Récit du Chourineur

La confusion du Chourineur était d'autant plus profonde, qu'il venait

d'entendre le médecin noir appeler Rodolphe _monseigneur_ à plusieurs

reprises.

--Mais approche donc... donne-moi ta main! dit Rodolphe.

--Pardon, monsieur... non, je voulais dire monseigneur... mais...

--Appelle-moi monsieur Rodolphe, comme toujours... J'aime mieux cela.

--Et moi aussi je serai moins gêné... Mais, pour ma main, excusez...

j'ai fait tant d'ouvrage depuis tantôt...

Et il avança timidement sa main noire et calleuse.

Rodolphe la serra cordialement.

--Voyons, assieds-toi et raconte-moi tout... comment as-tu découvert la

cave?... Mais j'y songe, le Maître d'école?

--Il est en sûreté, dit le médecin noir.

--Ficelés comme deux carottes de tabac... lui et la Chouette... Vu la

figure qu'ils doivent se faire s'ils se regardent, ils doivent joliment

se répugner à l'heure qu'il est.

--Et mon pauvre Murph! Mon Dieu, j'y pense seulement maintenant! David,

où a-t-il été blessé?

--Au côté droit, monseigneur... heureusement vers la dernière fausse

côte...

--Oh! il me faudra une vengeance terrible, terrible!... David! je compte

sur vous.

--Monseigneur le sait, je suis à lui âme et corps, répondit froidement

le Noir.

--Mais comment es-tu arrivé à temps, mon brave? dit Rodolphe au

Chourineur.

--Si vous vouliez, monseign... non, monsieur Rodolphe... je commencerais

par le commencement.

--Tu as raison; je t'écoute.

--Vous savez qu'hier soir vous m'avez dit, en revenant de la campagne,

où vous étiez allé avec la pauvre Goualeuse: «Tâche de trouver le Maître

d'école dans la Cité; tu lui diras que tu sais un bon coup à faire, que

tu ne veux pas en être; mais que s'il veut ta place il n'a qu'à se

trouver demain (c'était ce matin) à la barrière de Bercy, au

Panier-Fleuri, et que là il verrait celui qui a _nourri le poupard_[79].»

--Très-bien!

--En vous quittant, je trotte à la Cité... Je vas chez l'ogresse: pas de

Maître d'école; je fais la rue Saint-Éloi, la rue aux Fèves, la rue de

la Vieille-Draperie... personne... Enfin je l'empaume avec cette limace

de Chouette au parvis Notre-Dame, chez un petit tailleur, revendeur,

receleur et voleur; ils voulaient flamber avec l'argent volé du grand

monsieur en deuil qui voulait vous faire quelque chose; ils achetaient

des défroques d'hasard. La Chouette marchandait un châle rouge... Vieux

monstre!... Je dévide _mon chapelet_ au Maître d'école: il me dit que ça

lui va, et qu'il sera au rendez-vous. Bon! Ce matin, selon vos ordres

d'hier, j'accours ici vous rendre la réponse... Vous me dites: «Mon

garçon, reviens demain matin avant le jour, tu passeras la journée dans

la maison, et le soir... tu verras quelque chose qui en vaut la

peine...» Vous ne m'en jaspinez pas plus; mais j'en comprends

d'avantage. Je me dis: «C'est un coup monté pour faire une farce au

Maître d'école demain, en l'amorçant pour une affaire. C'est un vrai

scélérat... Il a assassiné le marchand de boeufs... J'en suis...»

--Et mon tort a été de ne pas tout te dire, mon garçon... Cet affreux

malheur ne serait peut-être pas arrivé.

--Ça vous regardait, monsieur Rodolphe; ce qui me regardait, moi,

c'était de vous servir... parce qu'enfin... je ne sais comment ça se

fait, je vous l'ai déjà dit, je me sens comme votre bouledogue; enfin...

suffit... Je dis donc: «C'est demain la noce, aujourd'hui j'ai congé, M.

Rodolphe m'a payé les deux journées que j'ai perdues, et deux autres

d'avance, car voilà trois jours que je ne parais pas chez mon maître

débardeur, et, n'étant pas millionnaire, le travail... c'est mon pain.»

Je m'ajoute: «Tiens, au fait, M. Rodolphe me paye mon temps, mon temps

lui appartient, je vas l'employer pour lui.» Ça me donne l'idée que

voilà: «Le Maître d'école est malin, il doit craindre une souricière. M.

