--Se glisser aussi près que possible en restant à l’abri, et se jeter

sur eux, voilà ce qu’il faut faire, dit l’un.

--Tais-toi donc, répondit un autre. Qu’est-ce que tu feras avec ton abri

contre leur diable de Rayon Ardent? Tu iras te faire cuire! Ce qu’il y a

à faire, c’est de s’approcher autant que le terrain le permettra et là

creuser une tranchée.

--Un beau moyen, les tranchées! Il ne parle tout le temps que de creuser

des tranchées, celui-là. C’est pas un homme, c’est un lapin.

--Alors, ils n’ont pas de cou? me demanda brusquement un troisième,

petit homme brun et silencieux, qui fumait sa pipe.

Je répétai ma description.

--Des pieuvres, tout simplement, dit-il. On dit que ça pêche les

hommes--maintenant on va se battre avec des poissons.

--Il n’y a pas de crime à massacrer des bêtes comme ça, remarqua le

premier qui avait parlé.

--Pourquoi ne pas bombarder tout de suite ces sales animaux et en finir

d’un seul coup? dit le petit brun. On ne peut pas savoir ce qu’ils sont

capables de faire.

--Où sont tes obus? demanda le premier. Il n’y a pas de temps à perdre.

Il faut charger dessus et tout de suite, c’est mon avis.

Ils continuèrent à discuter la chose sur ce ton. Après un certain temps,

je les quittai et me dirigeai vers la gare pour y chercher autant de

journaux du matin que j’en pourrais trouver.

Tout au long; de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent,

infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils

apprêtaient, et de temps en temps une bouffée grisâtre

tourbillonnait vers le ciel étoilé.

(CHAPITRE VIII)

[Illustration]

Mais je ne fatiguerai pas le lecteur par une description plus détaillée

de cette longue matinée et de l’après-midi plus longue encore. Je ne pus

parvenir à jeter le moindre coup d’œil sur la lande, car même les

clochers des églises de Horsell et de Chobham étaient aux mains des

autorités militaires. Les soldats auxquels je m’adressai ne savaient

rien; les officiers étaient aussi mystérieux que préoccupés. Je trouvai

les gens de la ville en pleine sécurité à cause de la présence des

forces militaires et j’appris alors, de la bouche même de Marshall, le

marchand de tabac, que son fils était parmi les morts, autour du

cylindre. Les soldats avaient obligé les habitants, sur la lisière de

Horsell, à fermer et à quitter leurs maisons.

Je revins chez moi, pour déjeuner, vers deux heures, très fatigué, car,

ainsi que je l’ai dit, la journée était extrêmement chaude et lourde, et

afin de me rafraîchir, je pris un bain froid. Vers quatre heures et

demie, je retournai à la gare chercher les journaux du soir, car ceux du

matin ne donnaient qu’un récit très inexact de la mort de Stent,

d’Henderson, d’Ogilvy et des autres. Mais ils ne renfermaient rien que

je ne connusse déjà. Les Marsiens ne laissaient rien voir d’eux-mêmes.

Ils semblaient très affairés dans leur trou, d’où sortaient

continuellement un bruit de marteaux et une longue traînée de fumée.

Apparemment ils activaient leurs préparatifs pour la lutte.

“De nouvelles tentatives pour communiquer avec eux ont été faites sans

succès”--tel était le cliché que reproduisaient tous les journaux. Un

sapeur me dit que ces tentatives étaient faites par un homme qui d’un

fossé agitait un drapeau au bout d’une perche. Les Marsiens accordaient

autant d’attention à ces avances que nous en prêterions aux mugissements

d’un bœuf.

Je dois avouer que la vue de tout cet armement, de tous ces préparatifs,

m’excitait grandement. Mon imagination devint belligérante et infligea

aux envahisseurs des défaites remarquables; les rêves de batailles et

d’héroïsme de mon enfance me revinrent. A ce moment même, il me semblait

que la lutte allait être inégale, tant les Marsiens me paraissaient

impuissants dans leur trou.

Vers trois heures, on entendit des coups de canon, à intervalles

réguliers, dans la direction de Chertsey ou d’Addlestone. J’appris que

le bois de pins incendié, dans lequel était tombé le second cylindre,

était canonné dans l’espoir de détruire l’objet avant qu’il ne s’ouvrît.

