_À Henri Mazel._
--Allez, Levraut, apportez donc!
Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut
recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur
d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de
l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer
sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri
d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de
l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort
chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et,
entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan
vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher
sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le
courant. Il pensa:
--Cette fois, je suis sûr de l'avoir!
Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer
à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des
doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances.
--Veux-tu apporter canard, chien de malheur!
Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le
canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille,
brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le
suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et
M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau
coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être
vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On
voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus
léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M.
Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de
procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler
même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir
le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau.
--Une fois à l'eau!...
Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan
se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous
les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan
prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte.
Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et
fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les
verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les
échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la
main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un
sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement
agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des
craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs,
un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis
une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des
flocons, toujours loin du bord.
Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure
indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile.
Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui
donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour
ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en
ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui
rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les
paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des
berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il
rageait de toutes ses forces.
--Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut!
Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente
secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature
apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait
désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier.
--Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la
ballade!
Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa
dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans
un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se
remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et
certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La
colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne
savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par
Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite
résolu, repartit:
--J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas.
La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le
cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur
de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles,
lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des
boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il
faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre
semblait brusquement secouer des fleurs chantantes.
--Ça va durer longtemps, cette histoire-là!
En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont
du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et
partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à
gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il
resta.
--C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan.
Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une
dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un
chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il
s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête
d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa
le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au
bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à
blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement.
De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme
des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans
pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie
qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa
seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le
chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement
inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier,
vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba,
s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de
légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de
l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et
simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en
bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute
lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le
canard, vaguement sollicité par de multiples desseins.
En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur
des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de
bouteille, çà et là, une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la
convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.
--Somme toute, en allant vite...
Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en
déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard,
l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau
résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard.
Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup
de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup,
l'éventra.
--Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!
Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand
mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la
rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet,
passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un
aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes.