Histoire du Chourineur

Le lecteur n'a pas oublié que deux des hôtes du tapis-franc étaient

attentivement observés par un troisième personnage récemment arrivé dans

le cabaret.

L'un de ces deux hommes, on l'a dit, portait un bonnet grec, cachait

toujours sa main gauche, et avait instamment demandé à l'ogresse si le

Maître d'école n'était pas encore venu.

Pendant le récit de la Goualeuse, qu'ils ne pouvaient entendre, ces deux

hommes s'étaient plusieurs fois parlé à voix basse, en regardant du côté

de la porte avec anxiété.

Celui qui portait un bonnet grec dit à son camarade:

--Le Maître d'école _n'aboute_ pas[42]; pourvu que le zig[43] ne l'ait

pas _escarpé à la capahut_[44].

--Ça serait flambant pour nous qui avons nourri le _poupard_[45]! reprit

l'autre.

Le nouveau venu, qui observait ces deux hommes, était placé trop loin

d'eux pour que leurs dernières paroles arrivassent jusqu'à lui; après

avoir plusieurs fois très-adroitement consulté un petit papier caché

dans le fond de sa casquette, il parut satisfait de ses remarques, se

leva de table et dit à l'ogresse, qui sommeillait dans son comptoir, les

pieds sur sa chaufferette, son gros chat noir sur ses genoux:

--Dis donc, mère Ponisse, je vais rentrer tout de suite; veille à mon

broc et à mon assiette... car il faut se défier des francs licheurs.

--Sois tranquille, mon homme, dit la mère Ponisse, si ton assiette est

vide et ton broc aussi, on n'y touchera pas.

L'homme se prit à rire de la plaisanterie de l'ogresse et disparut sans

que son départ fût remarqué.

Au moment où cet homme sortit, Rodolphe aperçut dans la rue le

charbonnier à figure noire et à taille colossale dont nous avons parlé;

avant que la porte fût refermée, Rodolphe eut le temps de manifester par

un geste d'impatience combien lui était importune l'espèce de

surveillance protectrice du charbonnier; mais ce dernier, sans tenir

compte de la contrariété de Rodolphe, ne quitta pas les abords du

tapis-franc.

Malgré le verre d'eau-de-vie qu'elle avait bu, la Goualeuse ne

retrouvait pas sa gaieté; sous l'influence de cet excitant, sa

physionomie devenait au contraire de plus en plus triste: le dos appuyé

au mur, la tête baissée sur sa poitrine, ses grands yeux bleus errant

machinalement autour d'elle, la malheureuse créature semblait accablée

des plus sombres pensées.

Deux ou trois fois Fleur-de-Marie, rencontrant le regard fixe de

Rodolphe, avait détourné la vue; elle ne se rendait pas compte de

l'impression que lui causait cet inconnu. Gênée, oppressée par sa

présence, elle se reprochait de se montrer si peu reconnaissante envers

celui qui l'avait arrachée des mains du Chourineur; elle regrettait

presque d'avoir si sincèrement raconté sa vie devant Rodolphe.

Le Chourineur, au contraire, se trouvait fort en gaieté; à lui seul il

avait dévoré l'_arlequin_; le vin et l'eau-de-vie le rendaient

très-communicatif; la honte d'avoir trouvé _son maître_, comme il

disait, s'était effacée devant les généreux procédés de Rodolphe, et il

lui reconnaissait d'ailleurs une si grande supériorité que son

humiliation avait fait place à un sentiment qui tenait de l'admiration,

de la crainte et du respect.

Cette absence de rancune, la sauvage franchise avec laquelle il avouait

avoir tué et avoir été justement puni, l'orgueil féroce avec lequel il

se défendait d'avoir jamais volé, prouvaient au moins que, malgré ses

crimes, le Chourineur n'était pas un être complètement endurci.

Cette nuance n'avait pas échappé à la sagacité de Rodolphe; il attendait

curieusement le récit du Chourineur.

L'ambition de l'homme est si insatiable, si bizarre dans ses prétentions

infinies, que Rodolphe désirait l'arrivée du Maître d'école, de ce

brigand terrible qu'il venait presque de détrôner. Il engagea donc le

Chourineur à tromper son impatience par la narration de ses aventures.

--Allons... mon garçon, lui dit-il, nous t'écoutons.

Le Chourineur vida son verre et commença ainsi:

--Toi, ma pauvre Goualeuse, t'as au moins été recueillie par la

Chouette, que l'enfer confonde! tu as eu un gîte jusqu'au moment où l'on

t'a emprisonnée comme vagabonde... Moi, je ne me rappelle pas avoir

couché dans ce qui s'appelle un lit avant dix-neuf ans... bel âge où je

me suis fait troupier.

