La ferme où Rodolphe conduisait Fleur-de-Marie était située en dehors et
à l'extrémité du village de Bouqueval, petite paroisse solitaire,
ignorée, enfoncée dans les terres, et éloignée d'Écouen d'environ deux
lieues.
Le fiacre, suivant les indications de Rodolphe, descendit un chemin
rapide et entra dans une longue avenue bordée de cerisiers et de
pommiers.
La voiture roulait sans bruit sur un tapis de ce gazon fin et ras dont
la plupart des routes vicinales sont ordinairement couvertes.
Fleur-de-Marie, silencieuse, triste, restait, malgré ses efforts, sous
une impression douloureuse, que Rodolphe se reprochait presque d'avoir
causée.
Au bout de quelques minutes, la voiture passa devant la grande porte de
la cour de la ferme, continua son chemin le long d'une épaisse charmille
et s'arrêta en face d'un petit porche de bois rustique à demi caché sous
un vigoureux cep de vigne aux feuilles empourprées par l'automne.
--Nous voici arrivés, Fleur-de-Marie, dit Rodolphe, êtes-vous contente?
--Oui, monsieur Rodolphe... pourtant il me semble à présent que je vais
avoir honte devant la fermière; je n'oserai jamais la regarder...
--Pourquoi cela, mon enfant?
--Vous avez raison, monsieur Rodolphe, elle ne me connaît pas. Et la
Goualeuse étouffa un soupir.
On avait sans doute guetté l'arrivée du fiacre de Rodolphe.
Le cocher ouvrait la portière, lorsqu'une femme de cinquante ans
environ, vêtue comme le sont les riches fermières des environs de Paris,
ayant une physionomie à la fois triste et douce, parut sous le porche et
s'avança au-devant de Rodolphe avec un respectueux empressement.
La Goualeuse devint pourpre et descendit de voiture après un moment
d'hésitation...
--Bonjour, ma bonne madame Georges..., dit Rodolphe à la fermière; vous
le voyez, je suis exact...
Puis, se retournant vers le cocher et lui mettant de l'argent dans la
main:
--Tu peux t'en retourner à Paris.
Le cocher, petit homme trapu, avait son chapeau enfoncé sur les yeux et
la figure presque entièrement cachée par le collet fourré de son
carrick: il empocha l'argent, ne répondit rien, remonta sur son siège,
fouetta son cheval et disparut rapidement dans l'allée verte.
--Après une si longue course, ce cocher muet est bien pressé de s'en
aller..., pensa d'abord Rodolphe. Bah! il n'est que deux heures; il veut
être assez tôt de retour à Paris pour pouvoir utiliser le restant de sa
journée.
Et Rodolphe n'attacha aucune importance à sa première observation.
Fleur-de-Marie s'approcha de lui, l'air inquiet, troublé, presque
alarmé, et lui dit tout bas, de manière à ne pas être entendue de Mme
Georges:
--Mon Dieu! monsieur Rodolphe, pardon... Vous renvoyez la voiture...
Mais l'ogresse, hélas!... Il faut que je retourne chez elle ce soir...
sinon... elle me regardera comme une voleuse... Mes habits lui
appartiennent... et je lui dois...
--Rassurez-vous, mon enfant, c'est à moi à vous demander pardon.
--Pardon! et de quoi?
--De ne pas vous avoir dit plus tôt que vous ne deviez plus rien à
l'ogresse, et que vous pouviez quitter ces ignobles vêtements pour
d'autres que ma bonne Mme Georges va vous donner. Elle en a à peu près
de votre taille, elle voudra bien vous prêter de quoi vous habiller.
Vous le voyez, elle commence déjà son rôle de tante.
Fleur-de-Marie croyait rêver; elle regardait tour à tour la fermière et
Rodolphe, ne pouvant croire à ce qu'elle entendait.
--Comment, dit-elle la voix palpitante d'émotion, je ne retournerai plus
à Paris? je pourrai rester ici? Madame me le permettra?... ce serait
possible, ce château en Espagne de tantôt?
--C'était cette ferme... le voilà réalisé.
--Non, non, ce serait trop beau, trop heureux.
--On n'a jamais trop de bonheur, Fleur-de-Marie.
--Ah! par pitié, monsieur Rodolphe, ne me trompez pas, cela me ferait
bien mal.
--Ma chère enfant, croyez-moi, dit Rodolphe d'une voix toujours
affectueuse, mais avec un accent de dignité que Fleur-de-Marie ne lui
connaissait pas encore; oui, vous pouvez, si cela vous convient, mener
dès aujourd'hui, auprès de Mme Georges, cette vie paisible dont tout à
l'heure le tableau vous enchantait. Quoique Mme Georges ne soit pas
votre tante, elle aura pour vous, lorsqu'elle vous connaîtra, le plus
tendre intérêt; vous passerez même pour sa nièce aux yeux des gens de la
ferme; ce petit mensonge rendra votre position plus convenable. Encore
une fois, si cela vous plaît, Fleur-de-Marie, vous pourrez réaliser
votre rêve de tantôt. Dès que vous serez habillée en petite fermière,
ajouta-t-il en souriant, nous vous mènerons voir votre future favorite,
Musette, jolie génisse blanche qui n'attend plus que le collier que vous
lui avez promis. Nous irons aussi donner un coup d'oeil à vos amis les
pigeons, et puis à la laiterie; nous parcourrons enfin toute la ferme:
je tiens à remplir ma promesse.
Fleur-de-Marie joignit les mains avec force. La surprise, la joie, la
reconnaissance, le respect se peignirent sur sa ravissante figure; ses
yeux se noyèrent de larmes, elle s'écria:
--Monsieur Rodolphe, vous êtes donc un ange du bon Dieu, que vous faites
tant de bien aux malheureux sans les connaître, et que vous les délivrez
de la honte et de la misère!!!
--Ma pauvre enfant, répondit Rodolphe avec un sourire de mélancolie
profonde et d'ineffable bonté, quoique bien jeune, j'ai dans ma vie déjà
souffert; cela vous explique ma compassion pour ceux qui souffrent.
Fleur-de-Marie, ou plutôt Marie, allez avec Mme Georges. Oui, Marie,
gardez désormais ce nom, doux et joli comme vous! Avant mon départ, nous
causerons ensemble, et je vous quitterai bien heureux de vous savoir
heureuse.
Fleur-de-Marie ne répondit rien, s'approcha de Rodolphe, fléchit à demi
les genoux, et prit sa main et la porta respectueusement à ses lèvres
avec un mouvement rempli de grâce et de modestie.
Puis elle suivit Mme Georges, qui la contemplait avec un intérêt
profond.