29 _janvier._--Alertes dès le matin pour la révolte de la garde mobile.

--Le soir, été voir Chopin; je suis resté avec lui jusqu'à dix heures.

Cher homme! Nous avons parlé de Mme Sand [395], de cette bizarre

destinée, de ce composé de qualités et de vices. C'était à propos de

ses Mémoires. Il me disait qu'il lui serait impossible de les écrire.

Elle a oublié tout cela; elle a des éclairs de sensibilité et oublie

vite. Elle a pleuré son vieil ami Pierret et n'y a plus pensé. Je lui

disais que je lui voyais à l'avance une vieillesse malheureuse. Il

ne le pense pas... Sa conscience ne lui reproche rien de ce que lui

reprochent ses amis. Elle a une bonne santé qui peut se soutenir: une

seule chose l'affecterait profondément, ce serait la perte de Maurice,

ou qu'il tournât mal.

Quant à Chopin, la souffrance l'empêche de s'intéresser à rien, et à

plus forte raison au travail. Je lui ai dit que l'âge et les agitations

du jour ne tarderaient pas à me refroidir aussi. Il m'a dit qu'il

m'estimait de force à résister. «Vous jouissez, a-t-il dit, de votre

talent dans une sorte de sécurité qui est un privilège rare, et qui

vaut bien la recherche fiévreuse de la réputation.»

--Désappointement le soir: j'avais dîné chez Mme de Forget avec

l'intention d'aller le soir chez Rivet; on nous envoie deux stalles

des Italiens, pour l'_Italiana._ Nous arrivons et nous avons

l'_Elisire._[396] Froid mortel tout le temps et peu de dédommagement

dans la musique.

[395] Le nom de _George Sand_ revient assez souvent dans le cours du

Journal; les relations entre elle et Delacroix furent assez suivies

pour qu'il paraisse intéressant de rappeler ici le jugement qu'elle

portait sur Delacroix dans une lettre au critique Th. Silvestre: «Il y

a vingt ans que je suis liée avec lui, et par conséquent heureuse de

pouvoir dire qu'on doit le louer sans réserve, parce que rien dans la

vie de l'homme n'est au-dessous de la mission si largement remplie du

maître; et je n'ai probablement rien à vous apprendre sur la constante

noblesse de son caractère et l'honorable fidélité de ses amitiés. Il

jouit également des diverses faces du Beau par les côtés multiples de

son intelligence. Delacroix, vous pouvez l'affirmer, est un artiste

complet. Il goûte, il comprend la musique d'une manière si supérieure,

qu'il eût été probablement un grand musicien, s'il n'eût pas choisi

d'être un grand peintre. Il n'est pas moins bon juge en littérature, et

peu d'esprits sont aussi ornés et aussi nets que le sien. Si son bras

et sa vue venaient à se fatiguer, il _pourrait encore dicter, dans une

très belle forme, des pages qui manquent à l'histoire de l'art, et qui

resteraient comme des archives à consulter pour tous les artistes de

l'avenir._» (Th. Silvestre, _Les artistes vivants._)

[396] _Italiana in Algeri_, opéra de Rossini.--_L'Elisire d'amore_,

opéra de Donizetti.

* * * * *

5 _février._--M. Baudelaire [397] venu comme je me mettais à reprendre

une petite figure de femme à l'orientale, couchée sur un sofa,

entreprise pour Thomas [398], de la rue du Bac. Il m'a parlé des

difficultés qu'éprouve Daumier à finir.

Il a sauté à Proudhon qu'il admire et qu'il dit l'idole du peuple. Ses

vues me paraissent des plus modernes et tout à fait dans le progrès.

Continué la petite figure après son départ et repris les _Femmes

d'Alger._

Situation d'esprit fort triste; aujourd'hui ce sont les affaires

publiques qui en sont cause; un autre jour, ce sera pour un autre

sujet. Ne faut-il pas toujours combattre une idée amère?

--J'éprouve sur le tableau des _Femmes d'Alger_ combien il est agréable

et même nécessaire de peindre sur le vernis. Il faudrait seulement

trouver un moyen de rendre le vernis de dessous inattaquable dans

les opérations subséquentes de dévernissage, ou vernir d'abord sur

l'ébauche avec un vernis qui ne puisse s'en aller, comme celui de

Desrosiers ou de Sœhnée, je crois, ou bien faire de même pour finir.

