--Vive la Charte! je suis crânement content de vous retrouver, monsieur
Rodolphe, ou plutôt monseigneur, s'écria le Chourineur.
Il éprouvait une véritable joie à revoir Rodolphe; car les coeurs
généreux s'attachent autant par les services qu'ils rendent que par ceux
qu'ils reçoivent.
--Bonjour, mon garçon; je suis aussi ravi de vous voir.
--Farceur de M. Murph! qui disait que vous étiez parti. Mais tenez,
monseigneur...
--Appelez-moi monsieur Rodolphe, j'aime mieux ça.
--Eh bien! monsieur Rodolphe... pardon de n'avoir pas été vous revoir
après la nuit du Maître d'école... Je sens maintenant que j'ai fait une
impolitesse; mais enfin, vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas?
--Je vous la pardonne, dit Rodolphe en souriant.
Puis il ajouta:
--Murph vous a fait voir cette maison?
--Oui, monsieur Rodolphe; belle habitation, belle boutique; c'est cossu,
soigné. À propos de cossu, c'est moi qui vas l'être, monsieur Rodolphe:
quatre francs par jour, que M. Murph me fait gagner... quatre francs!
--J'ai mieux que cela à vous proposer, mon garçon.
--Oh! mieux... sans vous commander, c'est difficile. Quatre francs par
jour!
--J'ai mieux à vous proposer, vous dis-je: car cette maison, ce qu'elle
contient, cette boutique et mille écus que voici dans ce portefeuille,
tout cela vous appartient.
Le Chourineur sourit d'un air stupide, aplatit son castor à longs poils
entre ses deux genoux, qu'il serrait convulsivement, et ne comprit pas
ce que Rodolphe lui disait, quoique ses paroles fussent très-claires.
Celui-ci reprit avec bonté:
--Je conçois votre surprise; mais je vous le répète, cette maison et cet
argent sont à vous, sont votre propriété.
Le Chourineur devint pourpre, passa sa main calleuse sur son front
baigné de sueur et balbutia d'une voix altérée:
--Oh! c'est-à-dire... c'est-à-dire... ma propriété...
--Oui, votre propriété, puisque je vous donne tout cela. Comprenez-vous!
je vous le donne, à vous...
Le Chourineur s'agita sur sa chaise, se gratta la tête, toussa, baissa
les yeux et ne répondit pas. Il sentait le fil de ses idées lui
échapper. Il entendait parfaitement ce que lui disait Rodolphe, et c'est
justement pour cela qu'il ne pouvait croire à ce qu'il entendait. Entre
la misère profonde, la dégradation où il avait toujours vécu, et la
position que lui assurait Rodolphe, il y avait un abîme que le service
qu'il avait rendu à Rodolphe ne comblait même pas.
Ne hâtant pas le moment où son protégé ouvrirait enfin les yeux à la
réalité, Rodolphe jouissait avec délices de cette stupeur, de cet
étourdissement du bonheur.
Il voyait, avec un mélange de joie et d'amertume indicibles, que, chez
certains hommes, l'habitude de la souffrance et du malheur est telle que
leur raison se refuse à admettre la possibilité d'un avenir qui serait,
pour un grand nombre, une existence très-peu enviable.
«Certes, pensait-il, si l'homme a jamais, à l'instar de Prométhée, ravi
quelque rayon de la divinité, c'est dans ces moments où il fait (qu'on
pardonne ce blasphème!) ce que la Providence devrait faire de temps à
autre pour l'édification du monde: prouver aux bons et aux méchants
qu'il y a récompense pour les uns, punition pour les autres.»
Après avoir encore un peu joui du bienheureux hébétement du Chourineur,
Rodolphe continua:
--Ce que je vous donne vous semble donc bien au delà de vos espérances?
--Monseigneur! dit le Chourineur en se levant brusquement, vous me
proposez cette maison et beaucoup d'argent... pour me tenter; mais je ne
peux pas.
