XII

CHLOÉ.--Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journée.

DAPHNIS.--Ils ne nous laissent pas un instant de liberté.

CHLOÉ.--C'est juste! Nous avons dû renoncer au théâtre, au monde, et

hier encore nous refusions une invitation à dîner.

DAPHNIS.--Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de

leur en vouloir.

CHLOÉ.--Suppose un instant que nous n'en ayons pas.

DAPHNIS.--Ou qu'ils soient morts.

CHLOÉ.--Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que

ferions-nous de notre liberté? Le café-concert ne donne pas le bonheur,

et ma vie aura été belle, si je meurs la première des quatre.

DAPHNIS.--Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le

premier? Aurais-tu seule du coeur et des sentiments? Il est dur de voir

mourir ceux qu'on chérit. Certainement.

CHLOÉ.--Sois franc: te remarierais-tu?

DAPHNIS.--Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants,

et pour moi, plus tard, une maîtresse quelconque que je verrais de temps

en temps. Un homme n'est jamais embarrassé.

CHLOÉ.--Tu es franc. Si ta maîtresse venait ici, ôterais-tu mon

portrait?

DAPHNIS.--Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le

respect du passé. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une

armoire: tes chemises fines, ta dernière robe, ton boa, et ta fille

devenue grande n'y toucherait que tout émue. Il est inutile que tu

emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les

retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris à

marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?

CHLOÉ.--Tu plaisantes; changeons de conversation.

DAPHNIS.--Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plaît. Tu m'y

provoques sans cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu m'interroges,

je réponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.

CHLOÉ.--Oh! je voudrais tant savoir...

DAPHNIS.--Quoi? La solution du problème de la destinée?

CHLOÉ.--Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus

là. Écoute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? Je jure de

ne pas me remarier.

DAPHNIS.--Tu aurais tort de te gêner. Assez jeune, encore belle, au bout

de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garçon

enchanté de t'accueillir, toi et ta famille.

CHLOÉ.--Sans doute, mais si je tombe mal?

DAPHNIS.--On n'a pas de chance tous les jours.

CHLOÉ.--Il désirera d'autres enfants, ce monsieur.

DAPHNIS.--Dame, mets-_moi_ à sa place.

CHLOÉ.--Et les nôtres seront malheureux.

DAPHNIS.--Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur,

quel mérite auras-tu?

CHLOÉ.--Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent.

DAPHNIS.--À ton gré. Je m'y habitue.

CHLOÉ.--Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort

comme les autres et ton tour viendra.

DAPHNIS.--Je le céderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon

numéro par terre et l'écraserai du pied.

CHLOÉ.--Grand bête! Réflexion faite, toi parti, je me consacrerai à mes

enfants; je les élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.

DAPHNIS.--Toute leur vie?

CHLOÉ.--Non, hélas! mais je m'engage à leur suffire quelques années.

Rien ne leur manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.

DAPHNIS.--Si j'allais me promener!

CHLOÉ.--Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je

me charge de commencer leur éducation. Puis, je devrai les mettre au

lycée, songer à leur avenir, leur donner le goût d'une profession, les

pousser dans le monde. Je perdrai la tête.

DAPHNIS.--Alors, tu souhaiteras qu'un homme à poigne se montre, le brave

garçon d'abord dédaigné.

CHLOÉ.--Il faudra marier ma fille. M'y résoudrai-je, mon Dieu?

DAPHNIS.--Un second homme à poigne sera nécessaire.

CHLOÉ.--Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mère n'est

pas un père. J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les

débarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller

coquettement, arrondir leurs joues, leur créer une santé forte. Une

gouvernante bien payée me remplacerait.

DAPHNIS.--Je tâcherai de la choisir bonne.

CHLOÉ.--Je hais, sans la connaître, cette femme qui me volera mes

enfants.

DAPHNIS.--As-tu remarqué? Déjà, l'aîné se détourne de toi pour venir à

moi. Tu le couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et maintenant il

veut tout faire comme papa.

CHLOÉ.--Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oublié

dans quinze jours.

DAPHNIS.--Et notre calme existence, un moment dérangée, reprendrait peu

à peu son train quotidien. Décidément, tu as raison: il vaut mieux que

tu meures la première.

Coquecigrues · 第 111 / 130 题