Rodolphe lui proposera la chose pour demain, c'est vrai; mais le gueux

est capable de venir dans la journée flâner par ici pour reconnaître les

alentours et, s'il se défie de M. Rodolphe, d'amener un autre _grinche_,

ou bien encore de dire: À demain, et de faire le coup pour son compte

aujourd'hui.»

--Tu as deviné juste... c'est ce qui est arrivé... Et la Providence a

voulu que je te doive la vie!

--C'est étonnant, monsieur Rodolphe, comme depuis que je vous connais il

m'aboule des choses qui ont l'air de se manigancer là-haut! Et puis j'ai

des idées que je n'avais jamais eues, depuis que vous m'avez dit: «Mon

garçon, il y a en toi du coeur et de l'honneur.» Du coeur! de l'honneur!

tonnerre! ces mots-là vous remuent quelque chose dans le ventre. Allez,

monsieur Rodolphe, quand on est habitué à s'entendre crier au loup, au

chien enragé! quand on veut seulement approcher des honnêtes gens...

--Ainsi, tu as depuis quelques jours des pensées nouvelles pour toi?

--Bien sûr, monsieur Rodolphe. Tenez, je me disais encore: Maintenant,

je connaîtrais quelqu'un qui aurait fait un mauvais coup... la boisson,

la colère... enfin... n'importe quoi... je lui dirais: «Mon homme, tu as

fait un mauvais coup, c'est bon... Mais c'est pas tout ça; ce n'est pas

pour le roi de Prusse que le bon Dieu compose les gens qui se noient,

qui rôtissent ou qui crèvent de faim; tu vas me faire l'amitié, si tu

gagnes quarante sous, d'en donner vingt à des pauvres vieux, ou à des

petits enfants; enfin à ceux qui, plus malheureux que toi, n'ont ni pain

ni force... et surtout n'oublie pas, mon homme, que s'il y a quelqu'un à

sauver en risquant sa peau à coup sûr, c'est actuellement ton négoce!

Moyennant ça, et que tu ne recommences pas tes bêtises, tu me trouveras

toujours...» Mais, pardon, monsieur Rodolphe, je bavarde... et vous êtes

curieux...

--Non; j'aime à entendre parler ainsi. Et puis je ne saurai que trop tôt

comment est arrivé l'horrible malheur dont mon pauvre Murph a été la

victime... Je me croyais certain de ne pas quitter le Maître d'école

d'un pas, d'une minute, durant cette dangereuse entreprise... Alors il

m'eût tué mille fois... avant que de toucher à Murph. Hélas! le sort en

a décidé autrement... Continue, mon garçon.

--Voulant donc employer mon temps pour vous, monsieur Rodolphe, je me

dis: «Faut aller m'embosser quelque part d'où je puisse voir les murs,

la porte du jardin, il n'y a que cette entrée-là... Si je trouve un bon

coin... il pleut, j'y resterai toute la journée, toute la nuit surtout,

et demain matin je serai tout porté...» Je m'étais dit ça sur le coup de

deux heures, à Batignolles, où j'avais été manger un morceau en vous

quittant, monsieur Rodolphe... Je reviens aux Champs-Élysées... Je

cherche à me nicher... Qu'est-ce que je vois? Un petit bouchon à dix pas

de votre porte... Je m'établis au rez-de-chaussée, près de la fenêtre,

je demande un litre et un quarteron de noix, disant que j'attends des

amis... un bossu et une grande femme, ça a l'air plus naturel. Je

m'installe, et me voilà à dévisager votre porte... Il pleuvait, le

tremblement; personne ne passait, la nuit venait...

--Mais, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur, pourquoi n'es-tu pas

allé chez moi?

--Vous m'avez dit de revenir le lendemain matin, monsieur Rodolphe... Je

n'ai pas osé revenir avant. J'aurais eu l'air de faire le câlin, le

_brosseur_, comme disent les troupiers. Après tout, je sais ce que je

suis, un _fagot affranchi_[80], et quand quelqu'un comme vous est avec

moi comme vous êtes, monsieur Rodolphe... il ne faut pas aller à lui que

s'il vous dit: «Viens!» Après ça, je verrais une araignée sur le collet

de votre habit que je vous l'ôterais et je l'écraserais sans vous en

demander la permission... Vous comprenez?... J'étais donc à la fenêtre

du bouchon, cassant mes noix et buvant ma piquette, lorsqu'à travers le

brouillard je vois débouler la Chouette avec le _môme_ à Bras-Rouge, le

petit Tortillard...

