LE VIEUX

Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au café et s'y gâtent

l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre.

Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise

habitude d'être incommodés par l'odeur du tabac. Je les trouve

grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des boeufs, et,

comme ces grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-là

changent de femme chaque nuit et s'exposent à des altérations de santé.

Les autres gardent toujours la même, et alors ça gêne leurs mouvements.

Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, je songe à leurs groupes

littéraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses

ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame.

Et ces groupes ont des présidents, des vice-présidents, des membres

même; comme c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce que quelques

jeunes vivent à l'écart. Mais ils ont tort: à leur âge, on doit

fréquenter les écoles, pour faire plaisir aux parents.

En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves.

J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de

papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. On prend sa formule au

départ. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on

est arrivé, à quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux

que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un

demi-siècle, et, maintenant, je relis mon oeuvre, une fois l'an, au

printemps.

Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur à ceux qui

réussissent trop jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. Ma vie se

prolonge parce que je me suis développé tard.

Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser tranquille. Tu viens

indiscrètement à la maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler sans

cesse de ma personne, tu abîmes mes collections, et, toi parti, nous

perdons un quart d'heure, ma bonne et moi, à compter les traces de ta

tête huilée.

J'ai patiemment dressé moi-même mon glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus

rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les

chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne et je veille. Tu rôdes autour.

Ta turbulence m'effraie. Écoute une proposition que tu serais gentil

d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre

et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais à tes petits amis:

«Je viens de voir le vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne m'oublie

pas.» Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu'à ma mort lointaine des

relations charmantes.

On sonne, je parie que c'est toi. Misère de misère. Joseph! n'oubliez

pas dans cinq minutes le coup du: «Monsieur est servi!»

Coquecigrues · 第 81 / 130 题