* * * * *

10 _février._--Chez Pierret le soir: beaucoup de monde. J'y ai vu

Lassus [399], perdu de vue depuis longtemps.

Un imbécile nommé M..., que je n'y avais pas vu depuis longtemps, y

était en toilette exacte et ganté hermétiquement. Il a l'air de se

croire beau ou intéressant pour le sexe; cela lui impose la tenue. Je

ne mentionne ceci que parce que, à propos de cet individu qui n'est

qu'un fat, j'ai pensé à certains hommes à bonnes fortunes, qui sont les

victimes de l'obligation où ils se croient d'être toujours beaux.

* * * * *

11 _février._--Vers deux heures chez J...; V... y était. Ensuite à

Passy, où je n'avais pas été depuis le 14 novembre dernier, veille de

la Saint-Eugène. J'y ai revu Thiers: entrevue aigre-douce. Il a sur

le cœur mon opposition à ses désirs. J'étais en train de causer, et

cela aura augmenté sa mauvaise humeur. Il ne m'a pas dit de revenir le

voir et s'en est allé assez brusquement. Je suis revenu par le jardin

jusqu'au pont, avec M. de Valon[400] et Bocher [401]. J'ai reconduit ce

dernier en cabriolet jusqu'à la place de la Concorde. Il voit en noir

l'avenir de l'Assemblée future. Il croit l'établissement de Napoléon

plus solide que ne le pensent ses amis; il est plus populaire que tous

les gouvernants, depuis trente ans. Les idées républicaines ont plus

pénétré qu'on ne semble le croire. Je crois aussi que rien de semblable

à ce qui a été ne peut être; tout est changé en France, et tout change

encore. Il me faisait remarquer l'aspect terne et négligé de cette

foule, bien que ce soit dimanche et qu'il fasse le temps le plus

extraordinaire, car tout Paris semble dehors.

* * * * *

_Mercredi_ 14 _février._--Dîné chez le président du Corps législatif

[402], avec Poinsot, Gay-Lussac, Thiers, Molé, Rayer, Jussieu.

Vieillard et Chabrier y étaient. Le premier m'a présenté à Léon

Faucher.

J'ai une longue conversation après dîner avec Jussieu, sur les

fleurs, à propos de mes tableaux: _je lui ai promis d'aller le voir

au printemps._ Il me montrera les serres et me fera obtenir toute

permission pour l'étude.

Thiers a été très froid avec moi, et plus que je ne le pensais encore.

Je commence à croire ce que Vieillard me disait lundi chez C..., qu'il

a l'esprit élevé et l'âme petite. Il devrait au fond m'estimer de

la résistance que je lui ai opposée dans une chose qui choquait mes

sentiments... Tant pis pour lui assuré.

Je n'ai pu causer avec Poinsot [403], ni l'entendre causer. Ces

hommes-là et leur sang-froid me font beaucoup d'effet. Celui-ci est un

des plus remarquables qu'on puisse voir...

Le Prince a fait compliment à Ingres sur son beau tableau des

_Capucins_, lequel est de Granet, et dont il est propriétaire. La

figure d'Ingres était curieuse en entendant ce coq-à-l'âne.

--Chez Mme Marliani, en sortant. Elle m'a fait lire une lettre de Mme

Sand. Elle s'excuse grandement dans l'affaire du mariage et ne croit

pas ou feint de croire qu'elle n'a jamais pensé au Clésinger pour son

compte. A la bonne heure..

--Fleury a eu l'idée qu'on imprimerait avantageusement la toile avec

de la _pâte de papier_; il me semble effectivement que ce sera un

dessous excellent, absorbant à la fois et hors d'état d'influer sur

la peinture comme la céruse à laquelle il attribue la plupart des

changements, surtout dans les parties qui ne sont que frottées, comme

dans les ombres des Flamands. Il pense que les tableaux et toiles de

maîtres étaient imprimés avec toute autre chose que la céruse: plâtre

avec colle de pâte, terre de pipe, etc.

* * * * *

_Dimanche_25 _février._--Fait peu de chose... Dîné chez Bixio avec

Lamartine, Mérimée, Malleville, Scribe, Meyerbeer et deux Italiens.

Je me suis beaucoup amusé; je n'avais jamais été aussi longtemps avec

Lamartine.

