Le garde-malade

Arraché à une mort certaine par le Chourineur, et transporté dans la

maison de l'allée des Veuves explorée par la Chouette avant la tentative

du Maître d'école, Rodolphe est couché dans une chambre confortablement

meublée; un grand feu brille dans la cheminée, une lampe placée sur une

commode répand une vive clarté dans l'appartement; le lit de Rodolphe,

entouré d'épais rideaux de damas vert, reste dans l'obscurité.

Un nègre de moyenne taille, à cheveux et sourcils blancs, vêtu avec

recherche et portant un ruban orange et vert à la boutonnière de son

habit bleu, tient à la main gauche une montre d'or à secondes, et qu'il

semble consulter en comptant de sa main droite les pulsations du pouls

de Rodolphe.

Ce Noir est triste, pensif; il regarde Rodolphe endormi avec

l'expression de la plus tendre sollicitude.

Le Chourineur, vêtu de haillons, souillé de boue, est immobile au pied

du lit; il a les bras pendants et les mains croisées; sa barbe rousse

est longue; son épaisse chevelure couleur de filasse est en désordre et

imbibée d'eau; ses gros traits sont durs, bronzés; pourtant sous cette

laide et rude écorce perce une ineffable expression d'intérêt et de

pitié... Osant à peine respirer, il ne soulève qu'avec contrainte sa

large poitrine; inquiet de l'attitude méditative du docteur nègre,

redoutant un fâcheux pronostic, il se hasarde à faire à voix basse cette

réflexion philosophique en contemplant Rodolphe:

--Qui est-ce qui dirait pourtant, à le voir faible comme ça, que c'est

lui qui m'a si crânement festonné les coups de poing de la fin!... Il ne

sera pas longtemps à reprendre ses forces... n'est-ce pas, monsieur le

médecin? Foi d'homme, je voudrais bien qu'il me tambourinât sa

convalescence sur le dos... ça le secouerait... n'est-ce pas, monsieur

le médecin?

Le Noir, sans répondre, fit un léger signe de la main.

Le Chourineur resta muet.

--La potion? dit le Noir.

Aussitôt le Chourineur, qui avait respectueusement laissé ses souliers

ferrés à la porte, alla vers la commode en marchant sur le bout des

orteils le plus légèrement possible; mais cela avec des contorsions

d'enjambements, des balancements de bras, des renflements de dos et

d'épaules, qui eussent paru fort plaisants dans toute autre

circonstance.

Le pauvre diable avait l'air de vouloir ramener toute sa pesanteur dans

la partie de lui-même qui ne touchait pas le sol; ce qui, malgré le

tapis, n'empêchait pas le parquet de gémir sous la pesante stature du

Chourineur. Malheureusement, dans son ardeur de bien faire et de peur de

laisser échapper la fiole diaphane qu'il apportait précieusement, il en

serra tellement le goulot dans sa large main que le flacon se brisa, et

la potion inonda le tapis.

À la vue de ce méfait, le Chourineur resta immobile une de ses grosses

jambes en l'air, les orteils nerveusement contractés et regardant

alternativement, d'un air confus, et le docteur et le goulot qui lui

restait à la main.

--Diable de maladroit! s'écria le nègre avec impatience.

--Tonnerre d'imbécile! s'écria le Chourineur en s'apostrophant lui-même.

--Ah! reprit l'Esculape en regardant la commode, heureusement vous vous

êtes trompé, je voulais l'autre fiole...

--La petite rougeâtre? dit bien bas le malencontreux garde-malade.

--Sans doute... il n'y a que celle-là.

Le Chourineur, en tournant prestement sur ses talons par une vieille

habitude militaire, écrasa les débris du flacon: des pieds plus délicats

eussent été cruellement déchirés; mais l'ex-débardeur devait à la

spécialité de sa profession une paire de sandales naturelles, dures

comme le sabot d'un cheval.

--Prenez donc garde, vous allez vous blesser! s'écria le médecin.

Le Chourineur ne fit pas l'ombre d'attention à cette recommandation.

Profondément préoccupé de sa nouvelle mission, dont il voulait se tirer

à sa gloire afin de faire oublier sa première maladresse, il fallut voir

avec quelle délicatesse, avec quelle légèreté, avec quel scrupule,

écartant ses deux gros doigts, il saisit le mince cristal... Un papillon

n'eût pas laissé un atome de la poussière dorée de ses ailes entre le

pouce et l'index du Chourineur.

Le docteur noir frémit d'un nouvel accident qui pouvait arriver par

excès de précaution. Heureusement la potion évita cet écueil.

Le Chourineur, en s'approchant du lit, broya de nouveau sous ses pieds

ce qui restait de l'autre flacon.

--Mais, malheureux, vous voulez donc vous estropier? dit le docteur à

voix basse.

Le Chourineur le regarda tout surpris.

--Eh! de quoi m'estropier, monsieur le médecin?

--Voilà deux fois que vous marchez sur du verre.

--Si ce n'est que ça, ne faites pas attention... J'ai le dessous des

_arpions_ doublé en _cuir de brouette_[78].

