L'ogresse

Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la rue aux Fèves.

Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d'une haute maison dont la

façade se compose de deux fenêtres dites à _guillotine_.

Au-dessus de la porte d'une sombre allée voûtée se balance une lanterne

oblongue dont la vitre fêlée porte ces mots écrits en lettres rouges:

«Ici on loge à la nuit.»

Le Chourineur, l'inconnu et la Goualeuse entrèrent dans la taverne.

C'est une vaste salle basse, au plafond enfumé, rayé de solives noires,

éclairée par la lumière rougeâtre d'un mauvais quinquet. Les murs,

recrépis à la chaux, sont couverts çà et là de dessins grossiers ou de

sentences en termes d'argot.

Le sol battu, salpêtré, est imprégné de boue: une brassée de paille est

déposée, en guise de tapis, au pied du comptoir de l'ogresse, situé à

droite de la porte et au-dessous du quinquet.

De chaque côté de cette salle, il y a six tables; d'un bout elles sont

scellées au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une

porte donne dans une cuisine; à droite, près du comptoir, existe une

sortie sur l'allée qui conduit aux taudis où l'on couche à trois sous la

nuit.

Maintenant quelques mots de l'ogresse et de ses hôtes.

L'ogresse s'appelle la mère Ponisse; sa triple profession consiste à

loger, à tenir un cabaret, et à louer des vêtements aux misérables

créatures qui pullulent dans ces rues immondes.

L'ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente,

haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros

bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune; elle porte sur

son bonnet un vieux foulard rouge et jaune; un châle de poil de lapin se

croise sur sa poitrine et se noue derrière son dos; sa robe de laine

verte laisse voir des sabots noirs souvent incendiés par sa

chaufferette; enfin le teint de l'ogresse est cuivré, enflammé par

l'abus des liqueurs fortes.

Le comptoir, plaqué de plomb, est garni de brocs cerclés de fer et de

différentes mesures d'étain; sur une tablette attachée au mur, on voit

plusieurs flacons de verre façonnés de manière à représenter la figure

en pied de l'empereur.

Ces bouteilles renferment des breuvages frelatés de couleur rose et

verte, connus sous le nom de _parfait-amour_ et de _consolation_.

Enfin, un gros chat noir à prunelles jaunes, accroupi près de l'ogresse,

semble le démon familier de ce lieu.

Par un contraste qui semblerait impossible si l'on ne savait que l'âme

humaine est un abîme impénétrable... une sainte branche de buis de

Pâques, achetée à l'église par l'ogresse, était placée derrière la boîte

d'une ancienne pendule à coucou.

Deux hommes à figure sinistre, à barbe hérissée, vêtus presque de

haillons, touchaient à peine au broc de vin qu'on leur avait servi, ils

parlaient à voix basse d'un air inquiet.

L'un d'eux surtout, très-pâle, presque livide, rabattait souvent jusque

sur ses sourcils un mauvais bonnet grec dont il était coiffé; il tenait

sa main gauche presque toujours cachée, ayant soin de la dissimuler,

autant que possible, lorsqu'il était obligé de s'en servir.

Plus loin s'attablait un jeune homme de seize ans à peine, à la figure

imberbe, hâve, creuse, plombée, au regard éteint; ses longs cheveux

noirs flottaient autour de son cou; cet adolescent, type du vice

précoce, fumait une courte pipe blanche. Le dos appuyé au mur, les deux

mains dans les poches de sa blouse, les jambes étendues sur le banc, il

ne quittait sa pipe que pour boire à même d'une canette d'eau-de-vie

placée devant lui.

Les autres habitués du tapis-franc, hommes ou femmes, n'offraient rien

de remarquable, leurs physionomies étaient féroces ou abruties, leur

gaieté grossière ou licencieuse, leur silence sombre ou stupide.

Tels étaient les hôtes du tapis-franc lorsque l'inconnu, le Chourineur

et la Goualeuse y entrèrent.

Ces trois derniers personnages jouent un rôle trop important dans ce

récit, leurs figures sont trop caractérisées, pour que nous ne les

mettions pas en relief.

Le Chourineur, homme de haute taille et de constitution athlétique, a

des cheveux d'un blond pâle tirant sur le blanc, des sourcils épais et

d'énormes favoris d'un roux ardent.