--Bras-Rouge! Il est donc le maître du cabaret souterrain des

Champs-Élysées? s'écria Rodolphe.

--Oui, monsieur Rodolphe; vous ne le saviez pas?

--Non, je croyais qu'il demeurait dans la Cité...

--Il y demeure aussi... il demeure partout, Bras-Rouge... C'est un fin

et fier gueux, allez, avec sa perruque jaune et son nez pointu...

Finalement, quand je vois débouler la Chouette et Tortillard, je me dis:

«Bon, ça va chauffer!» En effet, Tortillard se blottit dans un des

fossés de l'allée, en face de votre porte, comme s'il se mettait à

l'abri de l'ondée, et il fait la taupe... La Chouette, elle, ôte son

bonnet, le met dans sa poche et sonne à la porte. Ce pauvre M. Murph,

votre ami, vient ouvrir à la borgnesse; et la voilà qui fait ses grands

bras en courant dans le jardin. Je donnais en moi-même ma langue aux

chiens de ne pouvoir deviner ce que venait faire la Chouette... Enfin

elle ressort, remet son bonnet, dit deux mots à Tortillard, qui rentre

dans son trou; et elle détale... Je me continue: «Minute!... ne nous

embrouillons pas. Tortillard est venu avec la Chouette; le Maître

d'école et M. Rodolphe sont donc chez Bras-Rouge. La Chouette est venue

_battre l'antif_[81] dans la maison; ils vont donc faire le coup ce

soir. S'ils font le coup ce soir, M. Rodolphe, qui croit qu'il se fera

demain, est donc enfoncé. Si M. Rodolphe est enfoncé, je dois aller chez

Bras-Rouge voir de quoi il retourne; oui, mais si pendant ce temps-là le

Maître d'école arrive... c'est juste. Alors, tant pis, je vais entrer

dans la maison et dire à M. Murph: «Méfiez-vous». Oui, mais cette petite

vermine de Tortillard est près de la porte, il m'entendra sonner, il me

verra, il donnera l'éveil à la Chouette; si elle revient... ça gâtera

tout... d'autant plus que M. Rodolphe s'est peut-être arrangé autrement

pour ce soir...» Tonnerre! ces oui et ces non me papillotaient dans la

cervelle... J'étais abruti, je n'y voyais plus que du feu... je ne

savais que faire; je me dis: «Je vais sortir, le grand air me

conseillera peut-être» Je sors... il me conseille, j'ôte ma blouse et ma

cravate, je vas au fossé de Tortillard, je prends le moutard par la peau

du dos; il a beau gigoter, m'égratigner et piailler... je l'entortille

dans ma blouse comme dans un sac, j'en noue un bout avec les manches,

l'autre avec ma cravate, il pouvait respirer; je prends le paquet sous

mon bras, je vois près de là un jardin maraîcher entouré d'un petit mur;

je jette Tortillard au milieu d'un plant de carottes; il grognait sourd

comme un cochon de lait, mais à deux pas on ne l'entendait pas... Je

file, il était temps! Je grimpe sur un des grands arbres de l'allée,

juste en face votre porte, au-dessus du fossé de Tortillard. Dix minutes

après j'entends marcher; il pleuvait toujours. Il faisait si noir... si

noir, que le _boulanger_[82] aurait marché sur sa queue... J'écoute:

c'était la Chouette: «Tortillard... Tortillard...» qu'elle dit tout bas.

Oui, cherche ton Tortillard! «Il pleut, le _môme_ se sera lassé

d'attendre, dit le Maître d'école, en jurant. Si je l'attrape, je

l'écorche!!!

«--Fourline, prends garde, reprit la Chouette, peut-être qu'il sera venu

nous prévenir de quelque chose. Si c'était une souricière!... L'autre ne

voulait faire le coup qu'à dix heures.

«--C'est pour ça, répond le Maître d'école, il n'en est que sept. Tu as

vu l'argent... Qui ne risque rien n'a rien; donne-moi la pince et le

ciseau froid.»