Mérimée l'a poussé au dîner sur les poésies de Pouchkine, que Lamartine

prétend avoir lues, quoiqu'elles n'aient jamais été traduites par

personne. Il donne le pénible spectacle d'un homme perpétuellement

mystifié. Son amour-propre, qui ne semble occupé qu'à jouir de lui-même

et à rappeler aux autres tout ce qui peut ramener à lui, est dans un

calme parfait au milieu de cet accord tacite de tout le monde à le

considérer comme une espèce de fou. Sa grosse voix a quelque chose de

peu sympathique.

Le soir, Mme Menessier est venue avec sa fille; je n'avais pas causé

avec elle depuis des siècles: elle ne m'a pas paru changée; j'ai

causé une heure avec elle. Elle doit venir voir mes fleurs. Elle est

atteinte de _noirs_, comme moi; je vois que je ne suis pas le seul.

L'âge y est pour quelque chose.

[397] Tous les artistes connaissent les études que Baudelaire écrivit

à différentes reprises sur Delacroix. Parmi ceux qui ont parlé du

maître, nul mieux que Baudelaire n'était préparé à le faire, grâce à

l'intuition pénétrante de son esprit critique, à son admirable sens de

la modernité, surtout à cette universelle compréhension artistique, qui

le rendait apte à juger toutes manifestations originales et nouvelles

de Beauté. Le Salon de 1845, l'Exposition de 1846, l'Exposition

universelle de 1855, lui furent autant d'occasions d'expliquer au

public le génie de Delacroix. Mais ce fut surtout le Salon de 1859 qui

lui inspira d'éloquentes pages sur le grand peintre. Ce Salon fut pour

Delacroix, suivant l'expression de M. Burty, un véritable Waterloo,

et Baudelaire lutta d'autant plus ardemment pour proclamer le génie

de l'artiste que celui-ci était plus contesté. Aussi Delacroix lui

écrivit-il à la suite de son article: «Comment vous remercier dignement

pour cette nouvelle preuve de votre amitié? Vous venez à mon secours

au moment où je me vois houspillé et vilipendé par un assez bon nombre

de critiques sérieux ou soi-disant tels... Ayant eu le bonheur de vous

plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on

ne traite que les _grands morts_; vous me faites rougir tout en me

plaisant beaucoup: nous sommes faits comme cela.» (_Corresp._, t. II,

p. 218.) Après la mort du maître, Baudelaire fit paraître une étude

intitulée: _L'œuvre et la vie d'Eugène Delacroix_, dans laquelle il

réunit ses souvenirs personnels et les présenta au public sous cette

forme originale et séduisante dont il avait le secret.

[398] Marchand de tableaux.

[399] _J.-B. Antoine Lassus_, architecte, né à Paris en 1807, mort

en 1857, collaborateur de Viollet-le-Duc, et inspecteur des édifices

religieux de la Seine.

[400] _Vicomte de Valon_, littérateur français, mort en 1851.

[401] _Édouard Bocher_, administrateur et homme politique que les

électeurs du Calvados envoyèrent en 1849 à l'Assemblée législative.

[402] _Armand Marrast_ était alors président de l'Assemblée

constituante, et _Léon Faucher_ ministre de l'intérieur.

[403] _Louis Poinsot_ (1777-1859), géomètre, membre de l'Académie des

sciences, ancien pair de France. Il est célèbre par ses découvertes

scientifiques et ses importants travaux.

* * * * *

_Vendredi_ 2 _mars._--Pelletier [404], que j'ai rencontré en omnibus,

en allant chercher des lunettes, m'a dit que je surmonterais la

cacochymie du corps et de l'esprit en faisant de temps en temps un

voyage, un séjour dans les montagnes par exemple. Il m'a parlé du Jura;

j'ai pensé aux Ardennes.

Descendu à Saint-Sulpice et visité la chapelle; l'ornementation sera

difficile sans dorure.

De là choisi des lunettes, et revenu à la maison de bonne heure. Au

moment où je me remettais au tableau des _Hortensias_, est arrivé

Dubufe pour me demander d'aller voir sa _République._ M. de Geloës

survenu, puis Mornay, à qui l'on a fait des ouvertures. Enfin, vers

trois heures et demie, j'ai pu travailler et j'ai donné bonne tournure

au tableau.

--Le soir, sorti pour aller voir Chopin et rencontré Chenavard [405].

