LA GUERRE DES MONDES
H.-G. Wells.
La Guerre
des Mondes
[Illustration]
_TRADUIT DE L’ANGLAIS
PAR HENRY D. DAVRAY
ÉDITION ILLUSTRÉE PAR
=ALVIM-CORRÊA=_
[Illustration]
ÉDITÉ PAR L. VANDAMME & Co., JETTE-BRUXELLES
M C M V I
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Cinq cents exemplaires semblables à celui-ci,
numérotés de 1 à 500 et portant comme
JUSTIFICATION DE TIRAGE
la signature de l’Illustrateur.......
EXEMPLAIRE Nº
APPARTENANT A
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
y compris la Suède, la Norwège et le Danemark.
[Illustration: Livre Premier
L’arrivée Des Marsiens]
[Illustration] I
A LA VEILLE DE LA GUERRE
Personne n’aurait cru, dans les dernières années du dix-neuvième siècle,
que les choses humaines fussent observées, de la façon la plus
pénétrante et la plus attentive, par des intelligences supérieures aux
intelligences humaines et cependant mortelles comme elles; que tandis
que les hommes s’absorbaient dans leurs occupations, ils étaient
examinés et étudiés d’aussi près peut-être qu’un savant peut étudier
avec un microscope les créatures transitoires qui pullulent et se
multiplient dans une goutte d’eau. Avec une suffisance infinie, les
hommes allaient de ci de là par le monde, vaquant à leurs petites
affaires, dans la sereine sécurité de leur empire sur la matière. Il est
possible que, sous le microscope, les infusoires fassent de même.
Personne ne donnait une pensée aux mondes plus anciens de l’espace comme
sources de danger pour l’existence terrestre, ni ne songeait seulement à
eux pour écarter l’idée de vie à leur surface comme impossible ou
improbable. Il est curieux de se rappeler maintenant les habitudes
mentales de ces jours lointains. Tout au plus les habitants de la Terre
s’imaginaient-ils qu’il pouvait y avoir sur la planète Mars des êtres
probablement inférieurs à eux, et disposés à faire bon accueil à une
expédition missionnaire. Cependant, par delà le gouffre de l’espace, des
esprits qui sont à nos esprits ce que les nôtres sont à ceux des bêtes
qui périssent, des intellects vastes, calmes et impitoyables,
considéraient cette terre avec des yeux envieux, dressaient lentement
et sûrement leurs plans pour la conquête de notre monde. Et dans les
premières années du vingtième siècle vint la grande désillusion.
La planète Mars, est-il besoin de le rappeler au lecteur, tourne autour
du soleil à une distance moyenne de deux cent vingt-cinq millions de
kilomètres, et la lumière et la chaleur qu’elle reçoit du soleil sont
tout juste la moitié de ce que reçoit notre sphère. Si l’hypothèse des
nébuleuses a quelque vérité, la planète Mars doit être plus vieille que
la nôtre, et longtemps avant que cette terre se soit solidifiée, la vie
à sa surface dut commencer son cours. Le fait que son volume est à peine
un septième de celui de la terre doit avoir accéléré son refroidissement
jusqu’à la température où la vie peut naître. Elle a de l’air et de
l’eau et tout ce qui est nécessaire aux existences animées.
Pourtant l’homme est si vain et si aveuglé par sa vanité que jusqu’à la
fin même du dix-neuvième siècle, aucun écrivain n’exprima l’idée que
là-bas la vie intelligente, s’il en était une, avait pu se développer
bien au delà des proportions humaines. Peu de gens même savaient que,
puisque Mars est plus vieux que notre terre, avec à peine un quart de sa
superficie et à une plus grande distance du soleil, il s’ensuit
naturellement que cette planète est non seulement plus éloignée du
commencement de la vie, mais aussi plus près de sa fin.
Le refroidissement séculaire qui doit quelque jour atteindre notre
planète est déjà fort avancé chez notre voisin. Ses conditions physiques
sont encore largement un mystère; mais dès maintenant nous savons que,
même dans sa région équatoriale, la température de midi atteint à peine
celle de nos plus froids hivers. Son atmosphère est plus atténuée que la
nôtre, ses océans se sont resserrés jusqu’à ne plus couvrir qu’un tiers
de sa surface et, suivant le cours de ses lentes saisons, de vastes amas
de glace et de neige s’amoncellent et fondent à chacun de ses pôles,
inondant périodiquement ses zones tempérées. Ce suprême état
d’épuisement, qui est encore pour nous incroyablement lointain, est
devenu pour les habitants de Mars un problème vital. La pression
immédiate de la nécessité a stimulé leurs intelligences, développé leurs
facultés et endurci leurs cœurs. Regardant à travers l’espace au moyen
d’instruments et avec des intelligences tels que nous pouvons à peine
les rêver, ils voient à sa plus proche distance, à cinquante-cinq
millions de kilomètres d’eux vers le soleil, un matinal astre d’espoir,
notre propre planète, plus chaude, aux végétations vertes et aux eaux
grises, avec une atmosphère nuageuse éloquente de fertilité, et, à
travers les déchirures de ses nuages, des aperçus de vastes contrées
populeuses et de mers étroites sillonnées de navires.
Nous, les hommes, créatures qui habitons cette terre, nous devons être,
pour eux du moins, aussi étrangers et misérables que le sont pour nous
les singes et les lémuriens. Déjà, la partie intellectuelle de
l’humanité admet que la vie est une incessante lutte pour l’existence et
il semble que ce soit aussi la croyance des esprits dans Mars. Leur
monde est très avancé vers son refroidissement, et ce monde-ci est
encore encombré de vie, mais encombré seulement de ce qu’ils
considèrent, eux, comme des animaux inférieurs. En vérité, leur seul
moyen d’échapper à la destruction qui, génération après génération, se
glisse lentement vers eux, est de s’emparer, pour pouvoir y vivre, d’un
astre plus rapproché du soleil.
Avant de les juger trop sévèrement, il faut nous remettre en mémoire
quelles entières et barbares destructions furent accomplies par notre
propre race, non seulement sur des espèces animales, comme le bison et
le dodo, mais sur les races humaines inférieures. Les Tasmaniens, en
dépit de leur conformation humaine, furent en l’espace de cinquante ans
entièrement balayés du monde dans une guerre d’extermination engagée par
des immigrants européens. Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde que
nous puissions nous plaindre de ce que les Marsiens aient fait la guerre
dans ce même esprit?
