La scène se passe dans un salon tendu de rouge, brillamment éclairé.
Rodolphe, revêtu d'une longue robe de chambre de velours noir, qui
augmente encore la pâleur de sa figure, est assis devant une grande
table recouverte d'un tapis. Sur cette table on voit deux portefeuilles,
celui qui a été volé à Tom par le Maître d'école dans la Cité, et celui
qui appartient à ce brigand; la chaîne de similor de la Chouette, à
laquelle est suspendu le petit saint-esprit de lapis-lazuli, le stylet
encore ensanglanté qui a frappé Murph, la pince de fer qui a servi à
l'effraction de la porte, et enfin les cinq billets de mille francs que
le Chourineur a été chercher dans une pièce voisine.
Le docteur nègre est assis d'un côté de la table, le Chourineur de
l'autre.
Le Maître d'école, étroitement garrotté, hors d'état de faire un
mouvement, est placé dans un grand fauteuil à roulettes, au milieu du
salon.
Les gens qui ont apporté cet homme se sont retirés.
Rodolphe, le docteur, le Chourineur et l'assassin restent seuls.
Rodolphe n'est plus irrité: il reste calme, triste, recueilli; il va
accomplir une mission solennelle et formidable.
Le docteur est pensif.
Le Chourineur ressent une crainte vague; il ne peut détacher son regard
du regard de Rodolphe.
Le Maître d'école est livide... il a peur...
Une arrestation légale lui eût paru moins redoutable peut-être, son
audace ne l'eût pas abandonné devant un tribunal ordinaire; mais tout ce
qui l'entoure le surprend, l'effraye; il est au pouvoir de Rodolphe,
qu'il considérait comme un artisan capable de le trahir ou de faiblir à
l'heure du crime, et qu'il a voulu sacrifier à ce soupçon et à l'espoir
de profiter seul du vol...
Et à cette heure Rodolphe lui apparaît terrible et imposant comme la
justice.
Le plus profond silence règne au-dehors. Seulement l'on entend le bruit
de la pluie qui tombe... tombe du toit sur le pavé.
Rodolphe s'adresse au Maître d'école:
--Échappé du bagne de Rochefort où vous aviez été condamné à
perpétuité... pour crime de faux, de vol et de meurtre... vous êtes
Anselme Duresnel.
--C'est faux; qu'on me le prouve! dit le Maître d'école d'une voix
altérée, en jetant autour de lui son regard fauve et inquiet.
--Comment! s'écria le Chourineur, nous n'étions pas ensemble à
Rochefort?
Rodolphe fit un signe au Chourineur, qui se tut.
Rodolphe continua:
--Vous êtes Anselme Duresnel... vous en conviendrez plus tard... vous
avez assassiné et volé un marchand de bestiaux sur la route de Poissy.
--C'est faux!
--Vous en conviendrez plus tard.
Le brigand regarda Rodolphe avec surprise.
--Cette nuit, vous vous êtes introduit ici pour voler; vous avez
poignardé le maître de cette maison...
--C'est vous qui m'avez proposé ce vol, dit le Maître d'école en
reprenant un peu d'assurance; on m'a attaqué... je me suis défendu.
--L'homme que vous avez frappé ne vous a pas attaqué... il était sans
armes! Je vous ai proposé ce vol... c'est vrai... je vous dirai tout à
l'heure dans quel but. La veille, après avoir dévalisé un homme et une
femme dans la Cité, après leur avoir volé le portefeuille que voici,
vous leur avez offert de me tuer, pour mille francs!...
--Je l'ai entendu! s'écria le Chourineur.
Le Maître d'école lui lança un regard de haine féroce.
Rodolphe reprit:
--Vous le voyez, vous n'aviez pas besoin d'être tenté par moi pour faire
le mal!...
--Vous n'êtes pas juge d'instruction, je ne vous répondrai plus...
--Voici pourquoi je vous ai proposé ce vol. Je vous savais évadé du
bagne... Vous connaissiez les parents d'une infortunée dont la Chouette,
votre complice, a presque causé tous les malheurs... Je voulais vous
attirer ici par l'appât d'un vol, seul appât capable de vous séduire.
Une fois en mon pouvoir, je vous laissais le choix ou d'être mis entre
les mains de la justice, qui vous faisait payer de votre tête
l'assassinat du marchand de bestiaux...
--C'est faux! ce n'est pas moi.
