Les adieux

Marie (désormais nous donnerons ce nom à la Goualeuse), grâce aux soins

de Mme Georges, n'était plus reconnaissable.

Un joli bonnet rond à la paysanne et deux épais bandeaux de cheveux

blonds encadraient la figure virginale de la jeune fille. Un ample fichu

de mousseline blanche se croisait sur son sein et disparaissait à demi

sous la haute bavette carrée d'un petit tablier de taffetas changeant,

dont les reflets bleus et roses miroitaient sur le fond sombre d'une

robe carmélite qui semblait avoir été faite pour Marie.

Sa physionomie était profondément recueillie; certaines félicités

jettent l'âme dans une ineffable tristesse, dans une sainte mélancolie.

Rodolphe ne fut pas surpris de la gravité de Marie, il s'y attendait.

Joyeuse et babillarde, il aurait eu d'elle une idée moins élevée.

Avec un tact parfait, il ne lui fit pas le moindre compliment sur sa

beauté, qui brillait pourtant ainsi du plus pur éclat.

Rodolphe sentait qu'il y avait quelque chose de solennel, d'auguste,

dans cette espèce de rédemption d'une âme arrachée au vice.

On voyait sur les traits sérieux et résignés de Mme Georges la trace de

longues souffrances, de profonds chagrins; elle regardait Marie avec une

mansuétude, une compassion presque maternelle, tant la grâce et la

douceur de cette jeune fille étaient sympathiques.

--Voilà mon enfant... qui vient vous remercier de vos bontés, monsieur

Rodolphe, dit Mme Georges en présentant Marie à Rodolphe.

À ces mots de «mon enfant», la Goualeuse tourna lentement ses grands

yeux vers sa protectrice et la contempla pendant quelques moments avec

une expression de reconnaissance inexprimable.

--Merci pour Marie, ma chère madame Georges; elle est digne de ce tendre

intérêt... et elle le méritera toujours.

--Monsieur Rodolphe, dit Marie d'une voix tremblante, vous comprenez...

n'est-ce pas, que je ne trouve rien à vous dire?

--Votre émotion me dit tout, Marie...

--Oh! elle sent combien le bonheur qui lui arrive est providentiel, dit

Mme Georges attendrie. Son premier mouvement, en entrant dans ma

chambre, a été de se jeter à genoux devant mon crucifix.

--C'est que maintenant grâce à vous, monsieur Rodolphe... j'ose

prier..., dit Marie en regardant son ami.

Murph se retourna brusquement: son flegme d'Anglais, sa dignité de

squire, ne lui permettaient pas de laisser voir à quel point le

touchaient les simples paroles de Marie.

Rodolphe dit à la jeune fille:

--Mon enfant, j'aurais à causer avec Mme Georges... Mon ami Murph vous

conduira dans la ferme... et vous fera faire connaissance avec vos

futurs protégés... Nous vous rejoindrons tout à l'heure... Eh bien!

Murph... Murph, tu ne m'entends pas?...

Le bon gentilhomme tournait alors le dos et feignait de se moucher avec

un bruit, un retentissement formidables; il remit son mouchoir dans sa

poche, enfonça son chapeau sur ses yeux et, se retournant à demi, il

offrit son bras à Marie.

Murph avait si habilement manoeuvré que ni Rodolphe ni Mme Georges ne

purent apercevoir son visage. Prenant le bras de la jeune fille, il se

dirigea rapidement vers les bâtiments de la ferme, en marchant si vite

que, pour le suivre, la Goualeuse fut obligée de courir, comme elle

courait dans son enfance après la Chouette.

--Eh bien! madame Georges, que pensez-vous de Marie? dit Rodolphe.

--Monsieur Rodolphe, je vous l'ai dit: à peine entrée dans ma chambre...

voyant mon christ, elle a couru s'agenouiller... Il m'est impossible de

vous exprimer tout ce qu'il y a de spontané, de naturellement religieux

dans ce mouvement. J'ai compris à l'instant que son âme n'était pas

dégradée. Et puis, monsieur Rodolphe, l'expression de sa reconnaissance

pour vous n'a rien d'exagéré, d'emphatique; elle n'en est que plus

sincère. Encore un mot qui vous prouvera combien l'instinct religieux

est puissant en elle; je lui ai dit: «Vous avez dû être bien étonnée,

bien heureuse, lorsque M. Rodolphe vous a annoncé que vous resteriez ici

désormais?... Quelle profonde impression cela a dû vous causer!...