Le hâle, la misère, les rudes labeurs du bagne ont bronzé son teint de

cette couleur sombre, olivâtre, pour ainsi dire, particulière aux

forçats.

Malgré son terrible surnom, les traits de cet homme expriment plutôt une

sorte d'audace brutale que la férocité; quoique la partie postérieure de

son crâne, singulièrement développée, annonce la prédominance des

appétits meurtriers et charnels.

Le Chourineur porte une mauvaise blouse bleue, un pantalon de gros

velours primitivement vert, et dont on ne peut distinguer la couleur

sous l'épaisse couche de boue qui le couvre.

Par une anomalie étrange, les traits de la Goualeuse offrent un de ces

types angéliques et candides qui conservent leur idéalité même au milieu

de la dépravation, comme si la créature était impuissante à effacer par

ses vices la noble empreinte que Dieu a mise au front de quelques êtres

privilégiés.

La Goualeuse avait seize ans et demi.

Le front le plus pur, le plus blanc, surmontait son visage d'un ovale

parfait; une frange de cils, tellement longs qu'ils frisaient un peu,

voilait à demi ses grands yeux bleus. Le duvet de la première jeunesse

veloutait ses joues rondes et vermeilles. Sa petite bouche purpurine,

son nez fin et droit, son menton à fossette, étaient d'une adorable

suavité de lignes. De chaque côté de ses tempes satinées, une natte de

cheveux d'un blond cendré magnifique descendait en s'arrondissant

jusqu'au milieu de la joue, remontait derrière l'oreille dont on

apercevait le lobe d'ivoire rosé, puis disparaissait sous les plis

serrés d'un grand mouchoir de cotonnade à carreaux bleus, et noué, comme

on dit vulgairement, en _marmotte_.

Un collier de grains de corail entourait son cou d'une beauté et d'une

blancheur éblouissantes. Sa robe d'alépine brune, beaucoup trop large,

laissait deviner une taille fine, souple et ronde comme un jonc. Un

mauvais petit châle orange, à franges vertes, se croisait sur son sein.

Le charme de la voix de la Goualeuse avait frappé son défenseur inconnu.

En effet, cette voix douce, vibrante, harmonieuse, avait un attrait si

irrésistible, que la tourbe de scélérats et de femmes perdues au milieu

desquels vivait cette jeune fille la suppliaient souvent de chanter,

l'écoutaient avec ravissement et l'avaient surnommée la _Goualeuse_ (la

chanteuse).

La Goualeuse avait reçu un autre surnom, dû sans doute à la candeur

virginale de ses traits...

On l'appelait encore _Fleur-de-Marie_, mots qui en argot signifient la

_Vierge_.

Pourrons-nous faire comprendre au lecteur notre singulière impression,

lorsqu'au milieu de ce vocabulaire infâme, où les mots qui signifient le

vol, le sang, le meurtre, sont encore plus hideux et plus effrayants que

les hideuses et effrayantes choses qu'ils expriment, lorsque nous avons,

disons-nous, surpris cette métaphore d'une poésie si douce, si

tendrement pieuse: _Fleur-de-Marie_?

Ne dirait-on pas un beau lis élevant la neige odorante de son calice

immaculé au milieu d'un champ de carnage?

Bizarre contraste, étrange hasard! Les inventeurs de cette épouvantable

langue se sont ainsi élevés jusqu'à une sainte poésie! Ils ont prêté un

charme de plus à la chaste pensée qu'ils voulaient exprimer!

Ces réflexions n'amènent-elles pas à croire, en songeant ainsi à

d'autres contrastes qui rompent souvent l'horrible monotonie des

existences les plus criminelles, que certains principes de moralité, de

piété, pour ainsi dire innés, jettent encore quelquefois çà et là de

vives lueurs dans les âmes les plus ténébreuses? Les scélérats _tout

d'une pièce_ sont des phénomènes assez rares.

Le défenseur de la Goualeuse (nous nommerons cet inconnu Rodolphe)

paraissait âgé de trente à trente-six ans; sa taille moyenne, svelte,

parfaitement proportionnée, ne semblait pas annoncer la vigueur

surprenante que cet homme venait de déployer dans sa lutte avec

l'athlétique Chourineur.

Il eût été très-difficile d'assigner un caractère certain à la

physionomie de Rodolphe; elle réunissait les contrastes les plus

bizarres.

Ses traits étaient régulièrement beaux, trop beaux peut-être pour un

homme.

