LE JEUNE

Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des

charrettes ferrées. Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était

naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut y retourner et y

rester. J'ai plein les oreilles de tes gémissements. Est-ce parce que la

mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, et te tripote, te creuse déjà

les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre?

Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. Quelque matin on te trouvera

étouffé. Si j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant de

devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces

petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins

mécaniques.

Toujours le vieux partout, à toutes les bornes. Est-ce que ton image

glacée ne va pas bientôt fondre?

Tu chevrotes qu'on était respectueux de ton temps. Mais les trains

allaient moins vite.

Des gens qui dévorent l'espace peuvent bien brûler la politesse.

Résigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te

traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi les clefs.

Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de sortir du livre, de t'en

aller du journal.

Il y a des années, des années d'horloge que tu encombres. Regarde à tes

pieds: c'est du propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu n'a pas

honte?

Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employés de chemin de

fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, réclament leur

retraite et tu t'obstines à faire du service.

Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre

des Innocents.

Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras une fin violente.

La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une éternité et

je vois tant de choses que mon oeil éclate. D'abord tout est à refaire.

Premièrement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public.

Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps.

Après, je bâtirai un art définitif. Il montera jusqu'au ciel sans

toucher à la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants

passeront gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à le contempler.

Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère et qu'on retourne ce que tu

as souillé.

Coquecigrues · 第 79 / 130 题