--Ces instruments? demanda Rodolphe.

--Ils venaient de chez Bras-Rouge; oh! il a une maison bien montée. En

un rien la porte est forcée. «Reste-là, dit le Maître d'école à la

Chouette; attention, et _crible à la grive_[83] si tu entends quelque

chose.--Passe ton _surin_ dans une boutonnière de ton gilet, pour

pouvoir le tirer tout de suite», dit la borgnesse. Et le Maître d'école

entre dans le jardin. Je me dis tout de suite: «M. Rodolphe n'est pas

là; il est mort ou vivant dans ce moment-ci; je n'y peux rien, mais les

amis de nos amis sont nos...» Oh! non; pardon, Monseigneur!

--Va, va. Eh bien?

--Je me dis: «Le Maître d'école peut assassiner M. Murph, l'ami à

Rodolphe, qui ne s'attend à rien. C'est là où ça chauffe d'abord.» Je

saute de mon arbre, je tombe sur la Chouette: je l'étourdis de deux

coups de poing... choisis... Elle tombe sans souffler... J'entre dans le

jardin... Tonnerre! monsieur Rodolphe!... c'était trop tard...

--Pauvre Murph!!...

--Entendant du bruit à la porte, il était sans doute sorti du vestibule;

il se roulait avec le Maître d'école sur le petit perron; déjà blessé,

il tenait toujours ferme, sans crier au secours. Brave homme! il est

comme les bons chiens: «Des coups de dent, pas de coups de gueule», que

je me dis... et je me jette à pile ou face sur tous les deux, en

empoignant le Maître d'école par une gigue, c'était le seul morceau de

disponible pour le moment.

«Vive la Charte! c'est moi! le Chourineur! Part à deux, monsieur Murph!

«--Ah! brigand! mais d'où sors-tu donc? me crie le Maître d'école,

étourdi de ça.

«--Curieux, va!» que je lui réponds en lui tenaillant une de ses jambes

entre mes genoux, et en lui empoignant un aileron: c'était celui du

poignard, c'était le bon.

«Et... Rodolphe?» me crie M. Murph, tout en m'aidant.

--Brave, excellent homme! murmura Rodolphe avec douleur.

--«Je n'en sais rien, que je réponds. Ce gueux-là l'a peut-être tué.» Et

je redouble sur le Maître d'école, qui tâchait de me larder avec son

poignard; mais j'étais couché la poitrine sur son bras, il n'avait que

le poignet de libre. «Vous êtes donc tout seul? que je dis à M. Murph,

en continuant de nous débattre avec le Maître d'école.

«--Il y a du monde près d'ici, mais on ne m'entendrait pas crier.

«--Est-ce loin?

«--Il y en a pour dix minutes.

«--Crions au secours, s'il y a des passants, ils viendront nous aider.

«--Non; puisque nous le tenons, il faut le garder ici... Mais je me sens

faible... je suis blessé, me dit M. Murph.

«--Tonnerre! alors... courez chercher du secours, si vous en avez le

temps. Je tâcherai de le retenir; ôtez-lui son couteau, aidez-moi

seulement à me battre sur lui; quoiqu'il soit deux fois fort comme moi,

je m'en charge, une fois que je l'aurai accroché.» Le Maître d'école ne

disait rien, on ne l'entendait que souffler comme un boeuf; mais,

tonnerre!!! quels efforts. M. Murph n'avait pas pu lui arracher son

poignard, la poigne de cet homme-là c'est un étau. Enfin, en pesant

toujours de tout mon corps sur son bras droit, je lui passe mes deux

mains derrière le cou et je les joins... comme si je voulais

l'embrasser. De le crocher comme ça, c'était mon ambition, alors je dis

à Murph: «Dépêchez-vous... je vous attends. Si vous avez quelqu'un de

trop, faite ramasser la Chouette derrière la porte du jardin, je l'ai

engourdie.» Je reste seul avec le Maître d'école. Il savait ce qui

l'attendait.

--Il ne le savait pas!... ni toi non plus, mon brave, dit Rodolphe d'un

air sombre, les traits contractés par cette expression dure, presque

féroce, dont nous avons parlé.