Son teint d'une pâleur délicate, ses grands yeux d'un brun orangé,

presque toujours à demi fermés et entourés d'une légère auréole d'azur,

sa démarche nonchalante, son regard distrait, son sourire ironique,

semblaient annoncer un homme blasé, dont la constitution était sinon

délabrée, du moins affaiblie par les aristocratiques excès d'une vie

opulente.

Et pourtant, de sa main élégante et blanche, Rodolphe venait de

terrasser un des bandits les plus robustes, les plus redoutés de ce

quartier de bandits.

Nous disons _aristocratiques excès_, parce que l'ivresse d'un vin

généreux diffère complètement de l'ivresse d'un affreux breuvage

frelaté; parce qu'en un mot, aux yeux de l'observateur, les excès

diffèrent de symptômes comme ils diffèrent de nature et d'espèce.

Certains plis du front de Rodolphe révélaient le penseur profond,

l'homme essentiellement contemplatif... et pourtant la fermeté des

contours de sa bouche, son port de tête quelquefois impérieux et hardi,

décelaient alors l'homme d'action dont la force physique, dont l'audace,

exercent toujours sur la foule un irrésistible ascendant.

Souvent son regard se chargeait d'une triste mélancolie, et tout ce que

la commisération a de plus secourable, tout ce que la pitié a de plus

touchant, se peignait sur son visage. D'autres fois, au contraire, le

regard de Rodolphe devenait dur, méchant; ses traits exprimaient tant de

dédain et de cruauté qu'on ne pouvait le croire capable de ressentir

aucune émotion douce.

La suite de ce récit montrera quel ordre de faits ou d'idées excitait

chez lui des passions si contraires.

Dans sa lutte avec le Chourineur, Rodolphe n'avait témoigné ni colère ni

haine contre cet adversaire indigne de lui. Confiant dans sa force, dans

son adresse, dans son agilité, il n'avait eu qu'un mépris railleur pour

l'espèce de bête brute qu'il venait de terrasser.

Pour achever le portrait de Rodolphe, nous dirons que ses cheveux

étaient châtain clair, de la même nuance que ses sourcils noblement

arqués et que sa petite moustache fine et soyeuse; son menton un peu

saillant était soigneusement rasé.

Du reste, les manières et le langage qu'il affectait avec une incroyable

aisance donnaient à Rodolphe une complète ressemblance avec les hôtes de

l'ogresse. Son cou svelte, aussi élégamment modelé que celui du Bacchus

indien, était entouré d'une cravate noire nouée négligemment, et dont

les bouts retombaient sur le collet de sa blouse bleue, d'une nuance

blanchâtre annonçant la vétusté. Une double rangée de clous armait ses

gros souliers. Enfin, sauf ses mains d'une distinction rare, rien ne le

distinguait matériellement des hôtes du tapis-franc; tandis que son air

de résolution, et, pour ainsi dire, d'audacieuse sérénité, mettait entre

eux et lui une distance énorme.

En entrant dans le tapis-franc, le Chourineur, posant une de ses larges

mains velues sur l'épaule de Rodolphe, s'écria:

--Salut au maître du Chourineur!... Oui, les amis, ce cadet-là vient de

me rincer... Avis aux amateurs qui auraient l'idée de se faire casser

les reins ou crever la _sorbonne_[22], en comptant le Maître d'école

qui, cette fois-ci, trouvera son maître... J'en réponds et je le parie!

À ces mots, depuis l'ogresse jusqu'au dernier des habitués du

tapis-franc, tous regardèrent le vainqueur du Chourineur avec un respect

craintif.

Les uns reculèrent leurs verres et leurs brocs au bout de la table

qu'ils occupaient, s'empressant de faire une place à Rodolphe, dans le

cas où il aurait voulu se placer à côté d'eux; d'autres s'approchèrent

du Chourineur pour lui demander à voix basse quelques détails sur cet

inconnu qui débutait si victorieusement dans le _monde_.

L'ogresse, enfin, avait adressé à Rodolphe l'un de ses plus gracieux

sourires. Chose inouïe, exorbitante, fabuleuse dans les fastes du

Lapin-Blanc, elle s'était levée de son comptoir pour venir prendre les

ordres de Rodolphe et savoir ce qu'il fallait servir à sa _société_,

attention que l'ogresse n'avait jamais eue pour le fameux Maître

d'école, terrible scélérat qui faisait trembler le Chourineur lui-même.