Les Marsiens semblent avoir calculé leur descente avec une sûre et
étonnante subtilité--leur science mathématique étant évidemment bien
supérieure à la nôtre--et avoir mené leurs préparatifs à bonne fin avec
une presque parfaite unanimité. Si nos instruments l’avaient permis, on
aurait pu, longtemps avant la fin du dix-neuvième siècle, apercevoir des
signes des prochaines perturbations. Des hommes comme Schiaparelli
observèrent la planète rouge,--il est curieux, soit dit en passant, que,
pendant d’innombrables siècles, Mars ait été l’étoile de la
guerre,--mais ne surent pas interpréter les fluctuations apparentes des
phénomènes qu’ils enregistraient si exactement. Pendant tout ce temps
les Marsiens se préparaient.
A l’opposition de 1894, une grande lueur fut aperçue, sur la partie
éclairée du disque, d’abord par l’observatoire de Lick, puis par
Perrotin de Nice et d’autres observateurs. Je ne suis pas loin de penser
que ce phénomène inaccoutumé n’ait eu pour cause la fonte de l’immense
canon, trou énorme creusé dans leur planète, au moyen duquel ils nous
envoyèrent leurs projectiles. Des signes particuliers, qu’on ne sut
expliquer, furent observés lors des deux oppositions suivantes, près de
l’endroit où la lueur s’était produite.
Il y a six ans maintenant que le cataclysme s’est abattu sur nous. Comme
la planète Mars approchait de l’opposition, Lavelle, de Java, fit
palpiter tout à coup les fils transmetteurs des communications
astronomiques, avec l’extraordinaire nouvelle d’une immense explosion de
gaz incandescent dans la planète observée. Le fait s’était produit vers
minuit et le spectroscope, auquel il eut immédiatement recours, indiqua
une masse de gaz enflammés, principalement de l’hydrogène, s’avançant
avec une vélocité énorme vers la terre. Ce jet de feu devint invisible
un quart d’heure après minuit environ. Il le compara à une colossale
bouffée de flamme, soudainement et violemment jaillie de la planète
“comme les gaz enflammés se précipitent hors de la gueule d’un canon”.
La phrase se trouvait être singulièrement appropriée. Cependant, rien de
relatif à ce fait ne parut dans les journaux du lendemain, sauf une
brève note dans le “Daily Telegraph” et le monde demeura dans
l’ignorance d’un des plus graves dangers qui aient jamais menacé la race
humaine. J’aurais très bien pu ne rien savoir de cette éruption si je
n’avais, à Ottershaw, rencontré Ogilvy, l’astronome bien connu. Cette
nouvelle l’avait jeté dans une extrême agitation, et, dans l’excès de
son émotion, il m’invita à venir cette nuit-là observer avec lui la
planète rouge.
Malgré tous les événements qui se sont produits depuis lors, je me
rappelle encore très distinctement cette veille: l’observatoire obscur
et silencieux, la lanterne, jetant une faible lueur sur le plancher dans
un coin, le déclanchement régulier du mécanisme du télescope, la fente
mince du dôme, et sa profondeur oblongue que rayait la poussière des
étoiles. Ogilvy s’agitait en tous sens, invisible, mais perceptible aux
bruits qu’il faisait. En regardant dans le télescope, on voyait un
cercle de bleu profond et la petite planète ronde voguant dans le champ
visuel. Elle semblait tellement petite, si brillante, tranquille et
menue, faiblement marquée de bandes transversales et sa circonférence
légèrement aplatie. Mais qu’elle paraissait petite! une tête d’épingle
brillant d’un éclat si vif! On aurait dit qu’elle tremblotait un peu,
mais c’étaient en réalité les vibrations qu’imprimait au télescope le
mouvement d’horlogerie qui gardait la planète en vue.
Pendant que je l’observais, le petit astre semblait devenir tour à tour
plus grand et plus petit, avancer et reculer, mais c’était simplement
que mes yeux se fatiguaient. Il était à soixante millions de kilomètres
dans l’espace. Peu de gens peuvent concevoir l’immensité du vide dans
lequel nage la poussière de l’univers matériel.
Près de l’astre, dans le champ visuel du télescope, il y avait trois
petits points de lumière, trois étoiles télescopiques infiniment
lointaines et tout autour étaient les insondables ténèbres du vide. Tout
le monde connaît l’effet que produit cette obscurité par une glaciale
nuit d’étoiles. Dans un télescope elle semble encore plus profonde. Et
invisible pour moi, parce qu’elle était si petite et si éloignée,
avançant rapidement et constamment à travers l’inimaginable distance,
plus proche de minute en minute de tant de milliers de kilomètres,
venait la Chose qu’ils nous envoyaient et qui devait apporter tant de
luttes, de calamités et de morts sur la terre. Je n’y songeais certes
pas pendant que j’observais ainsi--personne au monde ne songeait à ce
projectile fatal.
Cette même nuit, il y eut encore un autre jaillissement de gaz à la
surface de la lointaine planète. Je le vis au moment même où le
chronomètre marquait minuit: un éclair rougeâtre sur les bords, une très
légère projection des contours; j’en fis part alors à Ogilvy, qui prit
ma place. La nuit était très chaude et j’avais soif. J’allai, avançant
gauchement les jambes et tâtant mon chemin dans les ténèbres, vers la
petite table sur laquelle se trouvait un siphon, tandis qu’Ogilvy
poussait des exclamations en observant la traînée de gaz enflammés qui
venait vers nous.
Vingt-quatre heures après le premier, à une ou deux secondes près, un
autre projectile invisible, lancé de la planète Mars, se mettait cette
nuit-là en route vers nous. Je me rappelle m’être assis sur la table,
avec des taches vertes et cramoisies dansant devant mes yeux. Je
souhaitais un peu de lumière, pour fumer avec plus de tranquillité,
soupçonnant peu la signification de la lueur que j’avais vue pendant une
minute et tout ce qu’elle amènerait bientôt pour moi. Ogilvy resta en
observation
...le spectroscope indiqua une masse de gaz enflammés,
principalement de l’hydrogène, s’avançant avec une vélocité énorme
vers la terre.