--Ou d'être conduit hors de France, par mes soins, et dans un lieu de
réclusion perpétuelle, mais à la condition que vous me donneriez les
renseignements que je voulais avoir. Vous étiez condamné à perpétuité,
vous aviez rompu votre ban. En m'emparant de vous, en vous mettant
désormais dans l'impossibilité de nuire, je servais la société, et par
vos aveux je trouvais moyen de rendre peut-être une famille à une pauvre
créature plus malheureuse encore que coupable. Tel était d'abord mon
projet; il n'était pas légal; mais, par votre évasion et par vos
nouveaux crimes, vous êtes hors la loi... Hier, une révélation
providentielle m'a appris votre véritable nom.
--C'est faux! je ne m'appelle pas Duresnel.
Rodolphe prit sur la table la chaîne de la Chouette, et, montrant au
Maître d'école le petit saint-esprit de lapis-lazuli:
--Sacrilège! s'écria Rodolphe d'une voix menaçante. Vous avez prostitué
à une créature infâme cette relique sainte... trois fois sainte... car
votre enfant tenait ce don pieux de sa mère et de son aïeule!
Le Maître d'école, stupéfait de cette découverte, baissa la tête sans
répondre.
--Hier j'ai appris que vous aviez enlevé votre fils à sa mère il y a
quinze ans, et que vous seul possédiez le secret de son existence; ce
nouveau méfait m'a été un motif de plus de m'assurer de vous; sans
parler de ce qui m'est personnel... ce n'est pas cela que je venge...
Cette nuit vous avez encore une fois versé le sang sans provocation.
L'homme que vous avez assassiné est venu à vous avec confiance, ne
soupçonnant pas votre rage sanguinaire. Il vous a demandé ce que vous
vouliez. «Ton argent et ta vie!...» et vous l'avez frappé d'un coup de
poignard.
--Tel a été le récit de M. Murph lorsque je lui ai donné les premiers
secours, dit le docteur.
--C'est faux, il a menti.
--Murph ne ment jamais, dit froidement Rodolphe. Vos crimes demandent
une réparation éclatante. Vous vous êtes introduit à main armée dans ce
jardin, vous avez poignardé un homme pour le voler. Vous avez commis un
autre meurtre... Vous allez mourir ici... Par pitié pour votre femme et
pour votre fils, on vous sauvera la honte de l'échafaud... On dira que
vous avez été tué dans une attaque à main armée... Préparez-vous... les
armes sont chargées.
La physionomie de Rodolphe était implacable...
Le Maître d'école avait remarqué dans une pièce précédente deux hommes
armés de carabines... Son nom était connu: il pensa en effet qu'on
allait se débarrasser de lui pour ensevelir dans l'ombre ses derniers
crimes et sauver ce nouvel opprobre à sa famille.
Comme ses pareils, cet homme était aussi lâche que féroce. Croyant son
heure arrivée, il trembla convulsivement; ses lèvres blanchirent; d'une
voix strangulée il cria:
--Grâce!
--Il n'y a pas de grâce pour vous, dit Rodolphe. Si l'on ne vous brûle
pas la cervelle ici, l'échafaud vous attend...
--J'aime mieux l'échafaud... Je vivrai au moins deux ou trois mois
encore... Qu'est-ce que cela vous fait, puisque je serai puni
ensuite!... Grâce!... grâce!...
--Mais votre femme... mais votre fils... ils portent votre nom...
--Mon nom est déjà déshonoré... Quand je ne devrais vivre que huit
jours, grâce!...
--Pas même ce mépris de la vie qu'on trouve quelquefois chez les grands
criminels! dit Rodolphe avec dégoût.
--D'ailleurs la loi défend de se faire justice soi-même, reprit le
Maître d'école avec assurance.
--La loi! s'écria Rodolphe, la loi!... Vous osez invoquer la loi, vous
qui depuis vingt ans vivez en révolte ouverte et armée contre la
société?
Le brigand baissa la tête sans répondre, puis il dit d'un ton humble:
--Au moins laissez-moi vivre, par pitié!
--Me direz-vous où est votre fils?
--Oui, oui... Je vous dirai tout ce que j'en sais.
--Me direz-vous quels sont les parents de cette jeune fille dont
l'enfance a été torturée par la Chouette?
--Il y a là, dans mon portefeuille, des papiers qui vous mettront sur
leur trace. Il paraît que sa mère est une grande dame.
