Grâce au soin de Murph et de Rodolphe, qui calmèrent à grand-peine son
agitation, le Chourineur revint complètement à lui après une longue
crise.
Il se trouvait seul avec Rodolphe dans une des pièces du premier étage
de la boucherie.
--Monseigneur, dit-il avec abattement, vous avez été bien bon pour
moi... mais tenez, voyez-vous, j'aimerais mieux être mille fois plus
malheureux encore que je ne l'ai été que d'accepter l'état que vous me
proposez...
--Réfléchissez... pourtant.
--Tenez, monseigneur... quand j'ai entendu le cri de cette pauvre bête
qui ne se défendait pas... quand j'ai senti son sang me sauter à la
figure... un sang chaud... qui avait l'air d'être en vie... Oh! vous ne
savez pas ce que c'est... alors, j'ai revu mon rêve... le sergent... et
ces pauvres jeunes soldats que je chourinais... qui ne se défendaient
pas, et qui en mourant me regardaient d'un air si doux... si doux...
qu'ils avaient l'air de me plaindre... Oh! monseigneur! C'est à devenir
fou!...
Et le malheureux cacha sa tête dans ses mains avec un mouvement
convulsif.
--Allons, calmez-vous.
--Excusez-moi, monseigneur, mais maintenant la vue du sang... d'un
couteau... je ne pourrais la supporter... À chaque instant ça
réveillerait mes rêves que je commençais à oublier... Avoir tous les
jours les mains ou les pieds dans le sang... égorger de pauvres bêtes...
qui ne se défendent pas... Oh! non, non, je ne pourrais pas...
J'aimerais mieux être aveugle, comme le Maître d'école, que d'être
réduit à ce métier.
Il est impossible de peindre l'énergie du geste, de l'accent, de la
physionomie du Chourineur en s'exprimant ainsi.
Rodolphe se sentait profondément ému. Il était satisfait de l'horrible
impression que la vue du sang avait causée à son protégé.
Un moment chez le Chourineur, la bête sauvage, l'instinct sanguinaire
avait vaincu l'homme; mais le remords avait vaincu l'instinct. Cela
était beau, cela était un grand enseignement.
Il faut le dire à la louange de Rodolphe, il n'avait pas désespéré de ce
mouvement. Sa volonté, non le hasard, avait amené la scène de la
tuerie.
--Pardonnez-moi, monseigneur, dit timidement le Chourineur, je
récompense bien mal vos bontés pour moi... mais...
--Loin de là... vous comblez mes voeux... Pourtant, je l'avoue, je
n'étais pas certain de trouver chez vous cette sainte exaltation du
remords.
--Comment, monseigneur?
--Écoutez, dit Rodolphe, voici quelle avait été ma pensée: j'avais
choisi pour vous l'état de boucher, parce que vos goûts, vos instincts
vous y portaient...
--Hélas! monseigneur, c'est vrai... Sans ce que vous savez, ça aurait
été mon bonheur... je le disais encore tantôt à M. Murph.
--Je le savais... aussi, mon pauvre Francoeur, le bien nommé, si vous
aviez accepté l'offre que je vous faisais... et vous le pouviez sans
perdre de mon estime, tout ce qui est ici vous appartenait, je payais
une dette sacrée... je vous retirais d'une position pénible, je
constituais en vous un bon et frappant et salutaire exemple... et je
continuais de m'intéresser à votre avenir. Si, au contraire, la vue du
sang que vous vous apprêtiez à verser machinalement vous rappelait votre
crime; si un soulèvement involontaire me prouvait que le remords
veillait toujours au fond de votre âme, mes vues pour vous changeaient;
car l'état que je vous offrais devenait un supplice de chaque jour...
--Oh! c'est bien vrai, monsieur Rodolphe, un supplice horrible.
--Maintenant voici ce que je vous propose; vous accepterez, je le crois,
car j'ai agi d'après cette certitude. Une personne qui possède beaucoup
de propriétés en Algérie m'a cédé pour vous (il n'y a plus du moins qu'à
signer l'acte) une vaste ferme destinée à l'élève des bestiaux. Les
terres qui en dépendent sont très-fertiles et en pleine exploitation;
mais, je ne vous le cache pas, connaissant votre courage et le besoin où
vous êtes de l'exercer, j'ai conditionnellement acquis ces biens,
quoiqu'ils fussent situés sur les limites de l'Atlas, c'est-à-dire aux
avant-postes, et exposés à de fréquentes attaques des Arabes... il faut
être là au moins autant soldat que cultivateur; c'est à la fois une
redoute et une métairie. L'homme qui fait valoir cette habitation en
l'absence du propriétaire vous mettrait au fait de tout; il est, dit-on,
honnête et dévoué; vous le garderiez auprès de vous tant qu'il vous
serait nécessaire. Une fois établi là, non-seulement vous pourriez
augmenter votre aisance par le travail et par l'intelligence, mais
rendre de vrais services au pays par votre courage. Les colons se
forment en milice. L'étendue de votre propriété, le nombre des
tenanciers qui en dépendent vous rendraient le chef d'une troupe armée
assez considérable. Disciplinée, électrisée par votre bravoure, elle
pourrait être d'une extrême utilité pour protéger les propriétés éparses
dans la plaine. Je vous le répète, j'ai choisi cela malgré le danger, ou
plutôt à cause du danger, parce que je voulais utiliser votre
intrépidité naturelle; parce que, tout en ayant expié, presque racheté
un grand crime, votre réhabilitation sera plus noble, plus entière, plus
héroïque, si elle s'achève au milieu des périls d'un pays indompté qu'au
milieu des paisibles habitudes d'une petite ville. Si je ne vous ai pas
d'abord offert cette position, c'est qu'il était plus que probable que
l'autre vous satisferait; et celle-ci est si aventureuse que je ne
voulais pas vous exposer sans vous laisser ce choix... Il en est temps
encore, si cet établissement ne vous convient pas, dites-le-moi
franchement, nous chercherons autre chose... sinon demain tout sera
signé; je vous remettrai les titres de votre propriété... et vous irez à
Alger avec une personne désignée par l'ancien propriétaire de la
métairie pour vous mettre en possession des biens... Il vous sera dû
deux années de fermage; vous les toucherez en arrivant. La terre
rapporte trois mille francs; travaillez, améliorez, soyez actif,
vigilant, et vous accroîtrez facilement votre bien-être et celui des
colons que vous serez à même de secourir; car, je n'en doute pas, vous
vous montrerez toujours charitable, généreux; vous vous rappellerez
qu'être riche, c'est donner beaucoup... Quoique éloigné de vous, je ne
vous perdrai pas de vue. Je n'oublierai jamais que moi et mon meilleur
ami nous vous devons la vie. L'unique preuve d'attachement et de
reconnaissance que je vous demande est d'apprendre assez vite à lire et
à écrire pour pouvoir m'instruire régulièrement une fois par semaine de
ce que vous faites, et vous adresser directement à moi si vous avez
besoin de conseil ou d'appui...
Il est inutile de peindre les transports et la joie du Chourineur.
Son caractère et ses instincts sont assez connus du lecteur pour que
l'on comprenne qu'aucune proposition ne pouvait lui convenir davantage.
Le lendemain, en effet, le Chourineur partait pour Alger.