Ce ne fut pas avant cinq heures, cependant, qu’une pièce de campagne

arriva à Chobham pour être braquée sur les premiers Marsiens.

Vers six heures du soir, je prenais le thé avec ma femme dans la

vérandah, causant avec chaleur de la bataille qui nous menaçait, lorsque

j’entendis, venant de la lande, le bruit assourdi d’une détonation, et

immédiatement une rafale d’explosions. Aussitôt suivit, tout près de

nous, un violent et retentissant fracas qui fit trembler le sol, et, me

précipitant au dehors sur la pelouse, je vis les cimes des arbres,

autour du Collège Oriental, enveloppées de flammes rougeâtres et de

fumée, et le clocher de la chapelle s’écrouler. La tourelle de la

mosquée avait disparu et le toit du collège lui-même semblait avoir subi

les effets de la chute d’un obus de cent tonnes. Une de nos cheminées

craqua comme si elle avait été frappée par un boulet; elle vola en

éclats et les fragments dégringolèrent le long des tuiles pour venir

s’entasser sur le massif de fleurs, près de la fenêtre de mon cabinet de

travail.

Ma femme et moi restâmes stupéfaits. Je me rendis compte alors que la

crête de la colline de Maybury était à portée du Rayon Ardent des

Marsiens, maintenant que le collège avait été débarrassé du chemin comme

un obstacle gênant.

Je saisis ma femme par le bras et, sans cérémonie, l’entraînai jusque

sur la route. Puis j’allai chercher la servante, en lui disant que

j’irais prendre moi-même la malle qu’elle réclamait avec insistance.

--Nous ne pouvons pas rester ici, dis-je.

Au moment même, la canonnade reprit un instant sur la lande.

--Mais où allons-nous aller? demanda ma femme terrifiée.

Je réfléchissais, perplexe. Puis je me souvins de ses cousins à

Leatherhead.

--A Leatherhead, criai-je, dans le fracas qui recommençait.

Elle regarda vers le bas de la colline. Les gens surpris sortaient de

leurs maisons.

--Mais comment irons-nous jusque-là? s’enquit-elle.

Au bas de la route, j’aperçus un peloton de hussards qui passaient au

galop sous le pont du chemin de fer; quelques-uns entrèrent dans la cour

du Collège Oriental, les autres mirent pied à terre et commencèrent à

courir de maison en maison. Le soleil, brillant à travers la fumée qui

montait des cimes des arbres, semblait rouge-sang et jetait sur les

choses une clarté lugubre et sinistre.

--Reste ici, tu es en sûreté, dis-je à ma femme, et je me mis à courir

vers l’hôtel du Chien-Tigré, car je savais que l’hôtelier avait un

cheval et un dogcart. Je courais de toutes mes forces, car je me rendais

compte que, dans un moment, tout le monde, sur ce penchant de la

colline, serait en mouvement. Je trouvai l’hôtelier derrière son

comptoir, absolument ignorant de ce qui se passait derrière sa maison.

Un homme qui me tournait le dos lui parlait.

--Ce sera une livre, disait l’hôtelier, et je n’ai personne pour vous le

mener.

--J’en donne deux livres, dis-je par dessus l’épaule de l’homme.

--Quoi?...

--... Et je vous le ramène avant minuit, achevai-je.

--Mais, diable, dit l’hôtelier, qu’est-ce qui presse? Je suis en train

de vendre un quartier de porc. Deux livres et vous me le rapportez?

Qu’est-ce qui se passe donc?

Je lui expliquai rapidement que je devais partir immédiatement de chez

moi et je m’assurai ainsi la location du dogcart. A ce moment, il ne me

sembla pas le moins du monde urgent pour l’hôtelier qu’il quittât son

hôtel. Je m’arrangeai pour avoir la voiture sur-le-champ, la conduisis à

la main le long de la route, puis, la laissant à la garde de ma femme et

de la servante, me précipitai dans la maison et empaquetai divers objets

de valeur, argenterie et autres. Les hêtres du jardin brûlaient pendant

ce temps, et, des palissades du bord de la route, s’élevaient des

flammes rouges. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’un des hussards à

pied arriva. Il courait de maison en maison, avertissant les gens du

danger et les invitant à sortir. Il passait justement comme je sortais,

traînant mes trésors enveloppés dans une nappe. Je lui criai:

--Quelles nouvelles?