--Vous ne pouvez pas, quoi? dit Rodolphe avec étonnement.
Le visage du Chourineur s'anima, sa honte cessa; il dit d'une voix
ferme:
--Ce n'est pas pour m'engager à voler, que vous m'offrez tant d'argent,
je le sais bien. D'ailleurs, je n'ai jamais volé de ma vie... C'est
peut-être pour tuer... mais j'ai bien assez du rêve du sergent! ajouta
le Chourineur d'une voix sombre.
--Ah! les malheureux! s'écria Rodolphe avec amertume. La compassion
qu'on leur témoigne est-elle donc rare à ce point qu'ils ne peuvent
s'expliquer la libéralité que par le crime?
Puis, s'adressant au Chourineur, il lui dit d'un ton plein de douceur:
--Vous me jugez mal... vous vous trompez; je n'exigerai rien de vous que
d'honorable. Ce que je vous donne, je vous le donne parce que vous le
méritez.
--Moi! s'écria le Chourineur, dont les ébahissements recommencèrent, je
le mérite, et comment?
--Je vais vous le dire: sans notions du bien et du mal, abandonné à vos
instincts sauvages, renfermé pendant quinze ans au bagne avec les plus
affreux scélérats, pressé par la misère et par la faim, forcé, par votre
flétrissure et par la réprobation des honnêtes gens, à continuer à
fréquenter la lie des malfaiteurs, non-seulement vous êtes resté probe,
mais le remords de votre crime a survécu à l'expiation que la justice
humaine vous avait imposée.
Ce langage simple et noble fut une nouvelle source d'étonnement pour le
Chourineur. Il regardait Rodolphe avec un respect mêlé de crainte et de
reconnaissance. Mais il ne pouvait encore se rendre à l'évidence.
--Comment, monsieur Rodolphe, parce que vous m'avez battu, parce que,
vous croyant ouvrier comme moi, puisque vous parliez argot comme père et
mère, je vous ai raconté ma vie entre deux verres de vin, et qu'après ça
je vous ai empêché de vous noyer... Vous, comment? Enfin, moi... une
maison... de l'argent... moi comme un bourgeois... Tenez, monsieur
Rodolphe, encore une fois, c'est pas possible.
--Me croyant un des vôtres, vous m'avez raconté votre vie naturellement
et sans feinte, sans cacher ce qu'il y avait eu de coupable ou de
généreux. Je vous ai jugé... bien jugé, et il me plaît de vous
récompenser.
--Mais, monsieur Rodolphe, ça ne se peut pas. Non, enfin, il y a de
pauvres ouvriers qui toute leur vie ont été honnêtes, et qui...
--Je le sais, et j'ai peut-être fait pour plusieurs de ceux-là plus que
je ne fais pour vous. Mais si l'homme qui vit honnête au milieu des gens
honnêtes, encouragé par leur estime, mérite intérêt et appui, celui qui,
malgré l'éloignement des gens de bien, reste honnête au milieu des plus
abominables scélérats de la terre, celui-là aussi mérite intérêt et
appui. D'ailleurs, ce n'est pas tout: vous m'avez sauvé la vie, vous
l'avez aussi sauvée à Murph, mon ami le plus cher. Ce que je fais pour
vous m'est donc autant dicté par la reconnaissance personnelle que par
le désir de retirer de la fange une bonne et forte nature qui s'est
égarée, mais non perdue... Et ce n'est pas tout.
--Qu'est-ce donc que j'ai encore fait, monsieur Rodolphe?
Rodolphe lui prit cordialement la main et lui dit:
--Rempli de commisération pour le malheur d'un homme qui auparavant
avait voulu vous tuer, vous lui avez offert votre appui; vous lui avez
même donné asile dans votre pauvre demeure, impasse Notre-Dame, n° 9.
--Vous saviez où je demeurais, monsieur Rodolphe?