--Où est votre fils?
--Vous me laisserez vivre?
--Confessez tout d'abord...
--C'est que quand vous saurez..., dit le Maître d'école avec
hésitation.
--Tu l'as tué!
--Non, non, je l'ai confié à un de mes complices qui, lorsque j'ai été
arrêté, a pu s'évader.
--Qu'en a-t-il fait?
--Il l'a élevé; il lui a donné les connaissances nécessaires pour entrer
dans le commerce, afin de nous servir et... Mais je ne dirai pas le
reste, à moins que vous ne me promettiez de ne pas me tuer.
--Des conditions, misérable!
--Eh bien! non, non; mais pitié; faites-moi seulement arrêter comme
coupable du crime d'aujourd'hui; ne parlez pas de l'autre. Laissez-moi
la chance de sauver ma tête.
--Tu veux donc vivre?
--Oh! oui, oui; qui sait? On ne peut pas prévoir ce qui arrive, dit
involontairement le brigand.
Il songeait déjà à la possibilité d'une nouvelle évasion.
--Tu veux vivre à tout prix... vivre?
--Mais vivre... quand ce serait à la chaîne! pour un mois, pour huit
jours... Oh! que je ne meure pas à l'instant...
--Confesse tous tes crimes, tu vivras.
--Je vivrai! oh! bien vrai? je vivrai?
--Écoute, par pitié, pour ta femme, pour ton fils, je veux te donner un
sage conseil: meurs aujourd'hui, meurs...
--Oh! non, non, ne revenez pas sur votre promesse, laissez-moi vivre,
l'existence la plus affreuse, la plus épouvantable, n'est rien auprès de
la mort.
--Tu le veux?
--Oh! oui, oui...
--Tu le veux?
--Oh! je ne m'en plaindrai jamais.
--Et ton fils, qu'en as-tu fait?
--Cet ami dont je vous parle lui avait fait apprendre la tenue des
livres pour le mettre dans une maison de banque, afin qu'il pût nous
renseigner... à certains égards. C'était convenu entre nous. Quoiqu'à
Rochefort, et en attendant mon évasion, je dirigeais le plan de cette
entreprise, nous correspondions par chiffres.
--Cet homme m'épouvante! s'écria Rodolphe en frémissant; il est des
crimes que je ne soupçonnais pas. Avoue... avoue... pourquoi voulais-tu
faire entrer ton fils chez un banquier?
--Pour... vous entendez bien... étant d'accord avec nous... sans le
paraître... inspirer de la confiance au banquier... nous seconder...
et...
--Oh! mon Dieu! son fils, son fils! s'écria Rodolphe avec une
douloureuse horreur, en cachant sa tête dans ses mains.
--Mais il ne s'agissait que de faux! s'écria le brigand; et encore,
quand on lui a révélé ce qu'on attendait de lui, mon fils s'est
indigné... Après une scène violente avec la personne qui l'avait élevé
pour nos projets, il a disparu... Il y a dix-huit mois de cela...
Depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu... Vous verrez là, dans mon
portefeuille, l'indication des démarches que cette personne a tentées
pour le retrouver, dans la crainte qu'il ne dénonçât l'association; mais
on a perdu ses traces à Paris. La dernière maison qu'il a habitée était
rue du Temple, n° 14, sous le nom de François Germain; l'adresse est
aussi dans mon portefeuille. Vous voyez, j'ai tout dit, tout... Tenez
votre promesse, faites-moi seulement arrêter pour le vol de ce soir.
--Et le marchand de bestiaux de Poissy?
--Il est impossible que cela se découvre, il n'y a pas de preuves. Je
veux bien vous l'avouer à vous, pour montrer ma bonne volonté; mais
devant le juge je nierais...
--Tu l'avoues donc?
--J'étais dans la misère, je ne savais comment vivre... C'est la
Chouette qui m'a conseillé... Maintenant je me repens... vous le voyez,
puisque j'avoue... Ah! si vous étiez assez généreux pour ne pas me
livrer à la justice, je vous donnerais ma parole d'honneur de ne pas
recommencer.
--Tu vivras... et je ne te livrerai pas a la justice.
--Vous me pardonnez? s'écria le Maître d'école, ne croyant pas à ce
qu'il entendait; vous me pardonnez?
