Sous le coup de son horrible chute, Rodolphe était resté évanoui, sans
mouvement, au bas de l'escalier de la cave.
Le Maître d'école, le traînant jusqu'à l'entrée d'un second caveau
beaucoup plus profond, l'y avait descendu et enfermé au moyen d'une
porte épaisse garnie de ferrures; puis il avait rejoint la Chouette,
pour aller avec elle commettre un vol, peut-être un assassinat, dans
l'allée des Veuves.
Au bout d'une heure environ, Rodolphe reprit peu à peu ses sens.
Il était couché par terre, au milieu d'épaisses ténèbres; il étendit ses
bras autour de lui et toucha des degrés de pierre. Ressentant à ses
pieds une vive impression de fraîcheur, il y porta la main... C'était
une flaque d'eau.
D'un effort violent il parvint à s'asseoir sur la dernière marche de
l'escalier; son étourdissement se dissipait peu à peu, il fit quelques
mouvements. Heureusement aucun de ses membres n'était fracturé. Il
écouta... il n'entendit rien... rien qu'une espèce de petit clapotement
sourd, faible, mais continu.
D'abord il n'en soupçonna pas la cause.
À mesure que sa pensée s'éveillait plus lucide, les circonstances de la
surprise dont il avait été la victime se retraçaient à son esprit, mais
incomplètement, mais avec lenteur... Il était sur le point de rassembler
tous ses souvenirs, lorsqu'il ressentit aux pieds une nouvelle
impression de fraîcheur: il se baissa, tâta; il avait de l'eau jusqu'à
la cheville.
Et, au milieu du morne silence qui l'environnait, il entendit plus
distinctement encore le petit clapotement sourd, faible, continu.
Cette fois, il en comprit la cause: l'eau envahissait le caveau... La
crue de la Seine était formidable, et ce lieu souterrain se trouvait au
niveau du fleuve...
Ce danger rappela tout à fait Rodolphe à lui-même; prompt comme
l'éclair, il gravit l'humide escalier. Arrivé au faîte, il se heurta
contre une porte; en vain il voulut l'ébranler, elle resta immobile sur
ses gonds de fer.
Dans cette position désespérée, son premier cri fut pour Murph.
--S'il n'est pas sur ses gardes, ce monstre va l'assassiner... et c'est
moi, s'écria-t-il, moi qui aurai causé sa mort!... Pauvre Murph!...
Cette cruelle pensée exaspéra les forces de Rodolphe; s'arc-boutant sur
ses pieds et courbant les épaules, il s'épuisa en efforts inouïs contre
la porte... il ne lui imprima pas le plus léger ébranlement.
Espérant trouver un levier dans le caveau, il redescendit; à
l'avant-dernière marche, deux ou trois corps ronds, élastiques,
roulèrent et fuirent sous ses pieds: c'étaient des rats que l'eau
chassait de leurs retraites.
Rodolphe parcourut la cave à tâtons, en tous sens, ayant de l'eau
jusqu'à mi-jambe; il ne trouva rien. Il remonta lentement l'escalier,
dans un sombre désespoir.
Il compta les marches: il y en avait treize; trois étaient déjà
submergées.
Treize! nombre fatal!... Dans certaines positions, les esprits les plus
fermes ne sont pas à l'abri des idées superstitieuses; il vit dans ce
nombre un mauvais présage. Le sort possible de Murph lui revint à la
pensée. Il chercha en vain quelque ouverture entre le sol et la porte,
dont l'humidité avait sans doute gonflé le bois, car il joignait
hermétiquement la terre humide et grasse.
Rodolphe poussa des cris violents, croyant qu'ils parviendraient
peut-être jusqu'aux hôtes du cabaret, et puis il écouta.
Il n'entendit rien, rien que le petit clapotement sourd, faible,
continu, de l'eau qui toujours montait, montait, montait.
Rodolphe s'assit avec accablement, le dos appuyé contre la porte; il
pleura sur son ami, qui se débattait peut-être alors sous le couteau
d'un assassin.
Bien amèrement alors il regretta ses imprudents et audacieux projets,
quoique leur motif fût généreux. Il se rappelait avec déchirement mille
preuves de dévouement de Murph, qui, riche, honoré, avait quitté une
femme, un enfant bien-aimé, ses intérêts les plus chers, pour suivre et
aider Rodolphe dans la vaillante mais étrange expiation que celui-ci
s'imposait.