«--Oh! oui, m'a-t-elle répondu; quand M. Rodolphe m'a dit cela, alors je

ne sais ce qui s'est passé en moi tout à coup; mais j'ai éprouvé

l'espèce de bonheur pieux, de saint respect que j'éprouvais lorsque

j'entrais dans une église... quand je pouvais y entrer, a-t-elle ajouté,

car vous savez, madame...» Je ne l'ai pas laissée achever en voyant sa

figure se couvrir de honte.--Je sais, mon enfant... et je vous

appellerai toujours mon enfant... si vous le voulez bien... je sais que

vous avez beaucoup souffert: mais Dieu bénit ceux qui l'aiment et ceux

qui le craignent... ceux qui ont été malheureux et ceux qui se

repentent...

--Allons, ma bonne madame Georges, je suis doublement content de ce que

j'ai fait. Cette pauvre fille vous intéressera... Vous n'aurez qu'à

semer pour recueillir; vous avez deviné juste, ses instincts sont

excellents.

--Ce qui m'a encore touchée, monsieur Rodolphe, c'est qu'elle ne s'est

pas permis la moindre question sur vous, quoique sa curiosité dût être

bien excitée. Frappée de cette réserve pleine de délicatesse, je voulus

savoir si elle en avait la conscience. Je lui dis:--Vous devez être bien

curieuse de savoir quel est votre mystérieux bienfaiteur? «--Je le

sais... me répondit-elle avec une naïveté charmante, il s'appelle mon

bienfaiteur.»

--Ainsi donc vous l'aimerez? Excellente femme, sa compagnie vous sera

douce... Elle occupera du moins votre coeur...

--Oui, je m'occuperai d'elle comme je me serais occupée de _lui_, dit

Mme Georges d'une voix déchirante.

Rodolphe lui prit la main.

--Allons, allons, ne vous découragez pas encore... Si nos recherches ont

été vaines jusqu'ici, peut-être un jour...

Mme Georges secoua tristement la tête et dit amèrement:

--Mon pauvre fils aurait vingt ans maintenant...

--Dites donc qu'il a cet âge.

--Dieu vous entende et vous exauce, monsieur Rodolphe!

--Il m'exaucera... je l'espère bien... Hier j'étais allé (mais en vain)

chercher un certain drôle surnommé Bras-Rouge, qui pouvait peut-être,

m'avait-on dit, me renseigner sur votre fils. En descendant de chez

Bras-Rouge, à la suite d'une rixe, j'ai rencontré cette malheureuse

enfant...

--Hélas! tant mieux!... au moins votre bonne résolution pour moi vous a

mis sur la voie d'une nouvelle infortune, monsieur Rodolphe.

--Depuis longtemps d'ailleurs je voulais explorer ces classes

misérables... presque certain qu'il y avait là aussi quelques âmes à

enlever au vieux Satan, que je m'amuse à contrecarrer souvent, ajouta

Rodolphe en souriant, et à qui je dérobe quelquefois ses meilleurs

morceaux. Puis il reprit d'un ton plus sérieux: Vous n'avez aucune

nouvelle de Rochefort?

--Aucune, dit Mme Georges à voix basse en tressaillant.

--Tant mieux! ce monstre aura trouvé la mort dans les bancs de vase en

cherchant à s'évader. Son signalement est assez répandu; c'est un

scélérat assez redoutable pour qu'on ait mis toute l'activité possible à

le découvrir; et, depuis six mois environ qu'il est sorti du ba...

Rodolphe s'arrêta au moment de prononcer ce terrible mot.

--Du bagne! oh! dites-le... du bagne! s'écria la malheureuse femme avec

horreur et d'une voix presque égarée. Le père de mon fils!... Ah! si ce

malheureux enfant vit encore... si, comme moi, il n'a pas changé de nom,

quelle honte! Et cela n'est rien encore... Son père a peut-être tenu son

horrible promesse. Ah! monsieur Rodolphe, pardonnez-moi; mais, malgré

vos bienfaits, je suis encore bien malheureuse!