(CHAPITRE I)
[Illustration]
jusqu’à une heure, puis il cessa; nous prîmes la lanterne pour retourner
chez lui. Au-dessous de nous, dans les ténèbres, étaient les maisons
d’Ottershaw et de Chertsey, dans lesquelles des centaines de gens
dormaient en paix.
Toute la nuit, il spécula longuement sur les conditions de la planète
Mars, et railla l’idée vulgaire d’après laquelle elle aurait des
habitants qui nous feraient des signaux. Son explication était que des
météorolithes tombaient en pluie abondante sur la planète, ou qu’une
immense explosion volcanique se produisait. Il m’indiquait combien il
était peu vraisemblable que l’évolution organique ait pris la même
direction dans les deux planètes adjacentes.
--Les chances contre quelque chose d’approchant de l’humanité sur la
planète Mars sont un million pour une, dit-il.
Des centaines d’observateurs virent la flamme cette nuit-là, et la nuit
d’après, vers minuit, et de nouveau encore la nuit d’après et ainsi de
suite pendant dix nuits, une flamme chaque nuit. Pourquoi les explosions
cessèrent après la dixième, personne sur terre n’a jamais tenté de
l’expliquer. Peut-être les gaz dégagés causèrent-ils de graves
incommodités aux Marsiens. D’épais nuages de fumée ou de poussière,
visibles de la terre à travers de puissants télescopes, comme de petites
taches grises flottantes, se répandirent dans la limpidité de
l’atmosphère de la planète et en obscurcirent les traits les plus
familiers.
Enfin, les journaux quotidiens s’éveillèrent à ces perturbations et des
chroniques de vulgarisation parurent ici, là et partout, concernant les
volcans de la planète Mars. Le périodique sério-comique “Punch” fit, je
me rappelle, un heureux usage de la chose dans une caricature politique.
Entièrement insoupçonnés, ces projectiles que les Marsiens nous
envoyaient arrivaient vers la terre à une vitesse de nombreux kilomètres
à la seconde, à travers le gouffre vide de l’espace, heure par heure et
jour par jour, de plus en plus proches. Il me semble maintenant presque
incroyablement surprenant qu’avec ce prompt destin suspendu sur eux, les
hommes aient pu s’absorber dans leurs mesquins intérêts comme ils le
firent. Je me souviens avec quelle ardeur le triomphant Markham s’occupa
d’obtenir une nouvelle photographie de la planète pour le journal
illustré qu’il dirigeait à cette époque. La plupart des gens, en ces
derniers temps, s’imaginent difficilement l’abondance et l’esprit
entreprenant de nos journaux du dix-neuvième siècle. Pour ma part,
j’étais fort préoccupé d’apprendre à monter à bicyclette, et absorbé
aussi par une série d’articles discutant les probables développements
des idées morales à mesure que la civilisation progressera.
Un soir (le premier projectile se trouvait alors à peine à quinze
millions de kilomètres de nous), je sortis faire un tour avec ma femme.
La nuit était claire; j’expliquais à ma compagne les signes du Zodiaque
et lui indiquai Mars, point brillant montant vers le zénith et vers
lequel tant de télescopes étaient tournés. Il faisait chaud et une bande
d’excursionnistes revenant de Chertsey ou d’Isleworth passa en chantant
et en jouant des instruments. Les fenêtres hautes des maisons
s’éclairaient quand les gens allaient se coucher. De la station, venait
dans la distance le bruit des trains changeant de ligne, grondement
retentissant que la distance adoucissait presque en une mélodie. Ma
femme me fit remarquer l’éclat des feux rouges, verts et jaunes des
signaux se détachant dans le cadre immense du ciel. Le monde était dans
une sécurité et une tranquillité parfaites.
[Illustration]
[Illustration] II
LE MÉTÉORE
Puis vint la nuit où tomba le premier météore. On le vit, dans le petit
matin, passer au-dessus de Winchester, ligne de flamme allant vers
l’est, très haut dans l’atmosphère. Des centaines de gens qui
l’aperçurent durent le prendre pour une étoile filante ordinaire. Albin
le décrivit comme laissant derrière lui une traînée grisâtre qui
brillait pendant quelques secondes. Denning, notre plus grande autorité
sur les météorites, établit que la hauteur de sa première apparition
était de cent quarante à cent soixante kilomètres. Il lui sembla tomber
sur la terre à environ cent cinquante kilomètres vers l’est.
A cette heure-là, j’étais chez moi, écrivant, assis devant mon bureau,
et bien que mes fenêtres s’ouvrissent sur Ottershaw et que les jalousies
aient été levées--car j’aimais à cette époque regarder le ciel
nocturne--je ne vis rien du phénomène. Cependant, la plus étrange de
toutes les choses, qui des espaces infinis vinrent sur la terre, dut
tomber pendant que j’étais assis là, visible si j’avais seulement levé
les yeux au moment où elle passait. Quelques-uns de ceux qui la virent
dans son vol rapide rapportèrent qu’elle produisait une sorte de
sifflement. Pour moi, je n’en entendis rien. Un grand nombre de gens
dans le Berkshire, le Surrey et le Middlesex durent apercevoir son
passage et tout au plus pensèrent à quelque météore. Personne ne paraît
s’être préoccupé de rechercher, cette nuit-là, la masse tombée.
Mais le matin de très bonne heure, le pauvre Ogilvy, qui avait vu le
phénomène, persuadé qu’un météorolithe se trouvait quelque part sur la
lande entre Horsell, Ottershaw et Woking, se mit en route avec l’idée
de le trouver. Il le trouva en effet, peu après l’aurore et non loin des
carrières de sable. Un trou énorme avait été creusé par l’impulsion du
projectile et le sable et le gravier avaient été violemment rejetés dans
toutes les directions, sur les genêts et les bruyères, formant des
monticules visibles à deux kilomètres de là. Les bruyères étaient en feu
du côté de l’est et une mince fumée bleue montait dans l’aurore
indécise.
