JEAN-JACQUES

_À Marcel Boulenger._

JACQUES.--Au moins, dors-tu bien?

JEAN.--Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre à la

gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sûr de ne pas me

laisser échapper, et je passe une nuit tranquille.

JACQUES.--As-tu, comme moi, le goût des oreillers durs? je n'en trouve

point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait

une écorce, et je m'éveillerais les oreilles saignantes.

JEAN.--Nous sommes de pauvres misérables qui descendons vers le singe.

JACQUES.--Vers le jouet mécanique aux pattes alternantes. Notre vie,

c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque

matin, je m'exerce à enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur

le modèle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne

m'intéresse pas. Je lève la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme

une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.

JEAN.--Réussis-tu souvent?

JACQUES.--À la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me

contente d'un à peu près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une

journée en chemise.

JEAN.--Je me lève plus calme. Mes serviettes seules me préoccupent. J'en

ai sept ou huit en train. Dès que l'une d'elles est mouillée, je la

rejette. Je ne leur tolère qu'une corne humide. La première m'essuie le

front, la seconde le nez, la troisième une joue, et ma tête n'est pas

sèche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service.

JACQUES.--Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux?

JEAN.--Ils sont naturellement gras.

JACQUES.--Tu as de la chance. Je me bats contre mes mèches. Une, entre

autres, se révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer dans le

crâne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va

soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer

une horreur.

JEAN.--Fais-la scier.

JACQUES.--Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procédé.

JEAN.--Je les ronge moi-même, avec mes propres dents.

JACQUES.--L'aspect de ta lèvre déconcerte. On y remarque un vague

pointillé noir, les restes d'une moustache incendiée, la fumée, l'ombre,

le regret d'une moustache.

JEAN.--Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot

dans la bouche. Enfin, suppose ta mèche domptée.

JACQUES.--Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche

je m'arrête. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez.

Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte.

JEAN.--Dehors, n'as-tu pas fréquemment l'envie d'aller d'un trottoir à

l'autre? On est pressé. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il

faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin

vers ce point qui attire, éclate sur le mur d'en face.

JACQUES.--Je préfère viser un passant et le devancer en l'effleurant du

coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras

lourd, et il m'est nécessaire que toute son électricité s'écoule dans le

bras d'un autre.

JEAN.--Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste.

JACQUES.--Je ne la méritais pas et je me défie; je regarde au delà, et,

devant mes yeux, se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme

rectangulaire et deux centimètres d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge

sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile.

Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine à contenir

dans ma bouche hermétique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le

premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je

sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce

que tu as?

JEAN.--Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relève, à

l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. Une,

deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque

simplement la cadence: une, deux; une, deux...

JACQUES.--Curieux. On paierait cher sa place.

JEAN.--Talent d'intimité? Il me distrait, quand j'écris, entre deux

phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte.

Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court,

légère, intelligente.

Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la

couvrais de points nombreux «comme les étoiles du ciel».

Pique, pique, ma bourrique:

Veux-tu gager que j'en ai huit!

J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. Celle-ci me plaît à

cause de sa simplicité et de son isochronisme parfait. Une, deux; une,

deux... Elle exige moins d'accessoires. On n'a pas toujours des

aiguilles sur soi. Au café, à la promenade même, mon petit doigt prend

son élan et part. Quoi de plus pratique? Un petit doigt d'enfant en

ferait autant. Mais tu changes de visage.

JACQUES.--Je t'en prie: n'insiste pas.

JEAN.--Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, comme des pavots sous la

pluie, débordent d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue pour te

soulager et me consoler.

JACQUES.--Tu ne peux pas savoir. C'est ma grande folie invincible. Ma

femme a tenté l'impossible pour me guérir. Mes enfants m'ont supplié. Un

médecin m'a dit: «Plus vous les arracherez, plus ils repousseront. En

outre, votre nez enflera.» Ni les propos menaçants du docteur, ni les

tendres remontrances d'une famille aimante ne m'ont ému, et cette fois

encore, j'en tiens un.

JEAN.--Un quoi? Laisse donc ton nez.

JACQUES.--Tu me crois peut-être à plaindre. Tu ne me comprendras jamais.

Sache au contraire que j'éprouve des impressions compliquées, connues

des seuls initiés. La douleur et la jouissance se confondent. J'ai une

narine en feu et de la glace dans l'autre. Je ne compte pas les

éternuements joyeux, qui sont tout bénéfice! Je tire doucement,

doucement. Il me semble que ce poil est planté au profond de ma chair et

que ma cervelle vient avec. J'arrive au sommet de l'aigu. Aïe! que j'ai

mal! Oh! que je suis heureux! Je gradue les secousses. C'est une

science. Ouf! Ah! le voilà!

JEAN.--Je ne distingue pas.

JACQUES.--Approche-toi.

JEAN.--Oui, j'aperçois quelque chose. Mets-le devant la fenêtre, en

plein soleil.

JACQUES.--Comme ceci?

JEAN.--Là. Bien. Ne bouge plus. Je vois maintenant le poil dans son

intégrité! Il a la flexion d'un arc d'or. Il est transparent et blond,

avec une grosseur à l'une de ses extrémités. On jurerait sa tête.

JACQUES.--Ce sont plutôt ses racines, Jeannot.

JEAN.--Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques compliments: il est

superbe!

Coquecigrues · 第 84 / 130 题