Nous avons causé près de deux heures. Nous nous sommes abrités

pendant quelque temps dans le passage qui sert de lieu d'attente aux

domestiques, à l'Opéra-Comique; il me disait que les vrais grands

hommes sont toujours simples et sans affectation. C'était la suite

d'une conversation dans laquelle il m'avait beaucoup parlé de Delaroche

[406], pour qui il professe peu d'admiration quant au talent et même

quant à l'esprit, dont on lui accorde généralement une part. Il y a

effectivement dans ce caractère une contradiction remarquable: il

est évident qu'il s'est composé des dehors de franchise et même...

de rudesse, qui semblent contraster avec la position qu'il occupe et

à laquelle sa valeur, comme artiste, n'aurait pu le conduire sans

beaucoup d'adresse.

Chenavard me disait que les vrais hommes de mérite n'avaient besoin

de nulle affectation et n'avaient nul rôle à jouer, pour parvenir

à l'estime. Voltaire était plein de petites colères qu'il laissait

échapper devant tout le monde. Il me citait des caricatures qu'un

certain Hubert avait faites de lui, qui le représentaient dans toutes

sortes de situations ridicules dans lesquelles il se laissait très

bien surprendre. Bossuet était l'homme le plus simple, coquetant avec

les vieilles dévotes, etc. On connaît l'aventure de Turenne et de la

claque que lui donne son palefrenier. Une autre fois, on le vit sur le

boulevard, qui était alors un lieu à peu près désert, servant d'arbitre

à des joueurs de boule, à qui il prêtait sa canne pour mesurer les

distances, et se mettant lui-même de la partie.

Il m'a dit, en me quittant, que les hommes se divisaient en deux

parties: les uns n'ont qu'une loi unique et qui est leur intérêt; pour

ceux-là, la ligne à suivre est bien simple, et ils n'ont en toutes

choses qu'à suivre ce juge infaillible; les autres ont le sentiment

de la justice et l'intention de s'y conformer; mais la plupart n'y

obéissent qu'à moitié ou mieux n'y obéissent point du tout, tout en se

faisant reproches; ou bien, après avoir perdu de vue pendant quelque

temps cette règle de leurs actions? y reviennent en donnant dans un

excès qui leur ôte le fruit de leur conduite précédente, tout en leur

laissant le blâme. Ainsi ils auront, par exemple, flatté les passions

d'un protecteur dont ils attendent une faveur, et puis brusquement ils

cesseront de le voir et iront jusqu'à se faire ses ennemis.

Pelletier m'avait dit le matin que, pour n'avoir rien à se reprocher,

il avait mis son ambition dans sa poche. Je disais à Chenavard que je

pensais qu'il était impossible de se trouver mêlé aux affaires des

autres et de s'en tirer complètement honnête. «Comment voulez-vous,

disait-il, qu'il en soit autrement? Celui qui prend l'équité pour règle

ne peut absolument lutter contre celui qui ne songe qu'à son intérêt:

il sera toujours battu dans la carrière de l'ambition.»

* * * * *

_Lundi_ 5 _mars._--Le matin, Dubufe [407] est venu me chercher pour

voir à la Chambre des députés sa _République_; il m'a ramené.

Soleil magnifique. Le temps, depuis quinze jours, et au reste pendant

presque tout cet hiver, est d'une douceur extrême. Je n'en suis pas

moins horriblement enrhumé, si bien que j'hésitais à aller ce soir chez

Boissard.

J'y ai été cependant. La jeune somnambule pantomime devait y venir.

Elle n'est venue qu'à onze heures passées, amenée par Gautier, qui

avait été la chercher et l'avait trouvée couchée. Elle a une tête

charmante et pleine de grâce; elle a fait à merveille les simagrées de

l'_endormement._ Ses poses contournées et pleines de charme sont tout à

fait faites pour les peintres.

En attendant son arrivée, j'ai été avec Meissonier [408] chez lui, voir

son dessin de la _Barricade._ C'est horrible de vérité, et quoiqu'on ne

puisse dire que ce ne puisse être exact, peut-être manque-t-il le je ne

sais quoi qui fait un _objet d'art d'un objet odieux._ J'en dis autant

de ses études sur nature; elles sont plus froides que sa composition et

tracées du même crayon dont Watteau eût dessiné ses coquettes et ses

jolies figures de bergers. Immense mérite malgré cela.