--Je te juge... et je te punis! s'écria Rodolphe d'une voix tonnante. Je
ne te livrerai pas à la justice, parce que tu irais au bagne ou à
l'échafaud, et il ne faut pas cela... non, il ne le faut pas... Au
bagne! pour dominer encore cette tourbe par ta force et par ta
scélératesse! pour satisfaire encore tes instincts d'oppression
brutale!... pour être abhorré, redouté de tous; car le crime a son
orgueil, et tu te réjouis dans ta monstruosité!... Au bagne! non, non:
ton corps de fer défie les labeurs de la chiourme et le bâton des
argousins. Et puis les chaînes se brisent, les murs se percent, les
remparts s'escaladent; et quelque jour encore tu romprais ton ban pour
te jeter de nouveau sur la société comme une bête féroce enragée,
marquant ton passage par la rapine et par le meurtre... car rien n'est à
l'abri de ta force d'Hercule et de ton couteau; et il ne faut pas que
cela soit... non il ne le faut pas! Puisque au bagne tu briserais ta
chaîne... pour garantir la société de ta rage, que faire? Te livrer au
bourreau?
--Mais c'est donc ma mort que vous voulez? s'écria le brigand, c'est
donc ma mort?
--La mort! ne l'espère pas... Tu es si lâche, tu la crains tant... la
mort... que jamais tu ne la croirais imminente! Dans ton acharnement à
vivre, dans ton espérance obstinée, tu échapperais aux angoisses de sa
formidable approche! Espérance stupide, insensée!... il n'importe...
elle te voilerait l'horreur expiatrice du supplice; tu n'y croirais que
sous l'ongle du bourreau! Et alors, abruti par la terreur, ce ne serait
plus qu'une masse inerte, insensible, qu'on offrirait en holocauste aux
mânes de tes victimes... Cela ne se peut pas... tu aurais cru te sauver
jusqu'à la dernière minute... toi, monstre... espérer? Comment!
l'espérance viendrait suspendre ses doux et consolants mirages aux murs
de ton cabanon... jusqu'à ce que la mort ait terni ta prunelle?...
Allons donc!... le vieux Satan rirait trop!... Si tu ne te repens pas...
je ne veux plus que tu espères dans cette vie, moi...
--Mais qu'est-ce que j'ai fait à cet homme?... Qui est-il? Que veut-il
de moi? Où suis-je?... s'écria le Maître d'école presque dans le délire.
Rodolphe continua:
--Si au contraire tu bravais effrontément la mort, il ne faudrait pas
non plus te livrer au supplice... Pour toi l'échafaud serait un sanglant
tréteau où, comme tant d'autres, tu ferais parade de ta férocité... où,
insouciant d'une vie misérable, tu damnerais ton âme dans un dernier
blasphème!... Il ne faut pas cela non plus... Il n'est pas bon au peuple
de voir le condamné badiner avec le couperet, narguer le bourreau et
souffler en ricanant sur la divine étincelle que le Créateur a mise en
nous... C'est quelque chose de sacré que le salut d'une âme. Tout crime
s'expie et se rachète, a dit le Sauveur, mais pour qui veut sincèrement
expiation et repentir. Du tribunal à l'échafaud le trajet est trop
court. Il ne faut pas que tu meures ainsi.
Le Maître d'école était anéanti... Pour la première fois de sa vie, il y
eut quelque chose qu'il redouta plus que la mort... Cette crainte vague
était horrible...
Le docteur nègre et le Chourineur regardaient Rodolphe avec angoisse,
ils écoutaient en frémissant cet accent sonore, tranchant, impitoyable
comme le fer d'une hache; ils sentaient leur coeur se serrer
douloureusement.
Rodolphe continua:
--Anselme Duresnel, tu n'iras donc pas au bagne... tu ne mourras donc
pas...
--Mais que voulez-vous de moi? C'est donc l'enfer qui vous envoie?
