La Chouette rentra dans le cabinet apportant du tabac.
--Il me semble qu'il ne pleut plus, dit Rodolphe, en allumant son
cigare; si nous allions chercher le fiacre nous-mêmes?... Ça nous
dégourdirait les jambes.
--Comment, il ne pleut plus? reprit le Maître d'école, vous êtes donc
aveugle?... Est-ce que vous croyez que je vais exposer Finette à
s'enrhumer?... Risquer une vie si précieuse... et abîmer son beau châle
neuf?...
--T'as raison, mon homme, il fait un temps de chien!
--Eh bien! la servante va venir... en la payant nous lui dirons d'aller
nous chercher une voiture, reprit Rodolphe.
--Voilà ce que vous avez dit de plus judicieux, jeune homme. Nous
pourrons aller flâner du côté de l'allée des Veuves.
La servante entra. Rodolphe lui donna cent sous.
--Ah! Monsieur... vous abusez... je ne souffrirai pas..., s'écria le
Maître d'école.
--Allons donc!... chacun son tour.
--Je me soumets donc... mais à la condition que je vous offrirai quelque
chose tantôt dans un petit cabaret des Champs-Élysées... que je
connais... un excellent endroit.
--Bien... bien... j'accepte.
La servante payée, on descendit. Rodolphe voulut passer le dernier, par
politesse pour la Chouette. Le Maître d'école ne le souffrit pas et le
suivit de très-près, observant ses moindres mouvements.
Le traiteur tenait aussi un débit de vin. Parmi plusieurs consommateurs
un charbonnier, à la figure noircie, son large chapeau enfoncé sur les
yeux, soldait sa dépense au comptoir, lorsque nos trois personnages
parurent.
Malgré l'attentive surveillance du Maître d'école et de la borgnesse,
Rodolphe, qui marchait devant le hideux couple, échangea un rapide et
imperceptible regard avec Murph.
La portière du fiacre était ouverte; Rodolphe, s'arrêta, décidé cette
fois à monter le dernier; car le charbonnier s'était insensiblement
rapproché de lui.
En effet, la Chouette passa la première, mais après beaucoup de façons:
Rodolphe fut obligé de la suivre, car le Maître d'école lui dit à
l'oreille:
--Vous voulez donc que je me défie décidément de vous?
Rodolphe monté, le charbonnier s'avança en sifflant sur le seuil de la
porte, et regarda Rodolphe d'un air surpris et inquiet.
--Où faut-il aller, bourgeois? demanda le cocher.
Rodolphe répondit à voix haute:
--Allée des...
--Des Acacias, au bois de Boulogne, s'écria le Maître d'école en
l'interrompant; puis il ajouta: Et on vous payera bien, cocher.
La portière se referma.
--Comment diable dites-vous où nous allons devant ces badauds! reprit le
Maître d'école. Que demain tout soit découvert, un pareil indice peut
nous perdre! Ah! jeune homme, jeune homme, vous êtes bien imprudent!
La voiture commençait à marcher, Rodolphe répondit:
--C'est vrai, je n'avais pas songé à cela. Mais avec mon cigare je vais
vous enfumer comme des harengs; si nous ouvrions une des glaces?
Et Rodolphe, joignant l'action à la parole, laissa très-adroitement
tomber en dehors de la voiture le petit papier ployé très-mince, sur
lequel il avait eu le temps d'écrire à la hâte et sous sa blouse
quelques mots au crayon.
Le coup d'oeil du Maître d'école était si perçant que, malgré
l'impassibilité de la physionomie de Rodolphe, le brigand y démêla sans
doute une rapide expression de triomphe, car, passant la tête par la
portière, il cria au cocher:
--Tapez... tapez! il y a quelqu'un derrière votre voiture.
Rodolphe frémit, mais il joignit ses cris à ceux de son compagnon.
La voiture s'arrêta. Le cocher monta sur son siège, regarda et dit:
--Non, non, bourgeois, il n'y a personne.
--Parbleu! je veux m'en assurer, répondit le Maître d'école en sautant
dans la rue.
Il ne vit personne, il n'aperçut rien. Depuis que Rodolphe avait jeté
son billet par la portière, le fiacre avait fait quelques pas.