--Tu as servi, Chourineur? dit Rodolphe.

--Trois ans; mais ça viendra tout à l'heure. Les pierres du Louvre, les

fours à plâtre de Clichy et les carrières de Montrouge, voilà les hôtels

de ma jeunesse. Vous voyez, j'avais maison à Paris et à la campagne,

rien que ça.

--Et quel métier faisais-tu?

--Ma foi, mon maître... j'ai comme un brouillard d'avoir _gouépé_[46]

dans mon enfance avec un vieux chiffonnier qui m'assommait de coups de

croc. Faut que ça soit vrai, car je n'ai jamais pu rencontrer un de ces

cupidons à carquois d'osier sans avoir envie de tomber dessus: preuve

qu'ils avaient dû me battre dans mon enfance. Mon premier métier a été

d'aider les équarisseurs à égorger les chevaux à Montfaucon... J'avais

dix ou douze ans. Quand j'ai commencé à chouriner ces pauvres vieilles

bêtes, ça me faisait une espèce d'effet: au bout d'un mois, je n'y

pensais plus; au contraire, je prenais goût à mon état. Il n'y avait

personne pour avoir des couteaux affilés et aiguisés comme les miens...

Ça donnait envie de s'en servir, quoi! Quand j'avais égorgé mes bêtes,

on me jetait pour ma peine un morceau de la culotte d'un cheval mort de

maladie, car ceux qu'on abattait se vendaient aux fricoteurs du quartier

de l'École-de-Médecine, qui en faisaient du boeuf, du mouton, du veau,

du gibier, au goût des personnes... Ah! mais c'est que, lorsque j'avais

attrapé mon lopin de chair de cheval, le roi n'était pas mon maître, au

moins! Je m'ensauvais avec ça dans mon four à plâtre, comme un loup dans

sa tanière; et là, avec la permission des chaufourniers, je faisais sur

les charbons, une grillade soignée. Quand les chaufourniers ne

travaillaient pas, j'allais ramasser du bois sec à Romainville, je

battais le briquet, et je faisais mon rôti au coin d'un des murs du

charnier. Dame! c'était saignant et presque cru: mais de cette

manière-là, je ne mangeais pas toujours la même chose.

--Et ton nom? Comment t'appelait-on? dit Rodolphe.

--J'avais les cheveux encore plus couleur de filasse que maintenant, le

sang me portait toujours aux yeux; eu égard à ça, on m'appelait

l'Albinos. Les Albinos sont les lapins blancs des hommes, et ils ont les

yeux rouges, ajouta gravement le Chourineur, en manière de parenthèse

physiologique.

--Et tes parents, ta famille?

--Mes parents? Logés au même numéro que ceux de la Goualeuse... Lieu de

ma naissance? Le premier coin de n'importe quelle rue, la borne à gauche

ou à droite, en descendant ou en remontant vers le ruisseau.

--Tu as maudit ton père et ta mère de t'avoir abandonné?

--Ça m'aurait fait une belle jambe!... Mais c'est égal, ils m'ont joué

une vilaine farce en me mettant au monde... Je ne m'en plaindrais pas,

si encore ils m'avaient fait comme le _meg des megs_[47] devrait faire

les gueux, c'est-à-dire sans froid, ni faim, ni soif; ça ne lui

coûterait rien, et ça coûterait pas tant aux gueux d'être honnêtes.

--Tu as eu faim, tu as eu froid, et tu n'as pas volé, Chourineur?

--Non! et pourtant j'ai eu bien de la misère, allez... J'ai _fait la

tortue_[48] quelquefois pendant deux jours, et plus souvent qu'à

mon tour... Eh bien! je n'ai pas volé.

--Par peur de la prison?

--Oh! c'te garce! dit le Chourineur en haussant les épaules et riant aux

éclats. J'aurais donc pas volé du pain _par peur d'avoir du pain_?...

Honnête, je crevais de faim; voleur on m'aurait nourri en prison!...

Non, je n'ai pas volé parce que... parce que... enfin parce que ce n'est

pas dans mon idée de voler.

Cette réponse véritablement belle, et dont le Chourineur ne comprit pas

la portée, étonna profondément Rodolphe.

Il sentit que le pauvre qui restait honnête au milieu des plus cruelles

privations était doublement respectable, puisque la punition du crime

pouvait devenir pour lui une ressource assurée.