--Parce que vous oubliez les services que vous m'avez rendus, je ne les
oublie pas, moi. Lorsque vous avez quitté ma maison, on vous a suivi; on
vous a vu rentrer chez vous avec le Maître d'école.
--Mais M. Murph m'avait dit que vous ne saviez pas où je demeurais,
monsieur Rodolphe.
--Je voulais tenter sur vous une dernière épreuve, je voulais savoir si
vous aviez le désintéressement de la générosité. En effet, après votre
généreuse action, vous êtes retourné à vos rudes labeurs de chaque jour,
ne demandant rien, n'espérant rien, n'ayant pas même un mot d'amertume
pour blâmer l'apparente ingratitude avec laquelle je méconnaissais vos
services; et quand hier Murph vous a proposé une occupation un peu mieux
rétribuée que votre travail habituel, vous avez accepté avec joie, avec
reconnaissance!
--Écoutez donc, monsieur Rodolphe, pour ce qui est de ça, quatre francs
par jour sont toujours quatre francs par jour. Quant au service que je
vous ai rendu, c'est plutôt moi qui vous en remercie.
--Comment cela?
--Oui, oui, monsieur Rodolphe, ajouta-t-il d'un air triste, il m'est
encore revenu des choses... car, depuis que je vous connais et que vous
m'avez dit ces deux mots: «Tu as encore du COEUR et de l'HONNEUR», c'est
étonnant comme je réfléchis. C'est tout de même drôle que deux mots,
deux seuls mots, produisent ça. Mais au fait, semez deux petits grains
de blé de rien du tout dans la terre, et il va pousser de grands épis.
Cette comparaison juste, presque poétique, frappa Rodolphe. En effet,
deux mots, mais deux mots puissants et magiques pour ceux qui les
comprennent, avaient presque subitement développé dans cette nature
énergique les bons et généreux instincts qui existaient en germe.
--Voyez-vous, monseigneur, reprit le Chourineur, j'ai sauvé M. Rodolphe
et un peu M. Murph, c'est vrai, mais j'en sauverais des centaines, des
milliers, que ça ne rendrait pas la vie à ceux...
Et le Chourineur baissa la tête d'un air sombre.
--Ce remords est salutaire, mais une bonne action est toujours comptée.
--Et puis, dans ce que vous avez dit au Maître d'école sur les
meurtriers, monsieur Rodolphe, il y avait des choses qui pouvaient
m'aller, en bien comme en mal.
Voulant rompre le cours des pensées du Chourineur, Rodolphe lui dit:
--C'est vous qui avez placé le Maître d'école à Saint-Mandé?
--Oui, monsieur Rodolphe... Il m'avait fait changer ses billets pour de
l'or et acheter une ceinture que je lui ai cousue sur lui... Nous avons
mis son quibus là-dedans, et bon voyage! Il est en pension pour trente
sous par jour, chez de bien bonnes gens à qui ça fait une petite
douceur.
--Il faudra que vous me rendiez encore un service, mon garçon.
--Parlez, monsieur Rodolphe.
--Dans quelques jours vous irez le trouver... avec ce papier: c'est le
titre d'une place à perpétuité aux Bons-Pauvres. Il donnera quatre mille
cinq cents francs, et il sera admis pour sa vie à la présentation de ce
titre: c'est convenu, tout arrangé. J'ai réfléchi que cela vaudrait
mieux. Il s'assurera ainsi un abri et du pain pour le restant de ses
jours, et il n'aura qu'à songer au repentir. Je regrette même de ne lui
avoir pas de suite donné cette entrée, au lieu d'une somme qui peut être
dissipée ou volée; mais il m'inspirait une telle horreur que je voulais
avant tout être délivré de sa présence. Vous lui ferez donc cette offre
et vous le conduirez à l'hospice. Si par hasard il refuse, nous verrons
à agir autrement. Il est donc convenu que vous irez le trouver?