--Une petite cuiller! dit le docteur.

Le Chourineur recommença ses évolutions _sylphidiques_ et apporta ce que

le docteur lui demandait.

Après quelques cuillerées de cette potion, Rodolphe fit un mouvement et

agita faiblement les mains.

--Bien! bien! il sort de sa torpeur, dit le médecin. La saignée l'a

soulagé, bientôt il sera hors d'affaire.

--Sauvé! bravo! vive la Charte! s'écria le Chourineur dans l'explosion

de sa joie.

--Mais tenez-vous donc tranquille!

--Oui, monsieur le médecin.

--Le pouls se règle... À merveille... à merveille!

--Et le pauvre ami de M. Rodolphe, monsieur le médecin. Tonnerre! quand

il va savoir! Heureusement que...

--Silence!

--Oui, monsieur le médecin.

--Asseyez-vous.

--Mais, monsieur le...

--Asseyez-vous donc; vous m'inquiétez en rôdant toujours autour de moi,

cela me distrait. Voyons, asseyez-vous!

--Monsieur le médecin, je suis aussi malpropre qu'une bûche de bois

flottée qu'on va débarder de son train, je salirais les meubles.

--Alors, asseyez-vous par terre.

--Je salirais le tapis.

--Faites comme vous voudrez; mais, au nom du ciel, restez en repos, dit

le docteur avec impatience; et, se plongeant dans un fauteuil, il appuya

son front sur ses mains.

Après un moment de cogitation profonde, le Chourineur, moins par besoin

de se reposer que pour obéir au médecin, prit une chaise avec les plus

grandes précautions, et la renversa d'un air parfaitement satisfait, le

dossier sur le tapis, dans l'honnête intention de s'asseoir proprement

et modestement sur les bâtons antérieurs, afin de ne rien salir... ce

qu'il fit avec toute sorte de ménagements délicats.

Malheureusement le Chourineur connaissait peu les lois du levier et de

la pondération des corps: la chaise bascula; le malheureux, par un

mouvement involontaire, tendit les bras en avant, renversa un guéridon

chargé d'un plateau, d'une tasse et d'une théière.

À ce bruit formidable, le docteur nègre releva la tête en bondissant sur

son fauteuil.

Rodolphe, réveillé en sursaut, se dressa sur son séant, regarda autour

de lui avec anxiété, rassembla ses idées et s'écria:

--Murph! où est Murph?

--Que Votre Altesse se rassure, dit respectueusement le Noir, il y a

beaucoup d'espoir.

--Il est blessé? s'écria Rodolphe.

--Hélas! oui, monseigneur.

--Où est-il?... je veux le voir.

Et Rodolphe essaya de se lever; mais il retomba vaincu par la douleur

des contusions dont il ressentait alors le contrecoup.

--Qu'on me porte à l'instant auprès de Murph, puisque je ne puis pas

marcher! s'écria-t-il.

--Monseigneur, il repose... Il serait dangereux à cette heure de lui

causer une vive émotion.

--Ah! vous me trompez! il est mort... Il est mort assassiné!... Et c'est

moi... c'est moi qui en suis cause! s'écria Rodolphe d'une voix

déchirante, en levant les mains au ciel.

--Monseigneur sait que je suis incapable de mentir... Je lui affirme sur

l'honneur que M. Murph est vivant... assez grièvement blessé, il est

vrai, mais il a des chances de guérison presque certaines.

--Vous me dites cela pour me préparer à quelque affreuse nouvelle. Il

est sans doute dans un état désespéré!

--Monseigneur...

--J'en suis sûr... vous me trompez... Je veux à l'instant qu'on me porte

auprès de lui... La vue d'un ami est toujours salutaire...

--Encore une fois, monseigneur, je vous affirme sur l'honneur qu'à moins

d'accidents improbables M. Murph peut être bientôt convalescent.

--Vrai, bien vrai! mon cher David?

--Bien vrai, monseigneur.

--Écoutez, vous savez ma considération pour vous; depuis que vous

appartenez à ma maison, vous avez toujours eu ma confiance... jamais je

n'ai mis votre rare savoir en doute... mais pour l'amour du ciel, si une

consultation est nécessaire...

--Ç'a été ma première pensée, monseigneur. Quant à présent, une

consultation est absolument inutile, vous pouvez me croire... et puis,

d'ailleurs, je n'ai pas voulu introduire d'étrangers ici avant de savoir

si vos ordres d'hier...

--Mais comment tout ceci est-il arrivé? dit Rodolphe en interrompant le

Noir; qui m'a tiré de ce caveau où je me noyais?... J'ai un souvenir

confus d'avoir entendu le Chourineur; me serais-je trompé?

--Non! non! ce brave homme peut tout vous apprendre, monseigneur, car il

a tout fait.

--Mais où est-il? où est-il?

Le docteur chercha des yeux le garde-malade improvisé, qui, confus de sa

chute, s'était réfugié derrière le rideau du lit.

--Le voici, dit le médecin, il a l'air tout honteux.

--Voyons, avance donc, mon brave! dit Rodolphe en tendant la main à son

sauveur.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 43 / 98 题