Il se retourna, les yeux effarés, brailla quelque chose comme “sortis du

trou dans une chose pareille à un couvercle de plat” et se dirigea en

courant vers la porte de la maison située au sommet de la montée. Un

soudain tourbillon de fumée parcourant la route le cacha pendant un

moment. Je courus jusqu’à la porte de mon voisin, frappai par acquit de

conscience, car je savais que sa femme et lui étaient partis pour

Londres et qu’ils avaient fermé leur maison. J’entrai de nouveau chez

moi, car j’avais promis à la servante d’aller chercher sa malle et je la

ramenai dehors, la casai auprès d’elle sur l’arrière du dogcart; puis je

pris les rênes et sautai sur le siège à côté de ma femme. En un instant

nous étions hors de la fumée et du bruit et descendions vivement la

pente opposée de la colline de Maybury, vers Old Woking.

Devant nous s’étendait un tranquille paysage ensoleillé, des champs de

blé de chaque côté de la route et l’auberge de Maybury avec son enseigne

oscillante. J’aperçus la voiture du docteur devant nous. Au pied de la

colline, je tournai la tête pour jeter un coup d’œil sur ce que je

quittais. D’épais nuages de fumée noire, coupés de longues flammes

rouges, s’élevaient dans l’air tranquille et projetaient des ombres

obscures sur les cimes vertes des arbres, vers l’est. La fumée

s’étendait déjà fort loin, jusqu’aux bois de sapins de Byfleet vers

l’est et jusqu’à Woking à l’ouest. La route était pleine de gens

accourant vers nous. Très affaibli maintenant, mais très distinct à

travers l’air tranquille et lourd, on entendait le bourdonnement d’un

canon qui cessa tout d’un coup et les détonations intermittentes des

fusils. Apparemment les Marsiens mettaient le feu à tout ce qui se

trouvait à portée de leur Rayon Ardent.

[Illustration]

Je ne suis pas un cocher expert, et il me fallut bien vite donner toute

mon attention au cheval. Quand je me tournai une fois encore, la seconde

colline cachait complètement la fumée noire. D’un coup de fouet,

j’enlevai le cheval, lui lâchant les rênes jusqu’à ce que Woking et Send

fussent entre nous et tout ce tumulte. Entre ces deux localités, j’avais

rattrapé et dépassé la voiture du docteur.

[Illustration] X

EN PLEINE MÊLÉE

Leatherhead est à environ douze milles de Maybury Hill. L’odeur des

foins emplissait l’air; au long des grasses prairies au delà de Pyrford

et de chaque côté, les haies étaient revêtues de la douceur et de la

gaîté de multitudes d’aubépines. La sourde canonnade qui avait éclaté

tandis que nous descendions la route de Maybury avait cessé aussi

brusquement qu’elle avait commencé, laissant le crépuscule paisible et

calme. Nous arrivâmes sans mésaventure à Leatherhead vers neuf heures,

et le cheval eut une heure de repos, tandis que je soupais avec mes

cousins et recommandais ma femme à leurs soins.

Pendant tout le voyage, ma femme était restée silencieuse et elle

semblait encore tourmentée de mauvais pressentiments. Je m’efforçai de

la rassurer, insistant sur ce fait que les Marsiens étaient retenus dans

leur trou par leur excessive pesanteur, qu’ils ne pourraient, à tout

prendre, que se glisser à quelques pas à l’entour de leur cylindre; mais

elle ne répondit que par monosyllabes. Si ce n’avait été de ma promesse

à l’hôtelier, elle m’aurait, je crois, supplié de demeurer à Leatherhead

cette nuit-là. Que ne l’ai-je donc fait! Son visage, je me souviens,

était affreusement pâle quand nous nous séparâmes.

Pour ma part, j’avais été, toute la journée, fébrilement surexcité.

Quelque chose d’assez semblable à la fièvre guerrière, qui, à

l’occasion, s’empare de toute une communauté civilisée, me courait dans

le sang et au fond je n’étais pas autrement fâché d’avoir à retourner à

Maybury ce soir-là. Je craignais même que cette fusillade que j’avais

entendue n’ait été le dernier signe de l’extermination des Marsiens. Je

ne peux mieux exprimer mon état d’esprit qu’en disant que j’éprouvais

l’irrésistible envie d’assister à la curée.