--Ce serait avec plaisir, monsieur Rodolphe, que je vous rendrais ce
service, comme vous dites, mais je ne sais pas si je serai libre. M.
Murph m'a engagé avec un bourgeois pour quatre francs par jour.
Rodolphe regarda le Chourineur avec étonnement.
--Comment! Et votre boutique? Et votre maison?
--Voyons, monsieur Rodolphe, ne vous moquez pas d'un pauvre diable. Vous
vous êtes déjà assez amusé à m'éprouver, comme vous dites. Votre maison
et votre boutique, c'est une chanson sur le même air. Vous vous êtes
dit: «Voyons donc si cet animal de Chourineur sera assez coq d'Inde pour
se figurer que...» Assez, assez, monsieur Rodolphe. Vous êtes un
jovial... fini!
--Comment! Tout à l'heure ne vous ai-je pas expliqué...
--Pour donner de la couleur à la chose... connu... et, foi d'homme, j'y
avais un brin mordu. Fallait-il être buse!
--Mais, mon garçon, vous êtes fou!
--Non, non, monseigneur. Tenez, parlez-moi de M. Murph. Quoique ça soit
déjà crânement étonnant, quatre francs par jour, à la rigueur ça se
conçoit; mais une maison, une boutique, de l'argent en masse, quelle
farce! Tonnerre, quelle farce!
Et il se mit à rire d'un gros rire bruyant et sincère.
--Mais encore, une fois...
--Écoutez, monseigneur, franchement vous m'avez d'abord un petit peu mis
dedans; c'est quand je me suis dit: «M. Rodolphe est un gaillard comme
il n'y en a pas beaucoup, il a peut-être quelque chose à envoyer
chercher chez le _boulanger_, il me donne la commission, et il veut me
graisser la patte pour que je ne craigne pas le roussi.» Mais après ça
j'ai réfléchi que j'avais tort de penser ça de vous, et c'est là où j'ai
vu que vous me montiez une farce; car si j'étais assez Job pour croire
que vous me donnez toute une fortune pour rien de rien, c'est pour le
coup, monseigneur, que vous diriez: «Pauvre Chourineur, va! Tu me fais
de la peine... tu es donc malade?»
Rodolphe commençait à être assez embarrassé de convaincre le Chourineur.
Il lui dit d'un ton grave et imposant, presque sévère:
--Je ne plaisante jamais avec la reconnaissance et l'intérêt que
m'inspire une noble conduite... Je vous l'ai dit, cette maison et cet
argent sont à vous, c'est moi qui vous les donne. Et, puisque vous
hésitez à me croire, puisque vous me forcez de vous faire un serment, je
vous jure sur l'honneur que tout ceci vous appartient, et que je vous le
donne pour les raisons que je vous ai dites.
À cet accent ferme, digne; à l'expression sérieuse des traits de
Rodolphe, le Chourineur ne douta plus de la vérité. Pendant quelques
moments il le regarda en silence, puis il lui dit sans emphase et d'une
voix profondément émue:
--Je vous crois, monseigneur, et je vous remercie bien. Un pauvre homme
comme moi ne sait pas faire de phrases. Encore une fois, tenez, je vous
remercie bien. Tout ce que je peux vous dire, voyez-vous, c'est que je
ne refuserai jamais un secours aux malheureux, parce que la faim et la
misère, c'est des ogresses dans le genre de celles qui ont embauché
cette pauvre Goualeuse, et qu'une fois dans l'égout, tout le monde n'a
pas la poigne assez forte pour s'en retirer.
--Vous ne pouviez mieux me remercier, mon garçon... vous me comprenez.
Vous trouverez dans ce secrétaire les titres de cette propriété, acquise
pour vous au nom de M. Francoeur.
--M. Francoeur?
--Vous n'avez pas de nom, je vous donne celui-là. Il est d'un bon
présage. Vous l'honorerez, j'en suis sûr.
--Monseigneur, je vous le promets.