--Pauvre femme, calmez-vous.

--Quelquefois il me prend d'horribles frayeurs. Je me figure que mon

mari s'est échappé sain et sauf de Rochefort; qu'il me cherche pour me

tuer comme il a peut-être tué notre enfant. Car enfin, qu'en a-t-il

fait? qu'en a-t-il fait?

--Ce mystère est le tombeau de mon esprit, dit Rodolphe d'un air pensif.

Dans quel intérêt ce misérable a-t-il emporté votre fils, lorsqu'il y a

quinze ans, m'avez-vous dit, il a tenté de passer en pays étranger? Un

enfant de cet âge ne pouvait qu'embarrasser sa fuite.

--Hélas! monsieur Rodolphe, lorsque mon mari (la malheureuse frissonna

en prononçant ce mot), arrêté sur la frontière, a été ramené à Paris et

jeté dans la prison où l'on m'a permis de pénétrer, ne m'a-t-il pas dit

ces horribles paroles: «J'ai emporté ton enfant parce que tu l'aimes, et

que c'est un moyen de te forcer de m'envoyer de l'argent, dont il

profitera ou ne profitera pas... ça me regarde. Qu'il vive ou qu'il

meure, peu t'importe; mais s'il vit, il sera entre bonnes mains; tu

boiras la honte du fils comme tu as bu la honte du père.» Hélas! un mois

après, mon mari était condamné pour la vie. Depuis, les instances, les

prières dont mes lettres étaient remplies, tout a été vain; je n'ai rien

pu savoir sur le sort de cet enfant... Ah! monsieur Rodolphe, mon fils,

où est-il à présent? Ces épouvantables paroles me reviennent toujours à

la pensée: «Tu boiras la honte du fils comme tu as bu celle du père!»

--Mais ce serait une atrocité inexplicable; pourquoi vicier, corrompre

ce malheureux enfant? pourquoi surtout vous l'enlever?

--Je vous l'ai dit, monsieur Rodolphe, pour me forcer à lui envoyer de

l'argent; quoiqu'il m'ait ruinée, il me restait quelques dernières

ressources qui s'épuisèrent ainsi. Malgré sa scélératesse, je ne pouvais

croire qu'il n'employât au moins une partie de cette somme à faire

élever ce malheureux enfant.

--Et votre fils n'avait aucun signe, aucun indice qui pût servir à le

faire reconnaître?

--Aucun autre que celui dont je vous ai parlé, monsieur Rodolphe: un

petit saint-esprit sculpté en lapis-lazuli, attaché à son cou par une

petite chaînette d'argent. Cette relique, bénie par le saint-père,

venait de ma mère; elle l'avait portée étant petite, et y attachait une

grande vénération. Je l'avais aussi portée: je l'avais mise au cou de

mon fils! Hélas! ce talisman a perdu sa vertu.

--Qui sait, bonne mère? Dieu est tout-puissant.

--La Providence ne m'a-t-elle pas placée sur votre chemin, monsieur

Rodolphe?

--Trop tard, ma bonne madame Georges, trop tard. Je vous aurais épargné

peut-être bien des années de chagrin.

--Ah! monsieur Rodolphe, ne m'avez-vous pas comblée?

--En quoi? J'ai acheté cette ferme. Au temps de votre prospérité, vous

faisiez, par goût, valoir vos biens; vous avez consenti à me servir de

régisseur; grâce à vos soins excellents, à votre intelligente activité,

cette métairie me rapporte...

--Vous rapporte, monsieur? dit Mme Georges interrompant Rodolphe;

n'est-ce pas moi qui paye le fermage à notre bon abbé Laporte? et cette

somme n'est-elle pas, selon vos ordres, distribuée par lui en aumônes?

--Eh bien! n'est-ce pas un excellent rapport? Mais vous avez fait

prévenir ce cher abbé de mon arrivée, n'est-ce pas? Je tiens à lui

recommander ma protégée. Il a reçu ma lettre?

--M. Murph la lui a portée ce matin en arrivant.