J'y vois de plus en plus, pour mon instruction et pour ma consolation,

la confirmation, de ce que Gogniet me disait l'année dernière, à propos

de l'_Homme dévoré par un lion_[409], lorsqu'il voyait ce tableau à

côté des vaches de Mlle Bonheur [410], à savoir qu'il y a dans la

peinture autre chose que l'exactitude et le rendu précis d'après le

modèle. J'ai éprouvé ce matin une impression analogue, mais beaucoup

plus concevable, puisqu'il s'agissait d'une peinture d'un ordre tout à

fait inférieur. En revenant de voir la figure de Dubufe, les peintures

de mon atelier et entre autres _mon triste Marc-Aurèle_[411], _que

je me suis accoutumé à dédaigner_, m'ont paru des chefs-d'œuvre. A

quoi tient donc l'impression? Voici assurément: dans le dessin de

Meissonier, elle était infiniment supérieure aux études d'après nature.

Fait la connaissance de Prudent [412]; il imite beaucoup Chopin. J'en

ai été fier pour mon pauvre grand homme mourant.

* * * * *

_Mercredi_ 7 _mars._--Préault venu le matin. Il y avait bien longtemps

que je ne lavais vu; il m'a intéressé et amusé. Il a l'air de la

bienveillance, sinon les sentiments, et cela me suffit pour me séduire.

Au reste, je l'aime beaucoup.

Il me disait, à propos de la _Pharsale_, que c'était une mine féconde:

par exemple, _César s'arrêtant au bord du Rubicon_, l'_Évocation de

la Pythonisse_, etc. Il me conseille de faire pour l'année prochaine

quelque sujet terrible. Cet élément est le plus fort pour frapper tout

le monde.

* * * * *

_Jeudi_ 8 _mars._--Le soir, Chopin. Vu chez lui un original qui est

arrivé de Quimper pour l'admirer et pour le guérir; car il est ou a été

médecin et a un grand mépris pour les homéopathes de toutes couleurs.

C'est un amateur forcené de musique; mais son admiration se borne à peu

près à Beethoven et à Chopin. Mozart ne lui paraît pas à la hauteur de

ces noms-là; Cimarosa est perruque, etc.

Il faut être de Quimper pour avoir de ces idées-là, et pour les

exprimer avec cet aplomb: cela passe sur le compte de la franchise

bretonne... Je déteste cette espèce de caractère; cette prétendue

franchise à l'aide de laquelle on débite des opinions tranchantes ou

blessantes est ce qui m'est le plus antipathique. Il n'y a plus de

rapports possibles entre les hommes, s'il suffit de cette franchise-là

pour répondre à tout. Franchement il faut, avec cette disposition,

vivre dans une étable, où les rapports s'établissent à coups de

fourche ou de cornes; voilà de la franchise que je préfère.--Le matin,

chez Couder [413], pour parler du tableau de Lyon. Il est spirituel,

et sa femme est fort bien. Si nous avions été francs l'un et l'autre,

à la manière de mon Breton, nous nous serions battus avant la fin

de la séance; nous nous sommes, au contraire, quittés en fort bonne

intelligence.

* * * * *

_Samedi,_ 10 _mars._--Vu Mme de Forget le soir, M. de T... le matin.

J'ai été frappé de son _Albert Dürer_, et comme je ne l'avais jamais

été; j'ai remarqué, en présence de son _Saint Hubert_, de son _Adam et

Ève_, que le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature. Ainsi

ses figures humaines n'ont pas chez lui plus de perfection que celles

des animaux de toutes sortes, des arbres, etc.; il fait tout au même

degré, c'est-à-dire avec l'espèce de rendu que comporte l'avancement

des arts à son époque. Il est un peintre instructif; tout, chez lui,

est à consulter.

Vu une gravure que je ne connaissais pas, celle du _Chanoine

luxurieux_, qui s'est endormi près de son poêle: le diable lui montre

une femme nue, laquelle est d'un style plus élevé qu'à l'ordinaire, et

l'Amour tout éclopé cherche à se grandir sur des échasses.

Il m'a montré une lettre de mon père; cela m'a fait plaisir. Ce qui m'a

le plus frappé dans ses autographes est un écrit de Léonard de Vinci,

sur lequel il y a des croquis où il se rend compte du système antique

de _dessins par les boules_[414]; il a tout découvert. Ces manuscrits

sont écrits à rebours.

Onslow y est venu. La liaison intime qui est entre eux a un peu

refroidi mon désir d'être invité à ses quatuors.

--En revenant, travaillé au rideau de table, au _Vase de fleurs_[415].