--Courage, mon garçon! Vous pouvez m'aider dans une bonne oeuvre.
--Moi, monseigneur?
--Vous; aux yeux du monde vous serez un vivant et salutaire exemple.
L'heureuse position que la Providence vous fait prouvera que les gens
tombés bien bas peuvent encore se relever et beaucoup espérer lorsqu'ils
se repentent et qu'ils conservent pures quelques saillantes qualités. En
vous voyant heureux, parce qu'après avoir commis une criminelle action,
expiée par une punition terrible, vous êtes resté probe, courageux,
désintéressé, ceux qui auront failli tâcheront de devenir meilleurs. Je
veux qu'on n'ignore rien de votre passé. Tôt ou tard on le connaîtrait;
il vaut mieux aller au-devant d'une révélation. Tout à l'heure donc,
j'irai trouver avec vous le maire de cette commune; je me suis informé
de lui; c'est un homme digne de concourir à mon oeuvre. Je me nommerai
et je serai votre caution; et, pour établir dès à présent des relations
honorables entre vous et les deux personnes qui représentent moralement
la société de cette ville, j'assurerai pendant deux ans une somme
mensuelle de mille francs destinée aux pauvres; chaque mois je vous
enverrai cette somme, dont l'emploi sera réglé par vous, par le maire et
par le curé. Si l'un d'eux conservait les moindres scrupules à se mettre
en rapport avec vous, ce scrupule s'effacerait devant les exigences de
la charité. Ces relations une fois assurées, il dépendra de vous de
mériter l'estime de ces gens recommandables, et vous n'y manquerez pas.
--Monseigneur, je vous comprends. Ce n'est pas moi, le Chourineur, à qui
vous faites tout ce bien, c'est aux malheureux qui, comme moi, se sont
trouvés dans la peine, dans le crime, et qui en sont sortis, comme vous
dites, avec du coeur et de l'honneur. Sauf votre respect, c'est comme
dans l'armée: quand tout un bataillon a donné à mort, on ne peut pas
décorer tout le monde, il n'y a que quatre croix pour cinq cents braves;
mais ceux qui n'ont pas l'étoile se disent: «Bon, je l'aurai une autre
fois», et l'autre fois ils chargent plus à mort encore.
Rodolphe écoutait son protégé avec bonheur. En rendant à cet homme
l'estime de soi, en le relevant à ses propres yeux, en lui donnant pour
ainsi dire la conscience de sa valeur, il avait presque instantanément
développé dans son coeur et dans son esprit des réflexions remplies de
sens, d'honorabilité, on dirait presque de délicatesse.
--Ce que vous me dites là, Francoeur, reprit Rodolphe, est une nouvelle
manière de me prouver votre reconnaissance, je vous en sais gré.
--Tant mieux, monseigneur, car je serais bien embarrassé de vous la
prouver autrement.
--Maintenant allons visiter votre maison; mon vieux Murph s'est donné ce
plaisir, et je veux l'avoir aussi.
Rodolphe et le Chourineur descendirent.
Au moment où ils entraient dans la cour, le garçon, s'adressant au
Chourineur, lui dit respectueusement:
--Puisque c'est vous qui êtes le bourgeois, monsieur Francoeur, je viens
vous dire que la pratique donne. Il n'y a plus de côtelettes ni de
gigots, et il faudrait saigner un ou deux moutons tout de suite.
--Parbleu! dit Rodolphe au Chourineur, voici une belle occasion
d'exercer votre talent... et je veux en avoir l'étrenne... le grand air
m'a donné de l'appétit, et je goûterai de vos côtelettes, bien qu'un peu
dures, je le crains.
--Vous êtes bien bon, monsieur Rodolphe, dit le Chourineur d'un air
joyeux; vous me flattez; je vas faire de mon mieux.
--Faut-il mener deux moutons à la tuerie, bourgeois? dit le garçon.
--Oui, et apporte un couteau bien aiguisé, pas trop fin de tranchant, et
fort de dos.