--Écoute..., dit Rodolphe en se levant d'un air solennel et en donnant à
son geste une autorité menaçante: Tu as criminellement abusé de ta
force... je paralyserai ta force... Les plus vigoureux tremblaient
devant toi... tu trembleras devant les plus faibles... Assassin... tu as
plongé des créatures de Dieu dans la nuit éternelle... les ténèbres de
l'éternité commenceront pour toi dans cette vie... aujourd'hui... tout à
l'heure... Ta punition enfin égalera tes crimes... Mais, ajouta Rodolphe
avec une sorte de pitié douloureuse, cette punition épouvantable te
laissera du moins l'horizon sans bornes de l'expiation... Je serais
aussi criminel que toi si, en te punissant, je ne satisfaisais qu'une
vengeance, si juste qu'elle fût... Loin d'être stérile comme la mort...
ta punition doit être féconde; loin de te damner... elle te peut
racheter... Si pour te mettre hors d'état de nuire... je te dépossède à
jamais des splendeurs de la création... si je te plonge dans une nuit
impénétrable... seul... avec le souvenir de tes forfaits... c'est pour
que tu contemples incessamment leur énormité... Oui... pour toujours
isolé du monde extérieur, tu seras forcé de regarder toujours en toi...
et alors, je l'espère, ton front bronzé par l'infamie rougira de
honte... ton âme endurcie par la férocité... corrodée par le crime...
s'amollira par la commisération... Chacune de tes paroles est un
blasphème... chacune de tes paroles sera une prière... Tu es audacieux
et cruel parce que tu es fort... tu seras doux et humble parce que tu
seras faible... Ton coeur est fermé au repentir... un jour tu pleureras
tes victimes... Tu as dégradé l'intelligence que Dieu avait mise en toi,
tu l'as réduite à des instincts de rapine et de meurtre... d'homme tu
t'es fait bête sauvage... un jour ton intelligence se retrempera par le
remords, se relèvera par l'expiation... Tu n'as pas même respecté ce que
respectent les bêtes sauvages... leurs femelles et leurs petits... Après
une longue vie consacrée à la rédemption de tes crimes, ta dernière
prière sera pour supplier Dieu de t'accorder le bonheur inespéré de
mourir entre ta femme et ton fils.
En disant ces dernières paroles, la voix de Rodolphe s'était tristement
émue.
Le Maître d'école ne ressentait presque plus de terreur... Il crut que
Rodolphe avait voulu l'effrayer avant que d'arriver à cette moralité.
Presque rassuré par la douceur de l'accent de son juge, le brigand,
d'autant plus insolent qu'il était moins effrayé, dit avec un rire
grossier:
--Ah çà, devinons-nous des charades, ou sommes-nous au catéchisme,
ici?...
Le Noir regarda Rodolphe avec inquiétude; il s'attendait à un accès de
fureur de sa part.
Il n'en fut rien... le jeune homme secoua la tête avec une ineffable
expression de tristesse et dit au docteur:
--Faites, David... Que Dieu me punisse seul si je me trompe!...
Et Rodolphe cacha sa figure dans ses deux mains...
À ces mots: «Faites, David!», le nègre sonna.
Deux hommes vêtus de noir entrèrent. D'un signe le docteur leur montra
la porte d'un cabinet latéral.
Les deux hommes y roulèrent le fauteuil où le Maître d'école était
garrotté de façon à ne pouvoir faire aucun mouvement. La tête était
fixée au dossier par une écharpe qui entourait le cou et les épaules.
--Assujettissez le front au fauteuil avec un mouchoir, et bâillonnez-le
avec un autre, dit David sans entrer dans le cabinet.
--Vous voulez donc m'égorger maintenant?... grâce!... dit le Maître
d'école, grâce!... et...
Puis l'on n'entendit plus rien qu'un murmure confus. Les deux hommes
reparurent... Le docteur leur fit un signe, ils sortirent.
--Monseigneur?... dit une dernière fois le Noir à Rodolphe, d'un air
interrogatif.
--Faites, répondit Rodolphe sans changer de position.
David entra lentement dans le cabinet.
--Monsieur Rodolphe, j'ai peur, dit le Chourineur tout pâle et d'une
voix tremblante. Monsieur Rodolphe, parlez-moi donc... j'ai peur...
est-ce que je rêve?... Mais qu'est-ce donc qu'il lui fait, au Maître
d'école, le nègre? Monsieur Rodolphe, on n'entend rien... Ça me fait
plus peur encore.
David sortit du cabinet; il était pâle comme le sont les nègres.
Ses lèvres étaient blanches.
Il sonna.
Les deux hommes reparurent.
--Ramenez le fauteuil.
On ramena le Maître d'école.
--Otez-lui son bâillon.
On le lui ôta.