Un des deux hommes à figure sinistre que nous avons signalés (celui qui,

très-pâle, cachait sa main gauche et rabattait toujours son bonnet grec

sur son front) se pencha vers l'ogresse, qui essuyait soigneusement la

table de Rodolphe, et lui dit d'une voix enrouée:

--Le Maître d'école n'est pas venu aujourd'hui?

--Non, dit la mère Ponisse.

--Et hier?

--Il est venu.

--Avec sa nouvelle _largue_[23]?

--Ah ça! est-ce que tu me prends pour un _raille_[24], avec des

drogueries? Est-ce que tu crois que je vais _manger_ mes pratiques sur

_l'orgue_[25]? dit l'ogresse d'une voix brutale.

--J'ai rendez-vous ce soir avec le Maître d'école, répéta le brigand,

nous avons des affaires ensemble.

--Ça doit être du propre, vos affaires, tas _d'escarpes_[26] que vous

êtes!

--Escarpes! répéta le bandit d'un air irrité, c'est les escarpes qui te

font vivre!

--Ah çà! vas-tu me donner la paix! s'écria l'ogresse d'un air menaçant,

en levant sur le questionneur le broc qu'elle tenait à la main.

L'homme se remit à sa place en grommelant.

Fleur-de-Marie, entrant dans la taverne de l'ogresse sur les pas du

Chourineur, avait échangé un signe de tête amical avec l'adolescent à

figure flétrie.

Le Chourineur dit à ce dernier:

--Eh! Barbillon, tu _pitanches_ donc toujours de l'_eau d'aff_[27]?

--Toujours! j'aime mieux faire la _tortue_ et avoir des _philosophes_

aux _arpions_ que d'être sans _eau d'aff_ dans l'_avaloir_ et sans

_tréfoin_ dans ma _chiffarde_[28], dit le jeune homme d'une voix cassée,

sans changer de position et en lançant d'énormes bouffées de tabac.

--Bonsoir, mère Ponisse, dit la Goualeuse.

--Bonsoir, Fleur-de-Marie, répondit l'ogresse en s'approchant de la

jeune fille pour inspecter les vêtements qui couvraient la malheureuse

et qu'elle lui avait loués.

Après cet examen, elle lui dit avec une sorte de satisfaction bourrue:

--C'est un plaisir de te louer des effets, à toi... tu es propre comme

une petite chatte... aussi je n'aurais pas confié ce joli châle orange à

des canailles comme la Tourneuse ou la Tête-de-Mort. Mais aussi c'est

moi qui t'ai _éduquée_ depuis ta sortie de prison... et il faut être

juste, il n'y a pas un meilleur sujet que toi dans toute la Cité.

La Goualeuse baissa la tête et ne parut nullement fière des louanges de

l'ogresse.

--Tiens! dit Rodolphe, vous avez du buis bénit sur votre coucou, la

mère?

Et il montra du doigt le saint rameau placé derrière la vielle horloge.

--Eh bien, faut-il pas vivre comme des païens! répondit naïvement

l'horrible femme.

Puis, s'adressant à Fleur-de-Marie, elle ajouta:

--Dis donc, la Goualeuse, est-ce que tu ne vas pas nous _goualer_ une de

tes _goualantes_[29]?

--Après souper, mère Ponisse, dit le Chourineur.

--Qu'est-ce que je vais vous servir, mon brave? dit l'ogresse à

Rodolphe, dont elle voulait se faire bien venir et peut-être au besoin

acheter le soutien.

--Demandez au Chourineur, la mère; il régale; moi, je paye.

--Eh bien! dit l'ogresse en se tournant vers le bandit, qu'est-ce que tu

veux à souper, mauvais chien?

--Deux doubles _cholettes_ de _tortu_ à douze, un _arlequin_ et trois

croûtons de _lartif_ bien tendre (deux litres de vin à douze sous, trois

croûtons de pain très-tendre) et un _arlequin_[30], dit le Chourineur,

après avoir un moment médité sur la composition de ce _menu_.

--Je vois que tu es toujours un fameux _licheur_ et que tu as toujours

une passion pour les _arlequins_.

--Eh bien! maintenant, la Goualeuse, dit le Chourineur, as-tu faim?

--Non, Chourineur.