Le Maître d'école crut s'être trompé.
--Vous allez rire, dit-il en remontant, je ne sais pourquoi je m'étais
imaginé que quelqu'un nous suivait.
Le fiacre prit à ce moment une rue transversale.
La voiture disparue, Murph, qui ne l'avait pas quittée des yeux et qui
s'était aperçu de la manoeuvre de Rodolphe, accourut et ramassa le petit
billet caché dans un creux formé par l'écartement de deux pavés.
Au bout d'un quart d'heure, le Maître d'école dit au fiacre:
--Au fait, cocher, nous avons changé d'idée: place de la Madeleine!
Rodolphe le regarda avec étonnement.
--Sans doute, jeune homme; de cette place on peut aller à mille endroits
différents. Si l'on voulait nous inquiéter, la déposition du fiacre ne
serait d'aucune utilité.
Au moment où le fiacre approchait de la barrière, un homme de haute
taille, vêtu d'une longue redingote blanchâtre, ayant son chapeau
enfoncé sur ses yeux et paraissant fort brun de figure, passa rapidement
sur la route, courbé sur l'encolure d'un grand et magnifique cheval de
chasse d'une vitesse de trot extraordinaire.
--À beau cheval bon cavalier! dit Rodolphe en se penchant à la portière
et suivant Murph des yeux. Quel train va ce gros homme... Avez-vous vu?
--Ma foi! il a passé si vite, dit le Maître d'école, que je n'ai pas
remarqué.
Rodolphe dissimula parfaitement sa joie: Murph avait déchiffré les
signes presque hiéroglyphiques de son billet. Le Maître d'école, certain
que le fiacre n'était pas suivi, se rassura, et voulant imiter la
Chouette, qui sommeillait ou plutôt qui avait l'air de sommeiller, il
dit à Rodolphe:
--Pardonnez-moi, jeune homme, mais le mouvement de la voiture me fait
toujours un singulier effet: cela m'endort comme un enfant...
Le brigand, à l'abri de ce faux sommeil, se proposait d'examiner si la
physionomie de son compagnon ne trahirait aucune émotion.
Rodolphe éventa cette ruse et répondit:
--Je me suis levé de bonne heure; j'ai sommeil, je vais faire comme
vous...
Et il ferma les yeux.
Bientôt la respiration sonore du Maître d'école et de la Chouette, qui
ronflaient à l'unisson, trompèrent si complètement Rodolphe, que,
croyant ses compagnons profondément endormis, il entr'ouvrit les
paupières.
Le Maître d'école et la Chouette, malgré leurs ronflements sonores,
avaient les yeux ouverts, et échangeaient quelques signes mystérieux au
moyen de leurs doigts bizarrement placés ou pliés sur la paume de leurs
mains.
Tout à coup ce langage symbolique cessa. Le brigand, s'apercevant sans
doute à un signe presque imperceptible que Rodolphe ne dormait pas,
s'écria en riant:
--Ah! ah! camarade, vous éprouvez donc les amis, vous?
--Ça ne doit pas vous étonner, vous ronflez les yeux ouverts.
--Moi, c'est différent, jeune homme, je suis somnambule.
Le fiacre s'arrêta place de la Madeleine.
La pluie avait un moment cessé; mais les nuages, chassés par la violence
du vent, étaient si noirs, si bas, qu'il faisait déjà presque nuit.
Rodolphe, la Chouette et le Maître d'école se dirigèrent vers le
Cours-la-Reine.
--Jeune homme, j'ai une idée qui n'est pas mauvaise, dit le brigand.
--Laquelle?
--De m'assurer si tout ce que vous nous avez dit de l'intérieur de la
maison de l'allée des Veuves est exact.
--Voudriez-vous y aller maintenant sous un prétexte quelconque? Ça
éveillerait les soupçons.
--Je ne suis pas assez innocent pour ça, jeune homme; mais pourquoi
a-t-on une femme qui s'appelle Finette?
La Chouette redressa la tête.
--La voyez-vous, jeune homme? On dirait un cheval de trompette qui
entend sonner la charge.
--Vous voulez l'envoyer en éclaireuse?