--Vous voulez donc me mettre à la torture?... s'écria le Maître d'école
avec plus de colère que de douleur. Pourquoi vous êtes-vous amusé à me
piquer les yeux ainsi?... Vous m'avez fait mal... Est-ce pour me
martyriser encore dans l'ombre que vous avez éteint les lumières ici
comme là-dedans?...
Il y eut un moment de silence effrayant.
--Vous êtes aveugle, dit enfin David d'une voix émue.
--Ça n'est pas vrai! ça n'est pas possible! Vous avez fait la nuit
exprès!... s'écria le brigand en faisant de violents efforts sur son
fauteuil.
--Otez-lui ses liens, qu'il se lève, qu'il marche, dit Rodolphe.
Les deux hommes firent tomber les liens du Maître d'école.
Il se leva brusquement, fit un pas en tendant ses mains devant lui, puis
retomba dans le fauteuil en levant les bras au ciel.
--David, donnez-lui ce portefeuille, dit Rodolphe.
Le nègre mit dans les mains tremblantes du Maître d'école un petit
portefeuille.
--Il y a dans ce portefeuille assez d'argent pour t'assurer un abri...
et du pain... jusqu'à la fin de tes jours dans quelque solitude.
Maintenant tu es libre... va-t'en... et repens-toi... le Seigneur est
miséricordieux!
--Aveugle! répéta le Maître d'école en tenant machinalement le
portefeuille à sa main.
--Ouvrez les portes... qu'il parte! dit Rodolphe.
On ouvrit les portes avec fracas.
--Aveugle! aveugle! aveugle!!! répéta le brigand anéanti. Mon Dieu!
c'est donc vrai!
--Tu es libre, tu as de l'argent, va-t'en!
--Mais je ne puis m'en aller... moi! Comment voulez-vous que je fasse?
Je n'y vois plus!! s'écria-t-il avec désespoir. Mais c'est un crime
affreux que d'abuser ainsi de sa force pour...
--C'est un crime affreux d'abuser de sa force! répéta Rodolphe en
l'interrompant d'une voix solennelle. Et toi, qu'en as-tu fait, de ta
force?
--Oh! la mort... Oui, j'aurais préféré la mort! s'écria le Maître
d'école. Être à la merci de tout le monde, avoir peur de tout! Un enfant
me battrait maintenant! Que faire? Mon Dieu! que faire?
--Tu as de l'argent.
--On me le volera! dit le brigand.
--On te le volera! Entends-tu ces mots... que tu dis avec crainte, toi
qui as volé? Va-t'en!
--Pour l'amour de Dieu, dit le Maître d'école d'un air suppliant, que
quelqu'un me conduise! Comment vais-je faire dans les rues?... Ah!
tuez-moi! venez, tuez-moi! je vous le demande, par pitié... tuez-moi!
--Non, un jour tu te repentiras.
--Jamais, jamais je ne me repentirai! s'écria le Maître d'école avec
rage. Oh! je me vengerai! Allez... je me vengerai!...
Et, grinçant les dents de rage, il se précipita hors du fauteuil, les
poings fermés et menaçants.
Au premier pas qu'il fit, il trébucha.
--Non, non, je ne pourrai pas!... et être si fort pourtant! Ah! je suis
bien à plaindre... Personne n'a pitié de moi, personne.
Et il pleura.
Il est impossible de peindre l'effroi, la stupeur du Chourineur pendant
cette scène terrible: sa sauvage et rude figure exprimait la compassion.
Il s'approcha de Rodolphe et lui dit à voix basse:
--Monsieur Rodolphe, il n'a peut-être que ce qu'il mérite... c'est un
fameux scélérat! Il a aussi voulu me tuer tantôt; mais maintenant il est
aveugle, il pleure. Tenez, tonnerre! il me fait de la peine... il ne
sait comment s'en aller. Il peut se faire écraser dans les rues.
Voulez-vous que je le conduise quelque part où il pourra être tranquille
au moins?
--Bien..., dit Rodolphe, ému de cette générosité et prenant la main du
Chourineur; bien, va...
Le Chourineur s'approcha du Maître d'école et lui mit la main sur
l'épaule.
Le brigand tressaillit.
--Qu'est-ce qui me touche? dit-il d'une voix sourde.
--Moi...
--Qui, toi?
--Le Chourineur.
--Tu viens aussi te venger, n'est-ce pas?
--Tu ne sais comment sortir!... Prends mon bras... Je vais te conduire.
--Toi! toi!
--Oui, tu me fais de la peine... maintenant; viens!