La Chose elle-même gisait, presque entièrement enterrée dans le sable
parmi les fragments épars des sapins que, dans sa chute, elle avait
réduits en miettes. La partie découverte avait l’aspect d’un cylindre
énorme, recouvert d’une croûte, et ses contours adoucis par une épaisse
incrustation écailleuse et de couleur foncée. Son diamètre était de
vingt-cinq à trente mètres. Ogilvy s’approcha de cette masse, surpris de
ses dimensions et encore plus de sa forme, car la plupart des météorites
sont plus ou moins complètement arrondis. Cependant elle était encore
assez échauffée par sa chute à travers l’air pour interdire une
inspection trop minutieuse. Il attribua au refroidissement inégal de sa
surface des bruits assez forts qui semblaient venir de l’intérieur du
cylindre, car, à ce moment, il ne lui était pas encore venu à l’idée que
cette masse pût être creuse.
Il restait debout autour du trou que le projectile s’était creusé,
considérant son étrange aspect, déconcerté surtout par sa forme et sa
couleur inaccoutumées, percevant vaguement, même alors, quelque évidence
d’intention dans cette venue. La matinée était extrêmement tranquille et
le soleil, qui surgissait au-dessus des bois de pins du côté de
Weybridge, était déjà très chaud. Il ne se souvint pas d’avoir entendu
les oiseaux ce matin-là; il n’y avait certainement aucune brise, et les
seuls bruits étaient les faibles craquements de la masse cylindrique. Il
était seul sur la lande.
Tout à coup, il eut un tressaillement en remarquant que des scories
grises, des incrustations cendrées qui couvraient le météorite se
détachaient du bord circulaire supérieur et tombaient par parcelles sur
le sable. Un grand morceau se détacha soudain avec un bruit dur qui lui
fit monter le cœur à la gorge.
Pendant un moment, il ne put comprendre ce que cela signifiait et, bien
que la chaleur fût excessive, il descendit dans le trou, tout près de la
masse, pour voir la chose plus attentivement. Il crut encore que le
refroidissement pouvait servir d’explication, mais ce qui dérangea cette
idée fut le fait que les parcelles se détachaient seulement de
l’extrémité du cylindre.
Alors il s’aperçut que très lentement le sommet circulaire tournait sur
sa masse. C’était un mouvement imperceptible et il ne le découvrit que
parce qu’il remarqua qu’une tache noire, qui cinq minutes auparavant
était tout près de lui, se trouvait maintenant de l’autre côté de la
circonférence. Même à ce moment, il se rendit à peine compte de ce que
cela indiquait jusqu’à ce qu’il eût entendu un grincement sourd et vu la
marque noire avancer brusquement d’un pouce ou deux. Alors, comme un
éclair, la vérité se fit jour dans son esprit. Le cylindre était
artificiel--creux--avec un sommet qui se dévissait! Quelque chose dans
le cylindre dévissait le sommet!
Puis vint la nuit où tomba le premier météore. On le vit, dans le
petit matin, passer au-dessus de Winchester, ligne de flamme allant
vers l’est, très haut dans l’atmosphère.
(CHAPITRE II)
[Illustration]
--Ciel! s’écria Ogilvy, il y a un homme, des hommes là-dedans! à demi
rôtis, qui cherchent à s’échapper!
D’un seul coup, après un soudain bond de son esprit, il relia la chose à
l’explosion qu’il avait observée à la surface de Mars.
La pensée de ces créatures enfermées lui fut si épouvantable qu’il
oublia la chaleur et s’avança vers le cylindre pour aider au dévissage.
Mais heureusement la terne radiation l’arrêta avant qu’il ne se fût
brûlé les mains sur le métal encore incandescent. Il demeura irrésolu
pendant un instant, puis il se tourna, escalada le talus et se mit à
courir follement vers Woking. Il devait être à peu près six heures du
matin. Il rencontra un charretier et essaya de lui faire comprendre ce
qui était arrivé; mais le récit qu’il fit et son aspect étaient si
bizarres--il avait laissé tomber son chapeau dans le trou--que l’homme
tout bonnement continua sa route. Il ne fut pas plus heureux avec le
garçon qui ouvrait l’auberge du Pont de Horsell. Celui-ci pensa que
c’était quelque fou échappé et tenta sans succès de l’enfermer dans la
salle des buveurs. Cela le calma quelque peu et quand il vit Henderson,
le journaliste de Londres, dans son jardin, il l’appela par-dessus la
clôture et put enfin se faire comprendre.
--Henderson! cria-t-il, avez-vous vu le météore, cette nuit?
--Eh bien? demanda Henderson.
--Il est là-bas, sur la lande, maintenant.
--Diable! fit Henderson, un météore qui est tombé. Bonne affaire.
--Mais c’est bien plus qu’un météorite. C’est un cylindre--un cylindre
artificiel, mon cher! Et il y a quelque chose à l’intérieur.
Henderson se redressa, la bêche à la main.
--Comment? fit-il.--Il est sourd d’une oreille.
Ogilvy lui raconta tout ce qu’il avait vu. Henderson resta une minute ou
deux avant de bien comprendre. Puis il planta sa bêche, saisit vivement
sa jaquette et sortit sur la route. Les deux hommes retournèrent
immédiatement ensemble sur la lande, et trouvèrent le cylindre toujours
dans la même position. Mais maintenant les bruits intérieurs avaient
cessé, et un mince cercle de métal brillant était visible entre le
sommet et le corps du cylindre. L’air, soit en pénétrant soit en
s’échappant par le rebord, faisait un imperceptible sifflement.
Ils écoutèrent, frappèrent avec un bâton contre la paroi écaillée, et,
ne recevant aucune réponse, ils en conclurent tous deux que l’homme ou
les hommes de l’intérieur devaient être sans connaissance ou morts.
Naturellement il leur était absolument impossible de faire quoi que ce
soit. Ils crièrent des consolations et des promesses et retournèrent à
la ville quérir de l’aide. On peut se les imaginer, couverts de sable,
surexcités et désordonnés, montant en courant la petite rue sous le
soleil brillant, à l’heure où les marchands ouvraient leurs boutiques et
les habitants les fenêtres de leurs chambres. Henderson se dirigea
immédiatement vers la station afin de télégraphier la nouvelle à
Londres. Les articles des journaux avaient préparé les esprits à
admettre cette idée.