Rodolphe tendit la main à ce malheureux sauvage de la civilisation, que

la misère n'avait pas absolument perdu.

Le Chourineur regarda son amphitryon avec étonnement, presque avec

respect; à peine il osa toucher la main qu'on lui offrait. Il pressentit

qu'entre lui et Rodolphe il y avait un abîme.

--Bien, bien! lui dit Rodolphe, tu as encore du coeur et de l'honneur...

--Ma foi! je n'en sais rien, dit le Chourineur tout ému; mais ce que

vous me dites là... voyez-vous... jamais je n'avais rien senti de

pareil... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça... et les coups de poing de

la fin de ma raclée... qui étaient si bien festonnés, et qui auraient pu

ne finir que demain, tandis qu'au contraire vous me payez à souper... et

vous me dites des choses... Enfin suffit, c'est à la vie et à la mort,

vous pouvez compter sur le Chourineur.

Rodolphe reprit plus froidement, ne voulant pas laisser deviner

l'émotion qu'il ressentait:

--Es-tu resté longtemps aide-équarisseur?

--Je crois bien... D'abord ça avait commencé par m'écoeurer d'égorger

ces pauvres vieilles bêtes... après, ça m'avait amusé; mais quand j'ai

eu dans les environs de seize ans et que ma voix a mué, est-ce que ça

n'est pas devenu pour moi une rage, une passion que de chouriner! J'en

perdais le boire et le manger... je ne pensais qu'à ça!... Il fallait me

voir au milieu de l'_ouvrage_: à part un vieux pantalon de toile,

j'étais tout nu. Quand, mon grand couteau bien aiguisé à la main,

j'avais autour de moi (je ne me vante pas) jusqu'à quinze et vingt

chevaux qui faisaient queue pour attendre leur tour... tonnerre! quand

je me mettais à les égorger, je ne sais pas ce qui me prenait... c'était

comme une furie; les oreilles me bourdonnaient! je voyais rouge, tout

rouge, et je chourinais... et je chourinais... et je chourinais jusqu'à

ce que le couteau me fût tombé des mains! Tonnerre! c'était une

jouissance! J'aurais été millionnaire que j'aurais payé pour faire ce

métier-là...

--C'est ce qui t'aura donné l'habitude de chouriner, dit Rodolphe.

--Ça se peut bien; mais, quand j'ai eu seize ans, cette rage-là a fini

par devenir si forte qu'une fois en train de chouriner je devenais comme

fou, et je gâtais l'ouvrage... Oui, j'abîmais les peaux à force d'y

donner des coups de couteau à tort et à travers. Finalement, on m'a mis

à la porte du charnier. J'ai voulu m'employer chez les bouchers: j'ai

toujours eu du goût pour cet état-là... Ah bien, oui! ils ont fait les

fiers! ils m'ont méprisé comme des bottiers mépriseraient des savetiers.

Voyant ça, et d'ailleurs ma rage de chouriner s'étant passée avec mes

seize ans, j'ai cherché mon pain ailleurs... et je ne l'ai pas trouvé

tout de suite; alors souvent j'ai _fait la tortue_. Enfin, j'ai

travaillé dans les carrières de Montrouge. Mais au bout de deux ans ça

m'a scié de faire toujours l'écureuil dans les grandes roues pour tirer

la pierre, moyennant vingt sous par jour. J'étais grand et fort, je me

suis engagé dans un régiment. On m'a demandé mon nom, mon âge et mes

papiers. Mon nom? l'Albinos; mon âge? voyez ma barbe; mes papiers? voilà

le certificat de mon maître carrier. Je pouvais faire un grenadier

soigné, on m'a enrôlé.

--Avec ta force, ton courage et ta manie de chouriner, s'il y avait eu

la guerre, dans ce temps-là, tu serais peut-être devenu officier.

--Tonnerre! à qui le dites-vous. Chouriner des Anglais ou des Prussiens,

ça m'aurait bien autrement flatté que de chouriner des rosses... Mais

voilà le malheur, il n'y avait pas de guerre, et il y avait la

discipline. Un apprenti essaye de communiquer une raclée à son

bourgeois, c'est bien: s'il est le plus faible, il la reçoit; s'il est

le plus fort, il la donne: on le met à la porte, quelquefois au violon,

il n'en est que ça. Dans le militaire, c'est autre chose. Un jour mon

sergent me bouscule pour me faire obéir plus vite; il avait raison, car

je faisais le clampin: ça m'embête, je regimbe; il me pousse, je le

pousse; il me prend au collet, je lui envoie un coup de poing. On tombe

sur moi; alors la rage me prend, le sang me monte aux yeux, j'y vois

rouge... j'avais mon couteau à la main, j'étais de cuisine, et allez

donc! je me mets à chouriner... à chouriner... comme à l'abattoir.