--Veux-tu autre chose qu'un _arlequin_, ma fille? dit Rodolphe.

--Oh! non... ma faim a passé...

--Mais regarde donc _mon maître_... ma fille! dit le Chourineur en riant

d'un gros rire et indiquant Rodolphe du regard. Est-ce que tu n'oses pas

le reluquer?

La Goualeuse rougit et baissa les yeux sans répondre.

Au bout de quelques moments, l'ogresse vint elle-même placer sur la

table de Rodolphe un broc de vin, un pain et l'_arlequin_, dont nous

n'essayerons pas de donner une idée au lecteur, mais que le Chourineur

sembla trouver parfaitement de son goût, car il s'écria:

--Quel plat! Dieu de Dieu!... quel plat! C'est comme un omnibus! Il y en

a pour tous les goûts, pour ceux qui font gras et pour ceux qui font

maigre, pour ceux qui aiment le sucre et ceux qui aiment le poivre...

Des pilons de volaille, des queues de poisson, des os de côtelette, des

croûtes de pâté, de la friture, du fromage, des légumes, des têtes de

bécasse, du biscuit et de la salade. Mais mange donc, la Goualeuse...

c'est du soigné... Est-ce que tu as nocé aujourd'hui?

--Nocé! ah bien oui! J'ai mangé ce matin comme toujours, mon sou de lait

et mon sou de pain.

L'entrée d'un nouveau personnage dans le cabaret interrompit toutes les

conversations et fit lever toutes les têtes.

C'était un homme entre les deux âges, alerte et robuste, portant veste

et casquette, parfaitement au fait des usages du tapis-franc; il employa

le langage familier à ses hôtes pour demander à souper.

Quoique cet étranger ne fût pas un des habitués du tapis-franc, on ne

fit bientôt plus attention à lui: il était _jugé_.

Pour reconnaître leurs pareils, les bandits, comme les honnêtes gens,

ont un coup d'oeil sûr.

Ce nouvel arrivant s'était placé de façon à pouvoir observer les deux

individus à figure sinistre dont l'un avait demandé le Maître d'école.

Il ne les quittait pas du regard; mais, par leur position, ceux-ci ne

pouvaient s'apercevoir de la surveillance dont ils étaient l'objet.

Les conversations, un moment interrompues, reprirent leur cours. Malgré

son audace, le Chourineur témoignait une sorte de déférence à Rodolphe;

il n'osait pas le tutoyer.

Cet homme ne respectait pas les lois, mais il respectait la force.

--Foi d'homme! dit-il à Rodolphe, quoique j'aie eu ma danse, je suis

tout de même flatté de vous avoir rencontré.

--Parce que tu trouves l'_arlequin_ de ton goût?

--D'abord... et puis parce que je grille de vous voir vous crocher avec

le Maître d'école, lui qui m'a toujours rincé... le voir rincé à son

tour... ça me flattera...

--Ah çà, est-ce que tu crois que pour t'amuser je vais sauter comme un

bouledogue sur le Maître d'école?

--Non, mais il sautera sur vous dès qu'il entendra dire que vous êtes

plus fort que lui, répondit le Chourineur en se frottant les mains.

--J'ai encore assez de monnaie pour lui donner sa paye! dit

nonchalamment Rodolphe; puis il reprit: Ah çà, il fait un temps de

chien... si nous demandions un pot _d'eau d'aff_ avec du sucre, ça

mettrait peut-être la Goualeuse en train de chanter...

--Ça me va, dit le Chourineur.

--Et pour faire connaissance nous nous dirons qui nous sommes, ajouta

Rodolphe.

--L'Albinos, dit Chourineur, _fagot affranchi_ (forçat libéré),

débardeur de bois flotté au quai Saint-Paul, gelé pendant l'hiver, rôti

pendant l'été, voilà mon caractère, dit le convive de Rodolphe en

faisant le salut militaire avec sa main gauche. Ah çà, ajouta-t-il, et

vous, mon maître, c'est la première fois qu'on vous voit dans la Cité...

C'est pas pour vous le reprocher, mais vous y êtes entré crânement sur

mon crâne et tambour battant sur ma peau. Nom d'un nom, quel

roulement!... surtout les coups de poing de la fin... J'en reviens

toujours là, comme _c'était fignolé_!... Mais vous avez un autre métier

que de rincer le Chourineur?

--Je suis peintre en éventails! et je m'appelle Rodolphe.