--Dans cette lettre, je racontais, en peu de mots, à notre bon curé,

l'histoire de cette pauvre enfant. Je n'étais pas certain de pouvoir

venir aujourd'hui; dans ce cas, Murph vous aurait amené Marie.

Un valet de ferme interrompit cet entretien, qui avait eu lieu dans le

jardin.

--Madame, M. le curé vous attend.

--Les chevaux de poste sont-ils arrivés, mon garçon? dit Rodolphe.

--Oui, monsieur Rodolphe; on attelle.

Et le valet quitta le jardin.

Mme Georges, le curé et les habitants de la ferme ne connaissaient le

protecteur de Fleur-de-Marie que sous le nom de M. Rodolphe.

La discrétion de Murph était impénétrable; autant il mettait de

ponctualité à _monseigneuriser_ Rodolphe dans le tête-à-tête, autant

devant les étrangers il avait soin de ne jamais l'appeler autrement que

M. Rodolphe.

--J'oubliais de vous prévenir, ma chère madame Georges, dit Rodolphe en

regagnant la maison, que Marie a, je crois, la poitrine faible; les

privations, la misère, ont altéré sa santé. Ce matin, au grand jour,

j'ai été frappé de sa pâleur, quoique ses joues fussent colorées d'un

rose vif; ses yeux aussi m'ont paru briller d'un éclat un peu fébrile.

Il lui faudra de grands soins.

--Comptez sur moi, monsieur Rodolphe. Mais, Dieu merci! il n'y a rien de

grave. À cet âge, à la campagne... au bon air, avec du repos, du

bonheur, elle se remettra vite.

--Je le crois; mais il n'importe: je ne me fie pas à vos médecins de

campagne... Je dirai à Murph d'amener ici un docteur habile, et il

indiquera le meilleur régime à suivre. Vous me donnerez souvent des

nouvelles de Marie. Dans quelque temps, lorsqu'elle sera bien reposée,

bien calmée, nous songerons à son avenir. Peut-être vaudrait-il mieux

pour elle de rester toujours auprès de vous... si son caractère et sa

conduite vous conviennent.

--Ce serait mon désir, monsieur Rodolphe; elle me tiendrait lieu de

l'enfant que je regrette tous les jours.

--Enfin, espérons pour vous, espérons pour elle.

Au moment où Rodolphe et Mme Georges approchaient de la ferme, Murph et

Marie arrivaient de leur côté.

Marie était animée par la promenade. Rodolphe fit remarquer à Mme

Georges la coloration des pommettes de la jeune fille, couleurs vives,

circonscrites, qui contrastaient beaucoup avec la blancheur délicate de

son teint.

Le digne gentilhomme abandonna le bras de la Goualeuse, et vint dire à

l'oreille de Rodolphe, d'un air presque confus:

--Cette petite fille m'a ensorcelé; je ne sais pas maintenant qui

m'intéresse le plus, d'elle ou de Mme Georges. J'étais une bête sauvage

et féroce.

--Ne t'arrache pas les cheveux pour cela, vieux Murph, dit Rodolphe en

souriant et en serrant la main du squire.

Mme Georges, s'appuyant sur le bras de Marie, entra avec elle dans le

petit salon du rez-de-chaussée, où attendait l'abbé Laporte.

Murph alla veiller aux préparatifs du départ.

Mme Georges, Marie, Rodolphe et le curé restèrent seuls.

Simple, mais très-confortable, ce petit salon était tendu et meublé de

toile de perse, comme le reste de la maison, d'ailleurs exactement

dépeinte à la Goualeuse par Rodolphe.

Un épais tapis couvrait le plancher, un bon feu flambait dans l'âtre, et

deux énormes bouquets de reines-marguerites de toutes couleurs, placés

dans deux vases de cristal, répandaient dans cette pièce leur légère

odeur balsamique.

À travers les persiennes vertes à demi fermées, on voyait la prairie, la

petite rivière, et au delà le coteau planté de châtaigniers.

L'abbé Laporte, assis auprès de la cheminée, avait quatre-vingts ans

passés; depuis les derniers jours de la Révolution il desservait cette

pauvre paroisse.