Il était presque onze heures quand je me mis en route. La nuit était

exceptionnellement obscure; sortant de l’antichambre éclairée, elle me

parut même absolument noire et il faisait aussi chaud et aussi lourd que

dans la journée. Au-dessus de ma tête, les nuages passaient rapides,

encore qu’aucune brise n’agitât les arbustes d’alentour. Le domestique

alluma les deux lanternes. Heureusement la route m’était très familière.

Ma femme resta debout dans la clarté du seuil et me suivit du regard

jusqu’à ce que je fusse installé dans le dogcart. Tout à coup elle

rentra, laissant là mes cousins qui me souhaitaient bon retour.

Je me sentis d’abord quelque peu déprimé à la contagion des craintes de

ma femme, mais très vite mes pensées revinrent aux Marsiens. A ce

moment, j’étais absolument ignorant du résultat de la lutte de la

soirée. Je ne savais même rien des circonstances qui avaient précipité

le conflit. Comme je traversais Ockham--car au lieu de revenir par Send

et Old Woking, j’avais pris cette autre route--je vis au bord de

l’horizon, à l’ouest, des reflets d’un rouge-sang, qui, à mesure que

j’approchais, montèrent lentement dans le ciel. Les nuages d’un orage

menaçant s’amoncelaient et se mêlaient aux masses de fumée noire et

rougeâtre.

La grand’rue de Ripley était déserte et à part une ou deux fenêtres

éclairées, le village n’indiquait aucun autre signe de vie; mais je

faillis causer un accident au coin de la route de Pyrford où un groupe

de gens se trouvait, me tournant le dos. Ils ne m’adressèrent pas la

parole quand je passai et je ne pus par conséquent savoir s’ils

connaissaient les événements qui se produisaient au delà de la colline,

si les maisons devant lesquelles je passais étaient désertées et vides,

si des gens y dormaient tranquillement ou si, harassés, ils épiaient les

terreurs de la nuit.

De Ripley jusqu’à Pyrford, il me fallait traverser un vallon du fond

duquel je ne pouvais apercevoir les reflets de l’incendie. Comme

j’arrivais au haut de la côte, après l’église de Pyrford, les lueurs

reparurent et les arbres furent agités des premiers frémissements de

l’orage. J’entendis alors minuit sonner derrière moi au clocher de

Pyrford; puis la silhouette des coteaux de Maybury, avec leurs cimes de

toits et d’arbres, se détacha noire et nette contre le ciel rouge.

Au même moment, une sinistre lueur verdâtre éclaira la route devant moi,

laissant voir dans la distance les bois d’Addlestone. Le cheval donna

une secousse aux rênes. Je vis les nuages rapides percés, pour ainsi

dire, par un ruban de flamme verte qui illumina soudain leur confusion

et vint tomber au milieu des champs, à ma gauche. C’était le troisième

projectile.

Immédiatement après sa chute et d’un violet aveuglant, par contraste, le

premier éclair de l’orage menaçant dansa dans le ciel et le tonnerre

retentit longuement au-dessus de ma tête. Le cheval prit le mors aux

dents et s’emballa.

Une pente modérée descend jusqu’au pied de la colline de Maybury et nous

la descendîmes à une vitesse vertigineuse. Une fois que les éclairs

eurent commencé, ils se succédèrent avec une rapidité inimaginable; les

coups de tonnerre, se suivant sans interruption avec d’effrayants

craquements, semblaient bien plutôt produits par une gigantesque machine

électrique que par un orage ordinaire. Les rapides scintillements

étaient aveuglants et des rafales de fine grêle me fouettaient le

visage.

D’abord, je ne regardai guère que la route devant moi; puis, tout à

coup, mon attention fut arrêtée par quelque chose qui descendait

impétueusement à ma rencontre la pente de Maybury Hill; je crus voir le

toit humide d’une maison, mais un éclair me permit de constater que la

chose était douée d’un vif mouvement de rotation. Ce devait être une

illusion d’optique--tour à tour d’effarantes ténèbres et d’éblouissantes

clartés troublaient la vue. Puis la masse rougeâtre de l’Orphelinat,

presque au sommet de la colline, les cimes vertes des pins et ce

problématique objet apparurent clairs, nets et brillants.