--Peintre en éventails! C'est donc ça que vous avez les mains si

blanches, dit le Chourineur. C'est égal, si tous vos camarades sont

comme vous, il paraît qu'il faut être pas mal fort pour faire cet

état-là... Mais puisque vous êtes ouvrier, et sans doute un honnête

ouvrier... pourquoi venez-vous dans un tapis-franc, où il n'y a que des

_grinches_, des _escarpes_ ou des _fagots affranchis_ comme moi, et qui

ne peuvent aller ailleurs?

--Je viens ici, parce que j'aime la bonne société.

--Hum!... hum!... dit le Chourineur en secouant la tête d'un air de

doute. Je vous ai trouvé dans l'allée de Bras-Rouge; enfin... suffit...

Vous dites que vous ne le connaissez pas?

--Est-ce que tu vas m'ennuyer encore longtemps avec ton Bras-Rouge, que

l'enfer confonde... si ça plaît à Lucifer!...

--Tenez, mon maître, vous vous défiez peut-être de moi, et vous n'avez

pas tort... Mais, si vous voulez, je vous raconterai mon histoire... à

condition que vous m'apprendrez à donner les coups de poing qui ont été

le bouquet de ma raclée... j'y tiens.

--J'y consens, Chourineur, tu me diras ton histoire... et la Goualeuse

dira aussi la sienne.

--Ça va, reprit le Chourineur... Il fait un temps à ne pas mettre un

sergent de ville dehors... ça nous amusera... Veux-tu, la Goualeuse?

--Je veux bien; mais ça ne sera pas long, dit Fleur-de-Marie...

--Et vous nous direz la vôtre, camarade Rodolphe? ajouta le Chourineur.

--Oui, je commencerai...

--Peintre d'éventails, dit la Goualeuse, c'est un bien joli métier.

--Et combien gagnez-vous, à vous éreinter à ça? dit le Chourineur.

--Je suis à ma tâche, répondit Rodolphe; mes bonnes journées vont à

quatre francs, quelquefois à cinq, mais dans l'été, parce que les jours

sont longs.

--Et vous flânez souvent, gueusard?

--Oui, tant que j'ai de l'argent: d'abord six sous pour ma nuit dans mon

garni.

--Excusez, monseigneur... vous couchez à six sous, vous! dit le

Chourineur en portant la main à son bonnet...

Ce mot _monseigneur_, dit ironiquement par le Chourineur, fit sourire

imperceptiblement Rodolphe, qui reprit:

--Oh! je tiens à mes aises et à la propreté.

--En voilà un pair de France! un banquier! un riche! s'écria le

Chourineur, il couche à six.

--Avec ça, continua Rodolphe, quatre sous de tabac, ça fait dix; quatre

sous à déjeuner, quatorze; quinze sous à dîner; un ou deux sous

d'eau-de-vie, ça me fait dans les environs de trente _ronds_ (sous) par

jour. Je n'ai pas besoin de travailler toute la semaine; le reste du

temps je fais la noce.

--Et votre famille? dit la Goualeuse.

--Le choléra l'a mangée, reprit Rodolphe.

--Qu'est-ce qu'ils étaient, vos parents? demanda la Goualeuse.

--Fripiers sous les piliers des Halles, négociants en vieux chiffons.

--Et combien que vous avez vendu leur fonds? dit le Chourineur.

--J'étais trop jeune, c'est mon tuteur, qui l'a vendu; quand j'ai été

_major_, je lui ai redû trente francs... Voilà mon héritage.

--Et votre maître fabricant, à cette heure? demanda le Chourineur.

--Mon _singe_[31]? Il s'appelle M. Borel, rue des Bourdonnais, bête...

mais brutal:... voleur... mais avare; il aime autant se faire crever un

oeil que faire la paye aux ouvriers. Voilà son signalement; s'il

s'égare, laissez-le se perdre, ne le ramenez pas à sa fabrique. J'ai été

apprenti chez lui depuis l'âge de quinze ans, j'ai eu un bon numéro à la

conscription; je demeure rue de la Juiverie, au quatrième sur le devant;

je m'appelle Rodolphe Durand... Voilà mon histoire.

--Maintenant, à ton tour, la Goualeuse, dit le Chourineur; je garde mon

histoire pour la bonne bouche.

Les mystères de Paris, Tome I · 第 11 / 98 题