mérité, vous mettez ce
monstre hors d'état de nuire à la société. Qui vous accuserait? La
justice se portera-t-elle partie civile contre vous en faveur d'un
pareil bandit? Serez-vous condamnable pour avoir été moins loin que la
loi ne vous permettait d'aller, pour avoir seulement privé de la vue
celui que vous pouviez légalement tuer? Comment, pour défendre ma vie ou
pour me venger d'un flagrant adultère, la société me reconnaît le droit
de vie et de mort sur mon semblable, droit formidable, droit sans
contrôle, sans appel, qui me constitue juge et bourreau, et je ne
pourrais pas modifier à mon gré la peine capitale que j'aurais pu
infliger impunément? Et surtout... surtout lorsqu'il s'agit du brigand
dont nous parlons? Car, la question est là. Je laisse de côté notre
position de prince souverain de la Confédération germanique. Je sais
qu'en droit cela ne signifie rien; mais en fait il est des immunités
forcées; d'ailleurs, supposez un tel procès soulevé contre monseigneur,
que d'actions généreuses plaideraient pour lui! que d'aumônes, que de
bienfaits alors révélés! Encore une fois, dans les conditions où elle se
présente, supposez cette cause étrange appelée devant un tribunal, que
pensez-vous qu'il arrive?
--Monseigneur me l'a toujours dit: il accepterait l'accusation et ne
profiterait en rien des immunités que sa position lui pourrait assurer.
Mais qui ébruiterait ce malheureux événement? Vous savez l'inébranlable
discrétion de David et des quatre serviteurs hongrois de la maison de
l'allée des Veuves. Le Chourineur, que monseigneur a comblé, n'a pas dit
un mot de l'exécution du Maître d'école, de peur de se trouver
compromis. Avant son départ pour Alger, il m'a juré de garder le silence
à ce sujet. Quant au brigand lui-même, il sait qu'aller se plaindre
c'est porter sa tête au bourreau.
--Enfin, monseigneur, ni vous, ni moi, ne parlerons, n'est-ce pas? Mon
cher Murph, ce secret, pour être su de plusieurs personnes, n'en sera
donc pas moins bien gardé. Au pis-aller, quelques contrariétés seules
seraient à craindre; et encore de si nobles, de si grandes choses
apparaîtraient au grand jour à propos de cette cause étrange, qu'une
telle accusation, je le répète, serait un triomphe pour Son Altesse.
--Vous me rassurez complètement. Mais vous m'apportez, dites-vous, les
renseignements obtenus à l'aide des lettres trouvées sur le Maître
d'école et des déclarations faites par la Chouette pendant son séjour à
l'hôpital, dont elle est sortie depuis quelques jours, bien guérie de sa
fracture à la jambe.
--Voici ces renseignements, dit le baron en tirant un papier de sa
poche. Ils sont relatifs aux recherches faites sur la naissance de la
jeune fille appelée la Goualeuse, et sur le lieu de résidence actuelle
de François Germain, fils du Maître d'école.
--Voulez-vous me lire ces notes, mon cher de Graün? Je connais les
intentions de monseigneur, je verrai si ces informations suffisent. Vous
êtes toujours satisfait de votre agent?
--C'est un homme précieux, plein d'intelligence, d'adresse et de
discrétion. Je suis même parfois obligé de modérer son zèle, car, vous
le savez, Son Altesse se réserve certains éclaircissements.
--Et il ignore toujours la part que monseigneur a dans tout ceci?
--Absolument. Ma position diplomatique sert d'excellent prétexte aux
investigations dont je me charge. M. Badinot (notre homme s'appelle
ainsi) a beaucoup d'entregent et des relations patentes ou occultes dans
presque toutes les classes de la société; jadis avoué, forcé de vendre
sa charge pour de graves abus de confiance, il n'en a pas moins conservé
des notions très-exactes sur la fortune et sur la position de ses
anciens clients; il sait maint secret dont il se glorifie effrontément
d'avoir trafiqué; deux ou trois fois enrichi et ruiné dans les affaires,
trop connu pour tenter de nouvelles spéculations, réduit au jour le jour
par une foule de moyens plus ou moins illicites, c'est une espèce de
Figaro assez curieux à entendre. Tant que son intérêt le lui commande,
il appartient corps et âme à qui le paye, il n'a pas d'intérêt à nous
tromper; je le fais d'ailleurs surveiller à son insu; nous n'avons donc
aucune raison de nous défier de lui.
--Les renseignements qu'il nous a déjà donnés étaient, du reste, fort
exacts.
--Il a de la probité à sa manière, et je vous assure, mon cher Murph,
que M. Badinot est le type très-original d'une de ces existences
mystérieuses que l'on ne rencontre et qui ne sont possibles qu'à Paris.
Il amuserait fort Son Altesse s'il n'était pas nécessaire qu'il n'eût
aucun rapport avec elle.
--On pourrait augmenter la paye de M. Badinot; jugez-vous cette
gratification nécessaire?
--Cinq cents francs par mois et les faux frais... montant à peu près à
la même somme, me paraissent suffisants; il semble content: nous verrons
plus tard.
--Et il n'a pas honte du métier qu'il fait?
--Lui? Il s'en honore beaucoup au contraire; il ne manque jamais, en
m'apportant ses rapports, de prendre un certain air important... je
n'ose dire diplomatique; car le drôle fait semblant de croire qu'il
s'agit d'affaires d'État et de s'émerveiller des rapports occultes qui
peuvent exister entre les intérêts les plus divers et les destinées des
empires. Oui, il a l'impudence de me dire quelquefois: «Que de
complications inconnues au vulgaire dans le gouvernement d'un État! Qui
dirait pourtant que les notes que je vous remets, monsieur le baron, ont
sans doute leur part d'action dans les affaires de l'Europe!»
--Allons, les coquins cherchent à faire illusion sur leur bassesse;
c'est toujours flatteur pour les honnêtes gens. Mais ces notes, mon cher
baron?
--Les voici presque entièrement rédigées d'après le rapport de M.
Badinot.
--Je vous écoute.