LA VISITE

_À Paul Bonnetain._

Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des

bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se

prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de

l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent

ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête

de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire

l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines.

--J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades

désespérés en les soignant dans une vacherie.

Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute:

--Ils boivent même du purin.

--Ne vous gênez point, me dit Pajol.

Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites

des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les

croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et

quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever.

--Pour qu'elle se soulage, dit-il.

Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de

fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde,

agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle,

indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon

étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur

un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais

assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour,

les paupières et les joues enflées.

--Ah! la campagne, il n'y a que ça!

Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq

petites taures sont rangées à part.

--On les croirait en pénitence.

--Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans

le pré Sauvin.

--Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!

Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides

vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.

--Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la

vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de

veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en

veut.

Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines.

Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger

«l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête.

--Elle n'est pas fière, dit Pajol.

--Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.

Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous

jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale

aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme.

--Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera

pas de pousser sa bouteille.

Il lui soulève la queue, palpe ses reins,

--Sale bête! s'écrie-t-il.

Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et

flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa

propre fille.

Coquecigrues · 第 59 / 130 题