Vers huit heures, un certain nombre de gamins et d’oisifs s’étaient mis
en route déjà vers la lande pour voir “les hommes morts tombés de Mars”.
C’était la forme que l’histoire avait prise. J’en entendis parler
d’abord par le gamin qui m’apportait mes journaux, vers neuf heures
moins un quart. Je fus naturellement fort étonné et, sans perdre une
minute, je me dirigeai, par le pont d’Ottershaw, vers les carrières de
sable.
[Illustration]
[Illustration] III
SUR LA LANDE
Je trouvai une vingtaine de personnes environ rassemblées autour du trou
immense dans lequel s’était enfoncé le cylindre. J’ai déjà décrit
l’aspect de cette masse colossale enfouie dans le sol. Le gazon et le
sable alentour semblaient avoir été bouleversés par une soudaine
explosion. Nul doute que sa chute n’ait produit une grande flamme
subite. Henderson et Ogilvy n’étaient pas là. Je crois qu’ils s’étaient
rendu compte qu’il n’y avait rien à faire pour le présent et qu’ils
étaient partis déjeuner.
Quatre ou cinq gamins assis au bord du trou, les jambes pendantes,
s’amusaient--jusqu’à ce que je les eusse arrêtés--à jeter des pierres
contre la masse géante. Après que je leur eus fait des remontrances, ils
se mirent à jouer à “chat” au milieu du groupe de curieux.
Parmi ceux-ci était un couple de cyclistes, un ouvrier jardinier que
j’employais parfois, une fillette portant un bébé dans ses bras, Gregg
le boucher et son garçon, plus deux ou trois commissionnaires
occasionnels qui traînaient habituellement aux alentours de la station
du chemin de fer. On parlait très peu. Les gens du commun peuple
n’avaient alors en Angleterre que des idées fort vagues sur les
phénomènes astronomiques. La plupart d’entre eux contemplaient
tranquillement l’énorme sommet plat du cylindre qui était encore tel
qu’Ogilvy et Henderson l’avaient laissé. Le populaire, qui s’attendait à
un tas de corps carbonisés, était, je crois, fort désappointé de trouver
cette masse inanimée. Quelques-uns s’en allèrent et d’autres arrivèrent
pendant que j’étais là. Je descendis dans le trou et je crus sentir un
faible mouvement sous mes pieds. Le sommet avait certainement cessé de
tourner.
Ce fut seulement lorsque j’en approchai de près que l’étrangeté de cet
objet me devint évidente. A première vue, ce n’était réellement pas
plus émouvant qu’une voiture renversée ou un arbre abattu par le vent en
travers de la route. Pas même autant, à vrai dire. Cela ressemblait à un
gazomètre rouillé, à demi enfoncé dans le sol, plus qu’à autre chose au
monde. Il fallait une certaine éducation scientifique pour se rendre
compte que les écailles grises qui le recouvraient n’étaient pas une
oxydation ordinaire, que le métal d’un blanc jaunâtre qui brillait dans
la fissure entre le couvercle et le cylindre n’était pas d’une teinte
familière. “Extra-terrestre” n’avait aucune signification pour la
plupart des spectateurs.
Il fut à ce moment absolument clair dans mon esprit que la Chose était
venue de la planète Mars; mais je jugeais improbable qu’elle contînt une
créature vivante quelconque. Je pensais que le dévissement était
automatique. Malgré Ogilvy, je croyais à des habitants dans Mars. Mon
esprit vagabonda à sa fantaisie autour des possibilités d’un manuscrit
enfermé à l’intérieur et des difficultés que soulèverait sa traduction,
ou bien de monnaies, de modèles ou de représentations diverses qu’il
contiendrait et ainsi de suite. Cependant l’objet était un peu trop gros
pour que cette idée pût me rassurer. J’étais impatient de le voir
ouvert. Vers onze heures, comme rien ne paraissait se produire, je m’en
retournai, plein de ces préoccupations, chez moi, à Maybury. Mais
j’éprouvai de la difficulté à reprendre mes investigations abstraites.
Dans l’après-midi, l’aspect de la lande avait grandement changé. Les
premières éditions des journaux du soir avaient étonné Londres avec
d’énormes manchettes: “Un Message venu de Mars.--Surprenante
nouvelle”--et bien d’autres. De plus, le télégramme d’Ogilvy au bureau
central météorologique avait bouleversé tous les observatoires du
Royaume-Uni.
Il y avait sur la route, près des carrières de sable, une demi-douzaine
au moins de voitures de louage de la station de Woking, un cabriolet
venu de Chobham et un landau majestueux. Non loin, se trouvaient
d’innombrables bicyclettes. De plus, un grand nombre de gens, en dépit
de la chaleur, étaient venus à pied de Woking et de Chertsey, de sorte
qu’il y avait là maintenant une foule considérable, dans laquelle se
voyaient plusieurs jolies dames en robes claires.
La chaleur était suffocante; il n’y avait aucun nuage au ciel ni la
moindre brise, et la seule ombre aux alentours était celle que
projetaient quelques sapins épars. On avait éteint l’incendie des
bruyères, mais aussi loin que s’étendait la vue vers Ottershaw, la lande
unie était noire et couverte de cendres d’où s’échappaient encore des
traînées verticales de fumée. Un marchand de rafraîchissements
entreprenant avait envoyé son fils avec une charge de fruits et de
bouteilles de bière.
En m’avançant jusqu’au bord du trou, je le trouvai occupé par un groupe
d’une demi-douzaine de gens.--Henderson, Ogilvy, et un homme de haute
taille et très blond que je sus après être Stent, de l’Observatoire
Royal, dirigeant des ouvriers munis de pelles et de pioches. Stent
donnait des ordres d’une voix claire et aiguë. Il était debout sur le
cylindre qui devait être maintenant considérablement refroidi.
Cela ressemblait à un gazomètre rouillé, à demi enfoncé dans le
sol, plus qu’à autre chose au monde.
(CHAPITRE III)
[Illustration]
Sa figure était rouge et transpirait abondamment; quelque chose semblait
l’avoir irrité.