Le Chourineur, étonné, dit à Rodolphe:

--Je croyais que le Maître d'école se doutait de ce qui l'attendait;

car, tonnerre! c'est pas pour me vanter... mais il y a eu un moment où

je n'étais pas à la noce. Nous étions moitié par terre, moitié sur la

dernière dalle du perron... J'avais mes bras autour de son cou... ma

joue contre sa joue. J'entendais ses dents grincer. Il faisait noir...

il pleuvait toujours, et la lampe restée dans le vestibule, nous

éclairait un peu. J'avais passé une de ses jambes dans les miennes.

Malgré ça, il avait les reins si forts qu'il nous soulevait tous les

deux à un pied de terre. Il voulait me mordre, mais il ne pouvait pas.

Jamais je ne m'étais senti si vigoureux. Tonnerre! le coeur me battait,

mais dans un bon endroit. Je me disais: «Je suis comme quelqu'un qui

s'accrocherait à un chien enragé pour l'empêcher de se jeter sur le

monde.»

«Laisse-moi me sauver, et je ne te ferai rien, me dit le Maître d'école.

«--Ah! tu es lâche! que je lui dis; ton courage n'est donc que ta force?

Tu n'aurais pas osé assassiner le marchand de boeufs de Poissy pour le

voler s'il avait été seulement aussi fort que moi, hein!

--Non, me dit-il, mais je vais te tuer comme lui.»

--En disant ça, il fit un haut-le-corps violent, en roidissant les

jambes en même temps, qu'il me jeta de côté; mais j'avais toujours mes

mains croisées sous sa tête, et son bras droit sous moi. Une fois qu'il

a eu les deux jambes libres, il s'en est solidement servi. Ça lui a

donné de l'élan. Il m'a retourné à demi. Si je n'avais pas tenu bon le

bras du poignard, j'étais fini. Dans ce moment-là, mon poignet gauche a

porté à faux; j'ai été obligé de desserrer les doigts. Ça se gâtait. Je

me dis: «Je suis dessous, il est dessus; il va me tuer. C'est égal,

j'aime mieux ma place que la sienne... M. Rodolphe m'a dit que j'avais

du coeur et de l'honneur. Je sens que c'est vrai.» J'en étais là, quand

j'aperçois la Chouette tout debout sur le perron... avec son oeil rond

et son châle rouge. Tonnerre! j'ai cru avoir le cauchemar. «Finette! lui

crie le Maître d'école, j'ai laissé tomber le couteau; ramasse-le...

là... sous lui... et frappe... dans le dos, entre les épaules.

«--Attends, attends, Fourline, que je m'y reconnaisse...» Et voilà la

chouette qui tourne... qui tourne autour de nous comme un oiseau de

malheur qu'elle était. Enfin elle voit le poignard... veut sauter

dessus. J'étais à plat ventre, je lui envoie un coup de talon dans

l'estomac, je la renverse; mais elle se lève et s'acharne. Je n'en

pouvais plus; je me cramponnais encore au Maître d'école; mais il me

donnait en dessous des coups si forts dans la mâchoire que j'allais tout

lâcher. Je commençais à m'étourdir... lorsque je vois trois ou quatre

gaillards armés qui dégringolent le perron... et M. Murph, tout pâle, se

soutenant à peine sur M. le médecin. On empoigne le Maître d'école et la

Chouette, et ils sont ficelés. C'était pas tout, ça. Il me fallait M.

Rodolphe. Je saute sur la Chouette, je me souviens de la dent de la

pauvre Goualeuse, je lui empoigne le bras, et je le lui tords en lui

disant: «Où est M. Rodolphe?» Elle tient bon. Au second tour, elle me

crie: «Chez Bras-Rouge, dans la cave, au Coeur-Saignant.» Bon. En

passant, je veux prendre Tortillard dans sa planche de carottes; c'était

mon chemin. Je regarde... il n'y avait plus rien que ma blouse. Il

l'avait rongée avec ses dents. J'arrive au Coeur-Saignant, je saute à la

gorge de Bras-Rouge. «Où est le jeune homme qui est venu ici ce soir

avec le Maître d'école?