--Tu veux donc me tendre un piège?
--Tu sais bien que je ne suis pas lâche... je n'abuserai pas de ton
malheur. Allons, partons, il fait jour.
--Il fait jour!!! ah! Je ne verrai plus jamais quand il fera jour, moi
s'écria le Maître d'école.
Rodolphe ne put supporter davantage cette scène, il rentra brusquement,
suivi de David, en faisant signe aux deux domestiques de s'éloigner.
Le Chourineur et le Maître d'école restèrent seuls.
--Est-ce vrai qu'il y a de l'argent dans le portefeuille qu'on m'a
donné? dit le brigand, après un long silence.
--Oui, j'y ai mis moi-même cinq mille francs. Avec cela tu peux te
placer en pension quelque part, dans quelque coin, à la campagne, pour
le restant de tes jours... ou bien veux-tu que je te conduise chez
l'ogresse?
--Non, elle me volerait.
--Chez Bras-Rouge?
--Il m'empoisonnerait pour me voler!
--Où veux-tu donc que je te conduise?
--Je ne sais pas. Tu n'es pas voleur, toi, Chourineur. Tiens, cache bien
mon portefeuille dans ma veste, que la Chouette ne le voie pas, elle me
dévaliserait.
--La Chouette? on l'a portée à l'hospice Beaujon. En me débattant contre
vous deux, cette nuit, je lui ai _déformé_ une jambe.
--Mais qu'est-ce que je vais devenir? mon Dieu! qu'est-ce que je vais
devenir? avec ce rideau noir, là, là toujours devant moi! Et sur ce
rideau noir si je voyais paraître les figures pâles et mortes de ceux...
Il tressaillit et dit d'une voix sourde au Chourineur:
--Cet homme de cette nuit, est-ce qu'il est mort?
--Non.
--Tant mieux!
Et le brigand resta quelque temps silencieux; puis tout à coup il
s'écria en bondissant de rage:
--C'est pourtant toi, Chourineur, qui me vaux cela! Brigand... sans toi
je refroidissais l'homme et j'emportais l'argent. Si je suis aveugle,
c'est ta faute! Oui, c'est ta faute!
--Ne pense plus à cela, c'est malsain pour toi. Voyons, viens-tu, oui ou
non?... Je suis fatigué, je veux dormir. C'est assez nocé comme ça.
Demain je retourne à mon train de bois. Je vas te conduire où tu
voudras, j'irai me coucher après.
--Mais je ne sais où aller, moi. Dans mon garni... je n'ose pas... il
faudrait dire...
--Eh bien! écoute; veux-tu, pour un jour ou deux, venir dans mon chenil?
Je te trouverai peut-être bien des braves gens qui, ne sachant pas qui
tu es, te prendront en pension chez eux comme un infirme. Tiens... il y
a justement un homme du port Saint-Nicolas, que je connais, dont la mère
habite Saint-Mandé; une digne femme, qui n'est pas heureuse. Peut-être
bien qu'elle pourrait se charger de toi... Viens-tu, oui ou non?
--On peut se fier à toi, Chourineur. Je n'ai pas peur d'aller chez toi
avec mon argent. Tu n'as jamais volé, toi... tu n'es pas méchant, tu es
généreux.
--Allons, c'est bon, assez d'épitaphes comme ça.
--C'est que je suis reconnaissant de ce que tu veux bien faire pour moi,
Chourineur. Tu es sans haine et sans rancune, toi..., dit le brigand
avec humilité, tu vaux mieux que moi.
--Tonnerre! je le crois bien; M. Rodolphe m'a dit que j'avais du coeur.
--Mais quel est-il donc, cet homme? Ce n'est pas un homme, s'écria le
Maître d'école avec un redoublement de fureur désespérée, c'est un
bourreau, un monstre!
Le Chourineur haussa les épaules et dit:
--Partons-nous?
--Nous allons chez toi, n'est-ce pas, Chourineur?
--Oui.
--Tu n'as pas de rancune de cette nuit, tu me le jures, n'est-ce pas?
--Oui.
--Et tu es sûr qu'il n'est pas mort... _l'homme_?
--J'en suis sûr.
--Ça sera toujours celui-là de moins, dit le brigand d'une voix sourde.
Et, s'appuyant sur le bras du Chourineur, il quitta la maison de l'allée
des Veuves.
_Fin de la première partie_