Une grande partie du cylindre avait été dégagée, bien que sa partie
inférieure fût encore enfoncée dans le sol. Aussitôt qu’Ogilvy m’aperçut
dans la foule, il me fit signe de descendre et me demanda si je voulais
aller trouver lord Hilton, le propriétaire.
La foule, qui augmentait sans cesse et spécialement les gamins, dit-il,
devenait un sérieux embarras pour leurs fouilles. Il voulait donc qu’on
installât un léger barrage et qu’on les aidât à maintenir les gens à une
distance convenable. Il me dit aussi que de faibles mouvements
s’entendaient de temps à autre dans l’intérieur, mais que les ouvriers
avaient dû renoncer à dévisser le sommet parce qu’il n’offrait aucune
prise. Les parois paraissaient être d’une épaisseur énorme et il était
possible que les sons affaiblis qui parvenaient au dehors fussent les
signes d’un bruyant tumulte à l’intérieur.
J’étais très content de lui rendre le service qu’il me demandait et de
devenir ainsi un des spectateurs privilégiés en deça de la clôture. Je
ne rencontrai pas lord Hilton chez lui, mais j’appris qu’on l’attendait
par le train de six heures; comme il était alors cinq heures un quart,
je rentrai chez moi prendre le thé et me rendis ensuite à la gare.
[Illustration]
[Illustration] IV
LE CYLINDRE SE DÉVISSE
Quand je revins à la lande, le soleil se couchait. Des groupes épars se
hâtaient, venant de Woking, et une ou deux personnes s’en retournaient.
La foule autour du trou avait augmenté, et se détachait noire sur le
jaune pâle du ciel--deux cents personnes environ. Des voix s’élevèrent
et il sembla se produire une sorte de lutte à l’entour du trou.
D’étranges idées me vinrent à l’esprit. Comme j’approchais, j’entendis
la voix de Stent qui criait:
--En arrière! En arrière!
Un gamin arrivait en courant vers moi:
--Ça remue, me dit-il en passant--ça se dévisse tout seul. C’est du
louche, tout ça--merci--je me sauve.
Je continuai ma route. Il y avait bien là, j’imagine, deux ou trois
cents personnes se pressant et se coudoyant, les quelques femmes n’étant
en aucune façon les moins actives.
--Il est tombé dans le trou! cria quelqu’un.
--En arrière! crièrent des voix.
La foule s’agita quelque peu, et en jouant des coudes, je me frayai un
chemin entre les rangs pressés. Tout ce monde semblait grandement
surexcité. J’entendis un bourdonnement particulier qui venait du trou.
--Dites donc, me cria Ogilvy, aidez-nous à maintenir ces idiots à
distance. On ne sait pas ce qu’il peut y avoir dans cette diable de
Chose.
Je vis un jeune homme, que je reconnus pour un garçon de boutique de
Woking, qui essayait de regrimper hors du trou dans lequel la foule
l’avait poussé.
Le sommet du cylindre continuait à se dévisser de l’intérieur. Déjà
cinquante centimètres de vis brillante paraissaient; quelqu’un vint
trébucher contre moi et je faillis bien être précipité contre le
cylindre. Je me retournai, et à ce moment le dévissage dut être au bout,
car le couvercle tomba sur les graviers avec un choc retentissant.
J’opposai solidement mon coude à la personne qui se trouvait derrière
moi et tournai mes regards vers la Chose. Pendant un moment cette cavité
circulaire sembla parfaitement noire. J’avais le soleil dans les yeux.
Je crois que tout le monde s’attendait à voir surgir un
homme--possiblement quelque être un peu différent des hommes terrestres,
mais, en ces parties essentielles, un homme. Je sais que c’était mon
cas. Mais, regardant attentivement, je vis bientôt quelque chose remuer
dans l’ombre--des mouvements incertains et houleux, l’un par-dessus
l’autre--puis deux disques lumineux comme des yeux. Enfin, une chose qui
ressemblait à un petit serpent gris, de la grosseur environ d’une canne
ordinaire, se déroula hors d’une masse repliée et se tortilla dans l’air
de mon côté--puis ce fut le tour d’une autre.
Un frisson soudain me passa par tout le corps. Une femme derrière moi
poussa un cri aigu. Je me tournai à moitié, sans quitter des yeux le
cylindre hors duquel d’autres tentacules surgissaient maintenant, et je
commençai à coups de coudes à me frayer un chemin en arrière du bord. Je
vis l’étonnement faire place à l’horreur sur les faces des gens qui
m’entouraient. J’entendis de tous côtés des exclamations confuses et il
y eut un mouvement général de recul. Le jeune boutiquier se hissait à
grands efforts sur le bord du trou, et tout à coup je me trouvai seul,
tandis que de l’autre côté les gens s’enfuyaient, et Stent parmi eux. Je
reportai les yeux vers le cylindre et une irrésistible terreur s’empara
de moi. Je demeurai ainsi pétrifié et les yeux fixes.
Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un ours,
s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle
parut en pleine lumière, elle eut des reflets de cuir mouillé. Deux
grands yeux sombres me regardaient fixement. L’ensemble de la masse
était rond et possédait pour ainsi dire une face: il y avait sous les
yeux une bouche, dont les bords sans lèvres tremblotaient, s’agitaient
et laissaient échapper une sorte de salive. Le corps palpitait et
haletait convulsivement. Un appendice tentaculaire long et mou agrippa
le bord du cylindre et un autre se balança dans l’air.
Ceux qui n’ont jamais vu un Marsien vivant peuvent difficilement
s’imaginer l’horreur étrange de leur aspect, leur bouche singulière en
forme de V et la lèvre supérieure pointue, le manque de front, l’absence
de menton au-dessous de la lèvre inférieure en coin, le remuement
incessant de cette bouche, le groupe gorgonesque des tentacules, la
respiration tumultueuse des poumons dans une atmosphère différente,
leurs mouvements lourds et pénibles, à cause de l’énergie plus grande de
la pesanteur sur la terre et par-dessus tout l’extraordinaire intensité
de leurs yeux énormes--tout cela me produisit un effet qui tenait de la
nausée. Il y avait quelque chose de fougueux dans la peau brune
huileuse, quelque chose d’inexprimablement terrible dans la maladroite
assurance de leurs lents mouvements. Même à cette première rencontre, je
fus saisi de dégoût et d’épouvante.