«--Ne me serre pas si fort, je vais te le dire; on a voulu lui faire une

farce, on l'a enfermé dans ma cave; nous allons lui ouvrir.» Nous

descendons... personne: «Il sera sorti pendant que j'avais le dos

tourné, dit Bras-Rouge; tu vois bien qu'il n'y a personne.» Je m'en

allais tout triste, lorsqu'à la lueur de la lanterne je vois une autre

porte. J'y cours, je tire à moi, je reçois comme qui dirait un fameux

seau d'eau sur la boule. Je vois vos deux pauvres bras en l'air. Je vous

repêche et je vous rapporte ici sur mon dos, vu qu'il n'y avait personne

pour aller chercher un fiacre. Voilà, monsieur Rodolphe, et je puis

dire, sans me vanter, que je suis fièrement content...

--Mon garçon, je te dois la vie... c'est une dette... je l'acquitterai,

sois-en sûr, et de toutes les façons... tu as tant de coeur... que tu

partageras le sentiment qui m'anime à cette heure... je ressens une

affreuse inquiétude pour l'ami que tu as, si vaillamment sauvé, et un

besoin de vengeance féroce contre celui qui a failli vous tuer tous

deux.

--Je comprends ça, monsieur Rodolphe... sauter sur vous en traître, vous

jeter dans un cave et vous porter évanoui dans un caveau pour vous

noyer, ça mérite ce qui revient au Maître d'école... il m'a avoué qu'il

avait assassiné le marchand de boeufs. Je ne suis pas capon, mais,

tonnerre! j'irais cette fois de bon coeur chercher la garde pour le

faire empoigner, le brigand!

--David, voulez-vous aller savoir des nouvelles de Murph! dit Rodolphe

sans répondre au Chourineur. Vous reviendrez ensuite.

Le Noir sortit.

--Sais-tu où est le Maître d'école, mon garçon?

--Dans une salle basse avec la Chouette. Vous allez envoyer chercher la

garde, monsieur Rodolphe?

--Non...

--Est-ce que vous voudriez le lâcher? Ah! monsieur Rodolphe, pas de ces

générosités-là. J'en reviens à ce que j'ai dit, c'est un chien enragé.

Prenez garde aux passants!

--Il ne mordra plus personne... rassure-toi.

--Vous allez donc le renfermer quelque part?

--Non! dans une demi-heure il sortira d'ici.

--Le Maître d'école?

--Oui.

--Sans gendarmes?

--Oui...

--Comment! il sortira d'ici libre?

--Libre...

--Et tout seul?

--Oui, tout seul...

--Mais il ira...?

--Où il voudra, dit Rodolphe en interrompant le Chourineur avec un

sourire qui l'épouvanta...

Le Noir rentra.

--Eh bien! David... et Murph...?

--Il sommeille, monseigneur, dit tristement le médecin. La respiration

est toujours... oppressée...

--Toujours du danger?

--Sa position... est très-grave, monseigneur... Pourtant, il faut

espérer...

--Oh! Murph! vengeance!... vengeance!... s'écria Rodolphe avec une

fureur froide et concentrée. Puis il ajouta: David... un mot...

Et il parla tout bas à l'oreille du Noir.

Celui-ci tressaillit.

--Vous hésitez? lui dit Rodolphe. Je vous ai pourtant souvent entretenu

de cette idée... Le moment de l'appliquer est venu...

--Je n'hésite pas, monseigneur... Cette idée, je l'approuve... elle

renferme toute une réforme pénale digne de l'examen des grands

criminalistes, car cette peine serait à la fois... simple... terrible...

et juste... Dans ce cas-ci, elle est applicable. Sans nombrer les crimes

qui ont jeté ce brigand au bagne pour sa vie... il a commis trois

meurtres... le marchand de boeufs... Murph... et vous, c'est justice...

--Et il aura encore devant lui l'horizon sans bornes du repentir, ajouta

Rodolphe. Bien, David... vous me comprenez...

--Nous concourrons à la même oeuvre... monseigneur...

Après un moment de silence, Rodolphe ajouta:

--Ensuite cinq mille francs lui suffiront-ils, David?

--Parfaitement, monseigneur.

--Mon garçon, dit Rodolphe au Chourineur ébahi, j'ai deux mots à dire à

monsieur. Pendant ce temps-là, va dans la chambre à côté... tu trouveras

un grand portefeuille rouge sur un bureau; tu y prendras cinq billets de

mille francs que tu m'apporteras...

--Et pour qui ces cinq mille francs? s'écria involontairement le

Chourineur.

--Pour le Maître d'école... et tu diras en même temps qu'on l'amène

ici...

Les mystères de Paris, Tome I · 第 45 / 98 题