_J'entaille_[49] le sergent, je blesse deux soldats!... une vraie

boucherie! onze coups de couteau à eux trois, oui, onze!... du sang, du

sang comme dans un charnier!

Le brigand baissa la tête d'un air sombre, hagard, et resta un moment

silencieux.

--À quoi penses-tu, Chourineur? dit Rodolphe l'observant avec intérêt.

--À rien, à rien, reprit-il brusquement. Puis il reprit avec sa brutale

insouciance: Enfin on m'empoigne, on me met sur la _planche au pain_, et

_j'ai une fièvre cérébrale_.[50].

--Tu t'es donc sauvé?

--Non, mais j'ai été quinze ans au pré au lieu d'être _fauché_[51].

J'ai oublié de vous dire qu'au régiment j'avais repêché deux camarades

qui se noyaient dans la Seine; nous étions en garnison à Melun. Une

autre fois, vous allez rire et dire que je suis un amphibie au feu et à

l'eau, sauveur pour hommes et pour femmes! une autre fois, étant en

garnison à Rouen, toutes maisons de bois, de vraies cassines, le feu

prend à un quartier; ça brûlait comme des allumettes; je suis de corvée

pour l'incendie; nous arrivons au feu; on me crie qu'il y a une vieille

femme, qui ne peut pas descendre de sa chambre qui commençait à

chauffer: j'y cours. Tonnerre! oui, ça chauffait... car ça me rappelait

mes fours à plâtre dans les bons jours; finalement je sauve la vieille.

Mon _rat de prison_[52] s'est tant tortillé des quatre pattes et de la

langue qu'il a fait changer ma peine; au lieu d'aller à l'_abbaye de

Monte-à-regret_[53], j'en ai eu pour quinze années de pré. Quand j'ai vu

que je ne serais pas tué, mon premier mouvement a été de sauter sur mon

bavard pour l'étrangler. Vous comprenez ça, mon maître?

--Tu regrettais de voir ta peine commuée?

--Oui... à ceux qui jouent du couteau, le couteau de _Charlot_[54],

c'est juste; à ceux qui volent, des fers aux pattes, chacun son lot.

Mais vous forcer à vivre quand on a assassiné, tenez, les _curieux_[55]

ne savent pas la chose que ça vous fait dans les premiers temps.

--Tu as donc eu des remords, Chourineur?

--Des remords! Non, puisque j'ai fait mon temps, dit le sauvage; mais

autrement il ne se passait presque pas de nuit où je ne visse, en

manière de cauchemar, le sergent et les soldats que j'ai chourinés,

c'est-à-dire ils n'étaient pas seuls, ajouta le brigand avec une sorte

de terreur; ils étaient des dizaines, des centaines, des milliers à

attendre leur tour dans une espèce d'abattoir, comme les chevaux que

j'égorgeais à Montfaucon attendaient leur tour aussi. Alors je voyais

rouge, et je commençais à chouriner... à chouriner sur ces hommes, comme

autrefois sur les chevaux. Mais, plus je chourinais de soldats, plus il

en revenait. Et en mourant ils me regardaient d'un air si doux, si doux

que je me maudissais de les tuer; mais je ne pouvais pas m'en empêcher.

Ce n'était pas tout... je n'ai jamais eu de frère, et il se faisait que

tous ces gens que j'égorgeais étaient mes frères... et des frères pour

qui je me serais mis au feu. À la fin, quand je n'en pouvais plus, je

m'éveillais tout trempé d'une sueur aussi froide que de la neige fondue.

--C'était un vilain rêve, Chourineur.

--Oh! oui, allez. Eh bien! dans les premiers temps que j'étais au pré,

toutes les nuits je l'avais... ce rêve-là. Voyez-vous, c'était à en

devenir fou ou enragé. Aussi deux fois j'ai essayé de me tuer, une fois

en avalant du vert-de-gris, l'autre fois en voulant m'étrangler avec une

chaîne; mais je suis fort comme un taureau. Le vert-de-gris m'a donné

soif, voilà tout. Quant au tour de chaîne que je m'étais passé au cou,

ça m'a fait une cravate bleue naturelle. Après cela, l'habitude de vivre

a repris le dessus, mes cauchemars sont devenus plus rares, et j'ai fait

comme les autres.

--Tu étais à bonne école pour apprendre à voler.