Soudain le monstre disparut. Il avait chancelé sur le bord du cylindre
et dégringolé dans le trou avec un bruit semblable à celui que
produirait une grosse masse de cuir. Je l’entendis pousser un singulier
cri rauque et immédiatement après une autre de ces créatures apparut
vaguement dans l’ombre épaisse de l’ouverture.
Alors mon accès de terreur cessa. Je me détournai et dans une course
folle m’élançai vers le premier groupe d’arbres, à environ cent mètres
de là. Mais je courais obliquement et en trébuchant, car je ne pouvais
détourner mes regards de ces choses.
Parmi quelques jeunes sapins et des buissons de genêts, je m’arrêtai
haletant, anxieux de ce qui allait se produire. La lande, autour du
trou, était couverte de gens épars, comme moi à demi fascinés de
terreur, épiant ces créatures, ou plutôt l’amas de gravier bordant le
trou dans lequel elles étaient. Alors, avec une horreur nouvelle, je vis
un objet rond et noir s’agiter au bord du talus. C’était la tête du
boutiquier qui était tombé dans la fosse, et cette tête semblait un
petit point noir contre les flammes du ciel occidental. Il parvint à
sortir une épaule et un genou, mais il parut retomber de nouveau et sa
tête seule resta visible. Soudain il disparut et je m’imaginai qu’un
faible cri venait jusqu’à moi. Une impulsion irraisonnée m’ordonna
d’aller à son aide, sans que je pusse surmonter mes craintes.
Tout devint alors invisible, caché dans la fosse profonde et par le tas
de sable que la chute du cylindre avait amoncelé. Quiconque serait venu
par la route de Chobham ou de Woking eût été fort étonné de voir une
centaine de gens environ, en un grand cercle irrégulier dissimulés dans
des fossés, derrière des buissons, des barrières, des haies, ne se
parlant que par cris brefs et rapides, et les yeux fixés obstinément sur
quelques tas de sable. La brouette de provisions, épave baroque, était
restée sur le talus, noire contre le ciel en feu, et dans le chemin
creux était une rangée de véhicules abandonnés, dont les chevaux
frappaient de leurs sabots le sol ou achevaient la pitance d’avoine de
leurs musettes.
[Illustration]
Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un
ours, s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au
moment où elle parut en pleine lumière, elle eût des reflets de
cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement.
(CHAPITRE IV)
[Illustration]
[Illustration] V
LE RAYON ARDENT
Après le coup d’œil que j’avais pu jeter sur les Marsiens émergeant du
cylindre dans lequel ils étaient venus de leur planète sur la terre, une
sorte de fascination paralysa mes actes. Je demeurai là, enfoncé
jusqu’aux genoux dans la bruyère, les yeux fixés sur le monticule qui
les cachait. En moi la crainte et la curiosité se livraient bataille.
Je n’osais pas retourner directement vers le trou, mais j’avais l’ardent
désir de voir ce qui s’y passait. Je m’avançai donc, décrivant une
grande courbe, cherchant les points avantageux, observant
continuellement les tas de sable qui dérobaient aux regards ces
visiteurs inattendus de notre planète. Un instant un fouet de minces
lanières noires passa rapidement devant le soleil couchant et disparut
aussitôt; ensuite une légère tige éleva l’une après l’autre, ses
articulations, au sommet desquelles un disque circulaire se mit à
tourner avec un mouvement irrégulier. Que se passait-il donc dans ce
trou?
La plupart des spectateurs avaient fini par se rassembler en deux
groupes--l’un, une petite troupe du côté de Woking, l’autre, une bande
de gens dans la direction de Chobham; évidemment le même conflit mental
les agitait. Autour de moi quelques personnes se trouvaient disséminées.
Je passai près d’un de mes voisins dont je ne connais pas le nom--et il
m’arrêta. Mais ce n’était guère le moment d’engager une conversation
bien nette.
--Quelles vilaines brutes! dit-il. Bon Dieu! quelles vilaines brutes!
Il répéta cela à plusieurs reprises.
--Avez-vous vu quelqu’un tomber dans le trou? demandai-je.
Mais il ne me répondit pas; nous restâmes silencieux et attentifs
pendant un long moment, côte à côte, éprouvant, j’imagine, un certain
réconfort à notre mutuelle compagnie. Alors, je changeai de place,
réinstallant sur un renflement de terrain qui me donnait l’avantage d’un
mètre ou deux d’élévation, et quand je cherchai des yeux mon compagnon,
je l’aperçus qui retournait à Woking.
Le couchant devint crépuscule avant que rien d’autre ne se fût produit.
La foule au loin, sur la gauche vers Woking, semblait s’accroître et
j’entendais maintenant son bruit confus. La petite bande de gens vers
Chobham se dispersa, mais aucun indice de mouvement ne venait du
cylindre.
Ce fut cette circonstance, plus qu’autre chose, qui rendit aux gens du
courage; je suppose que les curieux qui arrivaient constamment de Woking
contribuèrent aussi à relever la confiance. En tous les cas, comme
l’ombre tombait, un mouvement lent et intermittent commença sur la
lande, un mouvement qui se précisa à mesure que la tranquillité du soir
restait ininterrompue autour du cylindre. De verticales formes noires,
par deux et trois, s’avançaient, s’arrêtaient, observaient, avançaient
de nouveau, s’étendant de cette façon en un mince croissant irrégulier,
qui semblait vouloir cerner le trou en rapprochant ses pointes de mon
côté, je commençai aussi à me diriger vers la fosse.
Alors j’aperçus quelques cochers et autres conducteurs d’attelages qui
menaient hardiment leurs véhicules à travers les carrières, et
j’entendis le bruit des sabots et le grincement des roues. Je vis un
gamin emmener la brouette de provisions. Puis, à moins de trente mètres
du trou, venant du côté de Horsell, je remarquai une petite troupe
d’hommes et celui qui marchait en tête agitait un drapeau blanc.