--Comme vous dites.
--N° 17, allée des Veuves, n'est-ce pas, mon homme? s'écria la Chouette
dans son impatience. Sois tranquille, je n'ai qu'un oeil, mais il est
bon.
--La voyez-vous, jeune homme, la voyez-vous? Elle brûle déjà d'y être.
--Si elle s'y prend adroitement pour entrer, je ne trouve pas votre idée
mauvaise.
--Garde le parapluie, Fourline... Dans une demi-heure je suis ici, et tu
verras ce que je sais faire, s'écria la Chouette.
--Un instant, Finette, nous allons descendre au Coeur-Saignant, c'est à
deux pas d'ici. Si le petit _Tortillard_[77] est là, tu l'emmèneras avec
toi; il restera en dehors de la porte à faire le guet pendant que tu
entreras.
--Tu as raison; il est fin comme renard, ce petit Tortillard; il n'a pas
dix ans, et c'est lui qui l'autre jour...
Un signe du Maître d'école interrompit la Chouette.
--Qu'est-ce que le Coeur-Saignant? Voilà une drôle d'enseigne pour un
cabaret, demanda Rodolphe.
--Il faudra vous en plaindre au cabaretier.
--Comment s'appelle-t-il?
--Le cabaretier du Coeur-Saignant?
--Oui.
--Il ne demande pas le nom de ses pratiques.
--Mais encore...
--Appelez-le comme vous voudrez, Pierre, Thomas, Christophe ou Barnabé,
il répondra toujours. Mais nous voici arrivés, et bien à temps, car
l'averse recommence, et la rivière, comme elle gronde! on dirait un
torrent... regardez donc! Encore deux jours de pluie, et l'eau dépassera
les arches du pont.
--Vous dites que nous voici arrivés... Où diable est donc le cabaret? Je
ne vois pas de maison ici!
--Si vous regardez autour de vous, bien sûr.
--Et où voulez-vous que je regarde?
--À vos pieds.
--À mes pieds?
--Oui.
--Où cela?
--Tenez, là... voyez-vous le toit? Prenez garde de marcher dessus.
Rodolphe n'avait pas, en effet, remarqué un de ces cabarets souterrains
que l'on voyait, il y a quelques années encore, dans certains endroits
des Champs-Élysées, et notamment près le Cours-la-Reine.
Un escalier creusé dans la terre humide et grasse conduisait au fond de
cette espèce de large fossé; à l'un de ses pans, coupés à pic,
s'adossait une masure basse, sordide, lézardée: son toit, recouvert de
tuiles moussues, s'élevait à peine au niveau du sol où se trouvait
Rodolphe; deux ou trois huttes en planches vermoulues, servant de
cellier, de hangar, de cabane à lapins, faisaient suite à ce misérable
bouge.
Une allée très-étroite, traversant le fossé dans sa longueur, conduisait
de l'escalier à la porte de la maison; le reste du terrain disparaissait
sous un berceau de treillage qui abritait deux rangées de tables
grossières plantées dans le sol.
Le vent faisait tristement grincer sur ses gonds une méchante plaque de
tôle: à travers la rouille qui la couvrait on distinguait encore un
coeur rouge percé d'un trait. L'enseigne se balançait à un poteau dressé
au-dessus de cet antre, véritable terrier humain.
Une brume épaisse, humide, se joignait à la pluie; la nuit approchait.
--Que dites-vous de cet hôtel, jeune homme? reprit le Maître d'école.
--Grâce aux averses qui tombent depuis quinze jours... ça ne doit pas
être trop humide pour un étang, il doit y avoir une belle pêche...
Allons, passez.
--Un instant; il faut que je sache si l'hôte est là. Attention.
Et le brigand, frôlant avec force sa langue contre son palais, fit
entendre un cri singulier, une espèce de roulement guttural, sonore et
prolongé, que l'on pourrait accentuer ainsi:
--Prrrrr!!
Un cri pareil sortit des profondeurs de la masure.
--Il y est, dit le Maître d'école. Pardon, jeune homme... Respect aux
dames; laissez passer la Chouette, je vous suis. Prenez garde de tomber,
c'est glissant.