--J'ai votre affaire, bourgeois, soyez tranquille... c'est à se raser
avec. Tenez.
--Tonnerre! monsieur Rodolphe, dit le Chourineur en ôtant sa redingote
avec empressement et en relevant les manches de sa chemise qui
laissaient voir ses bras d'athlète. Ça me rappelle ma jeunesse et
l'abattoir; vous allez voir comme je taille là-dedans... Nom de nom, je
voudrais déjà y être! Ton couteau, garçon, ton couteau! C'est ça... tu
t'y entends. Voilà une lame! Qui est-ce qui en veut?... Tonnerre! avec
un chourin comme ça je mangerais un taureau furieux.
Et le Chourineur brandit le couteau. Ses yeux commençaient à s'injecter
de sang; la bête reprenait le dessus; l'instinct, l'appétit sanguinaire
reparaissait dans toute son effrayante énergie.
La tuerie était dans la cour.
C'était une pièce voûtée, sombre, dallée de pierres et éclairée de haut
par une étroite ouverture. Le garçon conduisit un des moutons jusqu'à la
porte.
--Faut-il le passer à l'anneau, bourgeois?
--L'attacher, tonnerre!... Et ces genoux-là! Sois tranquille, je le
serrerai là-dedans comme dans un étau. Donne-moi la bête et retourne à
la boutique.
Le garçon rentra.
Rodolphe resta seul avec le Chourineur; il l'examinait avec attention,
presque avec anxiété.
--Voyons, à l'ouvrage! lui dit-il.
--Et ça ne sera pas long, tonnerre! Vous allez voir si je manie le
couteau. Les mains me brûlent, ça me bourdonne aux oreilles... Les
tempes me battent comme quand j'allais y voir rouge... Avance ici,
toi... eh! Madelon, que je te chourine à mort!
Et les yeux brillants d'un éclat sauvage, ne s'apercevant plus de la
présence de Rodolphe, il souleva la brebis sans efforts, et d'un bond il
l'emporta dans la tuerie avec une joie féroce.
On eût dit d'un loup se sauvant dans sa tanière avec sa proie.
Rodolphe le suivit, s'appuya sur un des ais de la porte qu'il ferma.
La tuerie était sombre; un vif rayon de lumière, tombant d'aplomb,
éclairait à la Rembrandt la rude figure du Chourineur, ses cheveux blond
pâle et ses favoris roux. Courbé en deux, tenant aux dents un long
couteau qui brillait dans le clair-obscur, il attirait la brebis entre
ses genoux. Lorsqu'il l'y eut assujettie, il la prit par la tête, lui
fit tendre le cou et l'égorgea.
Au moment où la brebis senti la lame, elle poussa un petit bêlement
doux, plaintif, tourna son regard mourant vers le Chourineur, et deux
jets de sang frappèrent le tueur au visage.
Ce cri, ce regard, ce sang dont il dégouttait causèrent une épouvantable
impression à cet homme. Son couteau lui tomba des mains, sa figure
devint livide, contractée, effrayante sous le sang qui la couvrait; ses
yeux s'arrondirent, ses cheveux se hérissèrent; puis, reculant tout à
coup avec horreur, il s'écria, d'une voix étouffée:
--Oh! le sergent! le sergent!
Rodolphe courut à lui.
--Reviens à toi, mon garçon.
--Là... là... le sergent..., répéta le Chourineur, en se reculant pas à
pas, l'oeil fixe, hagard, et montrant du doigt quelque fantôme
invisible. Puis, poussant un cri effroyable comme si le spectre l'eût
touché, il se précipita au fond de la tuerie, dans l'endroit le plus
noir, et là, se jetant la face, la poitrine, les bras contre le mur,
comme s'il eût voulu le renverser pour échapper à une horrible vision,
il répétait encore d'une voix sourde et convulsive:
--Oh! le sergent!... le sergent!... le sergent!...