Quel spectacle! Comment le décrire? Un monstrueux tripode, plus haut que

plusieurs maisons, enjambait les jeunes sapins et les écrasait dans sa

course; un engin mobile, de métal étincelant, s’avançait à travers les

bruyères; des câbles d’acier, articulés, pendaient aux côtés et

l’assourdissant tumulte de sa marche se mêlait au vacarme du tonnerre.

Un éclair le dessina vivement, en équilibre sur un de ses appendices,

les deux autres en l’air, disparaissant et réapparaissant presque

instantanément, semblait-il, avec l’éclair suivant, cent mètres plus

près. Figurez-vous un tabouret à trois pieds tournant sur lui-même et

d’un pied sur l’autre pour avancer par bonds violents! Ce fut

l’impression que j’en eus à la lueur des éclairs incessants. Mais au

lieu d’un simple tabouret, imaginez un grand corps mécanique supporté

par trois pieds.

Soudain, les sapins du petit bois qui se trouvait juste devant moi

s’écartèrent, comme de fragiles roseaux sont séparés par un homme se

frayant un chemin. Ils furent arrachés net et jetés à terre et un

deuxième tripode immense parut, se précipitant, semblait-il, à toute

vitesse vers moi--et le cheval galopait droit à sa rencontre. A la vue

de ce second monstre, je perdis complètement la tête. Sans prendre le

temps de mieux regarder, je tirai violemment sur la bouche du cheval

pour le faire tourner à droite et au même instant le dogcart versa

par-dessus la bête, les brancards se brisèrent avec fracas, je fus lancé

de côté et tombai lourdement dans un large fossé plein d’eau.

Je m’en tirai bien vite et me blottis, les pieds trempant encore dans

l’eau, sous un bouquet d’ajoncs. Le cheval était immobile--le cou rompu,

la pauvre bête,--et à chaque nouvel éclair je voyais la masse noire du

dogcart renversé et la silhouette des roues tournant encore lentement.

Presque aussitôt, le colossal mécanisme passa à grandes enjambées près

de moi, montant la colline vers Pyrford.

Vue de près, la chose était incomparablement étrange, car ce n’était pas

simplement une machine insensée passant droit son chemin. C’était une

machine cependant, avec une allure mécanique et un fracas métallique,

avec de longs tentacules flexibles et luisants--l’un d’entre eux tenait

un jeune sapin--se balançant bruyamment autour de ce corps étrange. Elle

choisissait ses pas en avançant et l’espèce de chapeau d’airain qui la

surmontait se mouvait en tous sens avec l’inévitable suggestion d’une

tête regardant tout autour d’elle. Derrière la masse principale se

trouvait une énorme chose de métal blanchâtre, semblable à un

gigantesque panier de pêcheur, et je vis des bouffées de fumée

s’échapper des interstices de ses membres quand le monstre passa près de

moi. En quelques pas, il était déjà loin.

C’est tout ce que j’en vis alors, très vaguement, dans l’éblouissement

des éclairs, pendant les intervalles consécutifs de lumière intense et

d’épaisses ténèbres.

Quand il passa près de moi, le monstre poussa une sorte de hurlement

violent et assourdissant qui s’entendit par-dessus le tonnerre: Alouh!

Alouh!--au même instant, il rejoignait déjà son compagnon, à un

demi-mille de là, et ils se penchaient maintenant au-dessus de quelque

chose dans un champ. Je ne doute pas que l’objet de leur attention n’ait

été le troisième des dix cylindres qu’ils nous avaient envoyés de leur

planète.

Pendant quelques minutes, je restai là dans les ténèbres et sous la

pluie, épiant, aux lueurs intermittentes des éclairs, ces monstrueux

êtres de métal, se mouvant dans la distance, par-dessus les haies. Une

fine grêle commença de tomber, et, suivant qu’elle était plus ou moins

épaisse, leurs formes s’embrumaient ou redevenaient claires. De temps en

temps les éclairs cessaient et l’obscurité les engloutissait.

Je fus bientôt trempé par la grêle qui fondait et par l’eau bourbeuse.

Il se passa quelque temps avant que ma stupéfaction me permît de me

relever contre le talus dans une position plus sèche et de songer au

péril imminent.

