_À Louis Baudry de Saunier._
--Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré?
--J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité.
Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui
se posèrent là-bas, dans un carré vert.
--Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!
Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il
portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait
en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière
lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée.
Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura
quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle?
Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se
relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait
trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations,
ces deux termes d'une sonorité étrange.
--Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer,
dit-il.
Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au
loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon
sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son
brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un
instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord,
se remisèrent hors de danger.
--Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le
pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent!
Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les
perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour
les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit:
--Bonsoir, la compagnie!
Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas,
tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine
verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen
de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le
cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une
fourche fine.
--Vais-je rentrer bredouille?
Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que
n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons!
D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis
s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M.
Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses
rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne.
Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre,
s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux
brouillés, espérait leur chute.
--Il faut pourtant que je les tire!
Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la
voir s'abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il
s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en
dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus
que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était
couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise
imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme
quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent.
Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de
ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches
roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en
formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier
de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve.
--N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme?
Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer,
étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si
riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur.
--Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de
précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté.
De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois
elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque
du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu
d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme
une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des
garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots
avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans,
n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser.
M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et
passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion
peuvent vous blesser grièvement.
Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il
n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable
position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé,
grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha
sur le plan de tir.
M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations
légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce
qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il
patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il
voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien
entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre,
interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout
d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne.
Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne
apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes
comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et
long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle.
Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes
discrets.