L'eau montait toujours... il n'y avait plus que cinq marches à sec. En
se levant debout près de la porte, Rodolphe de son front touchait à la
voûte. Il pouvait calculer le temps que durerait son agonie. Cette mort
était lente, muette, affreuse.
Il se souvint du pistolet qu'il avait sur lui. Au risque de se mutiler
en tirant contre la porte à brûle-bourre, il pourrait peut-être la
renverser. Malheur!... malheur!... dans cette chute, cette arme avait
été perdue ou enlevée par le Maître d'école.
Sans ses craintes pour Murph, Rodolphe eût attendu la mort avec
sérénité... Il avait beaucoup vécu... il avait ardemment aimé... il
avait fait du bien, il aurait voulu en faire davantage. Dieu le savait!
Ne murmurant pas contre l'arrêt qui le frappait, il vit dans cette
destinée une juste punition d'une fatale action non encore expiée; ses
pensées s'élevaient, grandissaient avec le péril.
Un nouveau supplice vint éprouver la résignation de Rodolphe.
Les rats, chassés par l'eau, s'étaient réfugiés de degré en degré, ne
trouvant pas d'issue. Pouvant difficilement gravir une porte ou un mur
perpendiculaire, ils grimpèrent le long des vêtements de Rodolphe.
Lorsqu'il les sentit fourmiller sur lui, son dégoût, son horreur furent
indicibles... Il voulut les chasser, les morsures aiguës et froides
ensanglantèrent ses mains; dans sa chute, sa blouse et sa veste
s'étaient ouvertes, il sentit sur sa poitrine nue l'impression de pattes
glacées et d'un corps velu. Il jetait au loin ces animaux immondes,
après les avoir arrachés de ses habits; mais ils revenaient à la nage.
Rodolphe poussa de nouveaux cris, on ne l'entendit pas... Dans peu
d'instants il ne pourrait plus crier, l'eau avait atteint la hauteur de
son cou, bientôt elle arriverait jusqu'à sa bouche.
L'air, refoulé, commençait à manquer dans cet espace étroit. Les
premiers symptômes de l'asphyxie accablèrent Rodolphe; les artères de
ses tempes battirent avec violence, il eut des vertiges, il allait
mourir. Il donna une dernière pensée à Murph et éleva son âme à Dieu...
non pour qu'il l'arrachât au danger, mais pour qu'il agréât ses
souffrances.
À ce moment suprême, sur le point de quitter, non-seulement tout ce qui
fait la vie heureuse, brillante, enviée, mais encore un titre presque
royal, un pouvoir souverain... forcé de renoncer à une entreprise qui,
en satisfaisant ses deux instincts passionnés: l'amour du bien et la
haine des méchants, pouvait lui être un jour comptée pour la remise de
ses fautes; prêt à périr d'une mort effroyable... Rodolphe n'eut pas un
de ces mouvements de rage, de frénésie impuissante pendant lesquels les
âmes faibles accusent ou maudissent tour à tour les hommes, le destin et
Dieu.
Non: tant que sa pensée demeura lucide, Rodolphe supporta son sort avec
soumission, avec respect... Lorsque l'agonie obscurcit ses idées,
absolument livré à l'instinct vital, il se débattit, si cela peut dire,
physiquement, mais non moralement, contre la mort.
Le vertige emportait la pensée de Rodolphe dans son rapide et effrayant
tourbillon; l'eau bouillonnait à ses oreilles; il croyait se sentir
tournoyer sur lui-même; la dernière lueur de sa raison allait
s'éteindre, lorsque des pas précipités et un bruit de voix retentirent
auprès de la porte de la cave.
L'espérance ranima ses forces expirantes; par une suprême tension
d'esprit, il put saisir ces mots, les derniers qu'il entendit et qu'il
comprit:
--Tu le vois bien, il n'y a personne.
--Tonnerre! c'est vrai..., répondit tristement la voix du Chourineur. Et
les pas s'éloignèrent.
Rodolphe, anéanti, n'eut pas la force de se soutenir davantage, il
glissa le long de l'escalier.
Tout à coup, la porte du caveau s'ouvrit brusquement en dehors; l'eau
contenue dans le souterrain s'échappa comme par l'ouverture d'une
écluse... et le Chourineur put saisir les deux bras de Rodolphe qui, à
demi noyé, se cramponnait encore au seuil de la porte par un mouvement
convulsif.