Non loin de moi, dans un petit champ de pommes de terre, se trouvait une

cabane en bois; je parvins à me relever, puis, courbé et profitant du

moindre abri, je l’atteignis en hâte. Je frappai à la porte mais

personne--s’il était quelqu’un à l’intérieur--ne m’entendit et au bout

d’un instant j’y renonçai; en suivant un fossé je parvins, à demi

rampant et sans être aperçu des monstrueuses machines, jusqu’au bois de

sapins.

A l’abri, maintenant, je continuai ma route, trempé et grelottant,

jusqu’à ma maison. J’avançais entre les troncs, tâchant de retrouver le

sentier. Il faisait très sombre dans le bois, car les éclairs devenaient

de moins en moins fréquents et la grêle, par rafales, tombait en

colonnes épaisses à travers les interstices des branchages.

Si je m’étais pleinement rendu compte de la signification de toutes les

choses que j’avais vues, j’aurais dû immédiatement essayer de retrouver

mon chemin par Byfleet vers Street Cobham et aller par ce détour

rejoindre ma femme à Leatherhead. Mais, cette nuit-là, l’étrangeté des

choses qui survenaient et mon misérable état physique m’ahurissaient,

car j’étais meurtri, accablé, trempé jusqu’aux os, assourdi et aveuglé

par l’orage.

[Illustration]

J’avais la vague idée de rentrer chez moi et ce fut un mobile suffisant

pour me déterminer. Je trébuchai au milieu des arbres, tombai dans un

fossé, me cognai le genou contre un pieu et finalement barbotai dans le

chemin qui descend de Collège Arms. Je dis: barbotai, car des flots

d’eau coulaient, entraînant le sable en un torrent boueux. Là, dans les

ténèbres, un homme vint se heurter contre moi et m’envoya chanceler en

arrière.

Il poussa un cri de terreur, fit un bond de côté, et prit sa course à

toutes jambes avant que j’eusse pu me reconnaître et lui adresser la

parole. Si grande était la violence de l’orage à cet endroit que j’avais

une peine infinie à remonter la colline. Je m’abritai enfin contre la

palissade à gauche et, m’y cramponnant, je pus avancer plus rapidement.

Vers le haut, je trébuchai sur quelque chose de mou et à la lueur d’un

éclair j’aperçus à mes pieds un tas de gros drap noir et une paire de

bottes. Avant que j’eusse pu distinguer plus clairement dans quelle

position l’homme se trouvait, l’obscurité était revenue. Je demeurai

immobile, attendant le prochain éclair. Quand il vint, je vis que

c’était un homme assez corpulent, simplement mais proprement mis. La

tête était ramenée sous le corps et il gisait là, tout contre la

palissade, comme s’il avait été violemment projeté contre elle.

Surmontant la répugnance naturelle à quelqu’un qui jamais auparavant

n’avait touché un cadavre, je me penchai et le tournai afin d’écouter si

son cœur battait. Il était bien mort. Apparemment, les vertèbres du cou

étaient rompues. Un troisième éclair survint et je pus distinguer ses

traits. Je sursautai. C’était l’hôtelier du Chien-Tigré auquel j’avais

enlevé son moyen de fuir.

Je l’enjambai doucement et continuai mon chemin. Je pris par le poste de

police et College Arms, pour gagner ma maison. Rien ne brûlait au flanc

de la colline, quoiqu’il montât encore de la lande, avec des reflets

rouges, de tumultueuses volutes de fumée, incessamment rabattues par la

grêle abondante.

Aussi loin que la lueur des éclairs me permettait de voir, les maisons

autour de moi étaient intactes. Près de College Arms, quelque chose de

noir s’entassait au milieu du chemin.

Au bas de la route, vers le pont de Maybury, il y avait des voix et des

bruits de pas, mais je n’eus pas le courage d’appeler ni d’aller les

rejoindre. J’entrai avec mon passe-partout, fermai la porte à double

tour et au verrou derrière moi, chancelai au pied de l’escalier et

m’assis sur les marches. Mon imagination était hantée par ces monstres

de métal à l’allure si terriblement rapide et par le souvenir du cadavre

écrasé contre la palissade.

--Je me blottis au pied de l’escalier, le dos contre le mur et

frissonnant violemment.

Mon imagination était hantée par ces monstres de métal à l’allure

si terriblement rapide et par le souvenir du cadavre écrasé contre

la palissade.

La guerre des mondes · 第 3 / 16 段