--Oui, mais le goût n'y était pas. Les autres _fagots_[56] me blaguaient

là-dessus, mais je les assommais à coups de chaîne. C'est comme ça que

j'ai connu le Maître d'école... mais pour celui-là respect aux poignets!

il m'a donné ma paye comme vous me l'avez donnée tout à l'heure.

--C'est donc un forçat libéré?

--C'est-à-dire, il était _fagot à perte de vue_[57], mais il s'est

libéré lui-même.

--Il est évadé? On ne le dénonce pas?

--Ce n'est pas moi qui le dénoncerai, toujours, j'aurais l'air de le

craindre.

--Comment la police ne le découvre-t-elle pas? Est-ce qu'on n'a pas son

signalement?

--Son signalement! Ah bien, oui! il y a longtemps qu'il a effacé de sa

frimousse celui que le _meg des megs_[58] y avait mis. Maintenant, il

n'y a que le _boulanger qui met les âmes au four_[59] qui pourrait le

reconnaître, le Maître d'école.

--De quelle manière s'y est-il pris?

--Il a commencé par se rogner le nez, qu'il avait long d'une aune; par

là-dessus il s'est débarbouillé avec du vitriol.

--Tu plaisantes?

--S'il vient ce soir, vous le verrez; il avait un grand nez de

perroquet, maintenant il est aussi camard... que la _carline_[60], sans

compter qu'il a des lèvres grosses comme le poing, et un visage olive

aussi couturé que la veste d'un chiffonnier.

--Il est à ce point méconnaissable!

--Depuis six mois qu'il s'est échappé de Rochefort, les _railles_[61]

l'ont cent fois rencontré sans le reconnaître.

--Pourquoi était-il au bagne?

--Pour avoir été faussaire, voleur et assassin. On l'appelle le Maître

d'école parce qu'il a une écriture superbe et qu'il est très-savant.

--Et il est redouté?

--Il ne le sera plus quand vous l'aurez rincé comme vous m'avez rincé.

Et, tonnerre!!! je serais curieux de voir ça!

--Que fait-il pour vivre?

--On dit qu'il s'est vanté d'avoir tué et dévalisé, il y a trois

semaines, un marchand de boeufs sur la route de Poissy.

--On l'arrêtera tôt ou tard.

--Il faudra qu'on soit plus de deux pour ça, car il porte toujours sous

sa blouse, deux pistolets chargés et un poignard. Charlot l'attend, il

ne sera fauché qu'une fois. Il tuera tout ce qu'il pourra tuer pour

s'échapper. Oh! il ne s'en cache pas; et, comme il est deux fois fort

comme vous et moi, on aura du mal à l'abattre.

--Et en sortant du bagne qu'as-tu fait, Chourineur?

--J'ai été me proposer au maître débardeur du quai Saint-Paul, et j'y

gagne ma vie.

--Mais, puisque, après tout, tu n'es pas _grinche_[62], pourquoi vis-tu

dans la Cité?

--Et où voulez-vous que je vive? Qui est-ce qui voudrait fréquenter un

repris de justice? Et puis je m'ennuie tout seul, moi; j'aime la

société, et ici je vis avec mes pareils. Je me cogne quelquefois... On

me craint comme le feu dans la Cité, et le _quart d'oeil_[63] n'a rien à

me dire, sauf pour les batteries, qui me valent quelquefois vingt-quatre

heures de violon.

--Et qu'est-ce que tu gagnes par jour?

--Trente-cinq sous. Ça durera tant que j'aurai des bras; quand je n'en

aurai plus, je prendrai un crochet et un carquois d'osier, comme le

vieux chiffonnier que je vois dans les brouillards de mon enfance.

--Avec tout ça tu n'es pas malheureux?

--Il y en a des pires que moi, bien sûr; sans mes rêves du sergent et

des soldats égorgés, rêves que j'ai encore souvent, je pourrais

tranquillement crever comme un autre au coin d'une borne ou à l'hôpital;

mais ce rêve... Tenez... nom de nom! je n'aime pas à penser à ça, dit le

Chourineur.

Et il vida sur un coin de la table le fourneau de sa pipe.

La Goualeuse avait écouté le Chourineur avec distraction, elle semblait

absorbée dans une rêverie douloureuse.

Rodolphe lui-même restait pensif.

Les deux récits qu'il venait d'entendre éveillaient en lui des idées

nouvelles.

Un incident tragique vint rappeler à ces trois personnages dans quel

lieu ils se trouvaient.

V

Les mystères de Paris, Tome I · 第 15 / 98 题