_À Eugène Bosdeveix._
Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr
de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et
ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez
paresseuse depuis quelque temps.
Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais
je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre
un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des
bruits vagues légers comme des oeufs vides.
Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.
Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent.
Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui
restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure.
Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils.
Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge?
Du linge d'araignées!
Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes
découvertes.
D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées.
Est-ce par un animal, une chèvre?
Mais une chèvre bêle et ne crie pas.
En outre, elle aurait brouté les branches.
Par un voleur?
Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles
brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou
trois semaines, elles seront bonnes à cueillir.
Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne
distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer
une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des
feuilles!
A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup
et qu'on est demeuré longtemps près du poirier.
Un peu plus loin _elle_ s'est appuyée contre un autre arbre, haut
pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes
soifs.
J'ai dit _elle_ parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long
cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et
j'éprouve un commencement de trouble.
Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche
s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec
netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se
touchent presque.
J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de
noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en
forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît,
tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs.
C'est là qu'a dû se passer la chose.
Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une
nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont été arrachés
par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n'a
pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en
détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés,
j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la
terre.
Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je
comprends.
Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement
intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue
la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon
épaule, Françoise m'a dit, brusque:
--Vous savez, je suis prise!
Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui
s'enorgueillissent d'un bourgeois.
Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je
reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les
noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air
naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un
chien vagabond s'y rouler.
Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il
puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce
qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout.
Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un
vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait?
Il faut que je continue à comprendre malgré moi.
Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une
carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec
soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je
maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante
m'entre au cerveau.
Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc
et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante,
maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de
remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à
mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que
le dernier anneau plus gros que les autres.
Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je
tire sans regarder, avec la peur de ramener...
Je lâcherais tout.
Rien!
Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et
le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos,
sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace.
Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le
puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.
Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué,
elle se taira.»
C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux
qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours,
quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme
de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il
faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une
complice discrète.
Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais
ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein!
Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi.
L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou
deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un
prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle
attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre,
à notre confrontation?
Baissera-t-elle les yeux?
Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise,
épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit.
Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui
viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de
recueillement.
D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent,
gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces
artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin,
près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume
entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes.
J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du
premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse,
indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé,
pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... _le délivre!_