C’était la députation. On avait hâtivement tenu conseil, et puisque les
Marsiens étaient, en dépit de leurs formes répulsives, des créatures
intelligentes, on avait résolu de leur montrer, en s’approchant d’eux
avec des signaux, que nous aussi nous étions intelligents.
Le drapeau battait au vent, et la troupe s’avança à droite d’abord puis
elle tourna à gauche. J’étais trop loin pour reconnaître personne, mais
j’appris par la suite qu’Ogilvy, Stent et Henderson avaient tenté avec
d’autres cet essai de communication. Dans leur marche, ils avaient
rétréci pour ainsi dire la circonférence maintenant à peu près
ininterrompue de gens, et un certain nombre de vagues formes noires les
suivaient à un intervalle discret.
Tout à coup il y eut un soudain jet de lumière et une fumée grisâtre et
lumineuse sortit du trou en trois bouffées distinctes, qui, l’une après
l’autre, montèrent se perdre dans l’air tranquille.
[Illustration]
Cette fumée--il serait peut-être plus exact de dire cette flamme--était
si brillante que le ciel, d’un bleu profond au-dessus de nos têtes, et
que la lande, sombre et brumeuse avec ses bouquets de pins du côté de
Chertsey, parurent s’obscurcir brusquement quand ces bouffées
s’élevèrent, et rester plus sombre après leur disparition. Au même
moment, une sorte de bruit pareil à un sifflement devint perceptible.
De l’autre côté de la fosse la petite troupe de gens que précédait le
drapeau blanc s’était arrêtée à la vue du phénomène, poignée de petites
formes verticales et sombres sur le sol noirâtre. Quand la fumée verte
monta, leurs faces s’éclairèrent d’un vert pâle et s’effacèrent à
nouveau dès qu’elle se fut évanouie.
Alors, lentement, le sifflement devint un bourdonnement, un interminable
bruit retentissant et monotone. Lentement, un objet de forme bossue
s’éleva hors du trou et une sorte de rayon lumineux s’élança en
tremblotant.
Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de
l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que
quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une
flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et
momentanément changé en flamme.
A la clarté de leur propre destruction, je les vis chanceler et
s’affaisser et ceux qui les suivaient s’enfuirent en courant.
Je demeurai stupéfait, ne comprenant pas encore que c’était la mort qui
sautait d’un homme à un autre dans cette petite troupe éloignée. J’avais
seulement l’impression que c’était quelque chose d’étrange, un jet de
lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser,
inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible
trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons
de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd. Dans le lointain,
vers Knaphill, j’apercevais les lueurs soudaines d’arbres, de haies et
de chalets de bois qui prenaient feu.
Rapidement et régulièrement, cette mort flamboyante, cette invisible,
inévitable épée de flamme, décrivait sa courbe. Je m’aperçus qu’elle
venait vers moi aux buissons enflammés qu’elle touchait, et j’étais trop
effrayé et stupéfié pour bouger. J’entendis les crépitements du feu dans
les carrières et le soudain hennissement de douleur d’un cheval qui fut
immobilisé aussitôt. Il semblait qu’un doigt invisible et pourtant
intensément brûlant était tendu à travers la bruyère entre les Marsiens
et moi, et tout au long d’une ligne courbe, au-delà des carrières, le
sol sombre fumait et craquait. Quelque chose tomba avec fracas, au loin
sur la gauche, où la route qui va à la gare de Woking entre sur la
lande. Presque aussitôt le sifflement et le bourdonnement cessèrent et
l’objet noir en forme de dôme s’enfonça lentement dans le trou où il
disparut.
Tout ceci s’était produit avec une telle rapidité que je restais là
immobile, abasourdi et ébloui par les jets de lumière. Si cette mort
avait décrit un cercle entier, j’aurais été certainement tué par
surprise. Mais elle s’arrêta et m’épargna, laissant tomber sur moi la
nuit soudainement sombre et hostile.
La lande ondulée semblait maintenant obscurcie jusqu’aux pires ténèbres,
excepté aux endroits où les routes qui la parcouraient s’étendaient
grises et pâles sous le ciel bleu-foncé de la nuit. Tout était noir et
désert. Au-dessus de ma tête, une à une les étoiles s’assemblaient et
dans l’ouest le ciel brillait encore, pâle et presque verdâtre. Les
cimes des pins et les toits de Horsell se découpaient nets et noirs
contre l’arrière-clarté occidentale.
Les Marsiens et leur matériel étaient complètement invisibles, excepté
la tige mince sur laquelle leur miroir s’agitait incessamment en un
mouvement irrégulier. Des taillis de buissons et d’arbres isolés
fumaient et brûlaient encore, ici et là, et les maisons, du côté de la
gare de Woking, envoyaient des spirales de flamme dans la tranquillité
de l’air nocturne.
A part cela et ma terrible stupéfaction, rien d’autre n’était changé. Le
petit groupe de taches noires qui suivaient le drapeau blanc avait été
simplement supprimé de l’existence et le calme du soir, me semblait-il,
avait à peine été troublé.
Je m’aperçus que j’étais là, sur cette lande obscure, sans aide, sans
secours et seul. Soudain, comme quelque chose qui tombe sur vous à
l’improviste, la peur me prit.
Avec un effort je me retournai et m’élançai, en une course trébuchante,
à travers la bruyère.
La peur que j’avais n’était pas une crainte rationnelle--mais une
terreur panique, non seulement des Marsiens, mais de l’obscurité et du
silence qui m’entouraient. Elle produisit sur moi un si extraordinaire
effet d’abattement qu’en courant je pleurais silencieusement, comme un
enfant. Maintenant que j’avais tourné le dos, je n’osais plus regarder
en arrière.
Je me souviens d’avoir eu la singulière impression que l’on se jouait de
moi et qu’au moment où j’atteindrais la limite du danger, cette mort
mystérieuse--aussi soudaine que l’éclair--allait surgir du cylindre et
me frapper.
[Illustration]
Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant
de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût
dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc
naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût
soudain et momentanément changé en flamme.
(CHAPITRE V)
[Illustration]
[Illustration] VI
LE RAYON ARDENT SUR LA ROUTE DE CHOBHAM