On ne pouvait rien voir de plus vénérable, de plus doucement imposant

que sa physionomie sénile, amaigrie et un peu souffrante, encadrée de

longs cheveux blancs qui tombaient sur le collet de sa soutane noire,

rapiécée en plus d'un endroit; l'abbé aimant mieux, disait-il, habiller

deux ou trois pauvres enfants d'un bon drap bien chaud, que de faire le

muguet, c'est-à-dire garder ses soutanes moins de deux ou trois ans.

Le bon abbé était si vieux, si vieux, que ses mains tremblaient

toujours; il y avait quelque chose de touchant dans ce mouvement: aussi,

lorsque quelquefois il les élevait en parlant, on eût dit qu'il

bénissait.

Rodolphe observait Marie avec intérêt.

S'il l'eût moins connue, ou plutôt moins devinée, il se fût peut-être

étonné de la voir approcher de l'abbé avec une sorte de pieuse

sérénité.

L'admirable instinct de Marie lui disait que la honte finit où le

repentir et l'expiation commencent.

--Monsieur l'abbé, dit respectueusement Rodolphe, Mme Georges veut bien

se charger de cette jeune fille, pour laquelle je vous demande vos

bontés.

--Elle y a droit, monsieur, comme tous ceux qui viennent à nous. La

clémence de Dieu est inépuisable, ma chère enfant... il vous l'a prouvé

en ne vous abandonnant pas... dans de bien douloureuses épreuves... Je

sais tout. (Et il prit la main de Marie dans ses mains tremblantes et

vénérables.) L'homme généreux qui vous a sauvée a réalisé cette parole

de l'Écriture: «Le Seigneur est près de ceux qui l'invoquent; il

accomplira les désirs de ceux qui le redoutent; il écoutera leurs cris

et les sauvera.» Maintenant, méritez ses bontés par votre conduite; vous

me trouverez toujours pour vous encourager, pour vous soutenir... dans

la bonne voie où vous entrez. Vous aurez dans Mme Georges un exemple de

tous les jours, en moi un conseil vigilant. Le Seigneur terminera son

oeuvre.

--Et je le prierai pour ceux qui ont eu pitié de moi, et qui m'ont

ramenée à lui, mon père, dit la Goualeuse.

Par un mouvement presque involontaire, elle se jeta à genoux devant le

prêtre. L'émotion était trop forte, les sanglots l'étouffaient. Mme

Georges, Rodolphe, l'abbé... étaient profondément touchés.

--Relevez-vous, ma chère enfant, dit le curé, vous mériterez bientôt...

l'absolution de grandes fautes dont vous avez été plutôt victime que

coupable; car, pour parler encore avec le prophète: «Le Seigneur

soutient tous ceux qui sont près de tomber, et il relève tous ceux qu'on

accable.»

--Adieu, Marie, lui dit Rodolphe en lui donnant une petite croix d'or,

dite à la Jeannette, attachée à un ruban de velours noir. Il

ajouta:--Gardez cette petite croix en souvenir de moi; j'y ai fait

graver ce matin la date du jour de votre délivrance... de votre

rédemption. Bientôt je reviendrai vous voir.

Marie porta la croix à ses lèvres.

Murph, à ce moment, ouvrit la porte du salon.

--Monsieur Rodolphe, les chevaux sont prêts.

--Adieu, mon père; adieu, ma bonne madame Georges... Je vous recommande

votre enfant. Encore adieu, Marie.

Le vénérable prêtre, appuyé sur le bras de Mme Georges et de la

Goualeuse, qui soutenaient ses pas chancelants, sortit du salon pour

voir partir Rodolphe.

Les derniers rayons du soleil coloraient vivement ce groupe intéressant

et triste:

Un vieux prêtre, symbole de charité, de pardon et d'espérance éternelle;

Une femme éprouvée par toutes les douleurs qui peuvent accabler une

épouse, une mère;

Une jeune fille sortant à peine de l'enfance, naguère jetée dans l'abîme

du vice par la misère et par l'infâme obsession du crime.

Rodolphe monta en voiture; Murph prit place à ses côtés.

Les chevaux partirent au galop.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 33 / 98 题