* * * * *

_Dimanche_ 11 _mars._--Travaillé de bonne heure au tableau des

_Hortensias_ et de l'_Agapanthus_[416]. Je ne me suis occupé que de ce

dernier.

--A une heure et demie chez Leblond, pour aller prendre sa femme à

Notre-Dame de Lorette, et de là au concert Sainte-Cécile, au bénéfice

du monument pour Habeneck [417]: salle immense, foule confuse et sale,

quoique le dimanche. Jamais un pareil lieu ne réunira une élite de

connaisseurs.

La divine symphonie par _ton la_ entendue avec bonheur, mais avec un

peu de distraction, à cause du manque de recueillement de mes voisins.

Le reste consacré à des virtuoses qui m'ont fatigué et ennuyé.

J'ai osé remarquer que les morceaux de Beethoven sont en général trop

longs, malgré l'étonnante variété qu'il introduit dans la manière dont

il fait revenir les mêmes motifs. Je ne me rappelle pas, du reste, que

ce défaut me frappât autrefois dans cette symphonie; quoi qu'il en

soit, il est évident que l'artiste nuit à son effet en occupant trop

longtemps l'attention.

La peinture, entre autres avantages, a celui d'être plus discrète; le

tableau le plus gigantesque se voit en un instant. Si les qualités de

certaines parties attirent l'admiration, à la bonne heure: on peut

s'y complaire plus longtemps même que sur un morceau de musique. Mais

si le morceau vous paraît médiocre, il suffit de tourner la tête

pour échapper à l'ennui. Le jour du concert de Prudent, l'ouverture

de la _Flûte enchantée_ m'a paru non seulement ravissante, mais

d'une proportion parfaite. Doit-on dire qu'avec le progrès de

l'instrumentation, il arrive plus naturellement au musicien la

tentation d'allonger des morceaux pour amener des retours d'effets

d'orchestre qu'il varie à chaque fois qu'il nous les remontre?

Il ne faut jamais compter comme un dérangement le temps donné à un

concert, pourvu qu'il y ait seulement un bon morceau. C'est pour

l'âme la meilleure nourriture. Se préparer, sortir, être distrait

même d'occupations importantes, pour aller entendre de la musique,

ajoute du prix au plaisir; je trouve, dans un lieu choisi et au milieu

de gens que la communauté des sentiments semble avoir réunis pour

une jouissance goûtée en commun; tout cela, même l'ennui éprouvé en

présence de certain morceau et par certain virtuose, ajoute à notre

insu à l'effet de la belle chose. Si on était venu m'exécuter cette

belle symphonie dans mon atelier, je n'en conserverais peut-être pas à

cette heure le même souvenir.

Cela explique aussi comment les grands et les riches sont blasés

précocement sur l'effet des plaisirs de toutes sortes. Ils arrivent

dans de bonnes loges, garnies de bons tapis, retirés de manière à

être le plus possible à l'abri de la distraction que donnent dans

un milieu de réunion les tumultes, les dérangements occasionnés par

les allants et venants, par les petits troubles de toutes sortes qui

s'élèvent dans une foule et semblent devoir fatiguer l'attention. Ils

ne viennent qu'au moment précis où commence le morceau important, et

par une juste punition de leur peu de dévotion au beau, ils en perdent

ordinairement le meilleur en arrivant trop tard. Les habitudes de la

société font aussi que les conversations qu'ils ont entre eux à propos

du plus frivole motif, ou la survenance de quelque importun leur ôte

tout recueillement; c'est un plaisir très imparfait que d'entendre

dans une loge avec des gens du monde la plus belle musique. Le pauvre

artiste assis au parterre et seul dans son coin, ou près d'un ami aussi

attentif que lui, jouit seul complètement de la beauté d'un ouvrage et

à raison de cela en emporte l'impression sans un mélange de souvenir

ridicule.

* * * * *

_Mardi_ 13 _mars._--Travaillé toute la journée au rideau dans le

tableau de la console. Vers la fin de la journée, à la _Desdemona._

--Le docteur venu vers cinq heures; il m'a inquiété; il parle de

petites sondes, etc..... Je suis resté au coin du feu.

--Weill [418] a emporté ce matin:

L'_Odalisque_, et m'a donné 200 fr.

_Hommes jouant aux échecs_ 200 »

_Homme dévoré par le lion_ 500 »

--(Lefebvre)

_Christ au pied de la croix._ 200 »

--(Thomas)

_Petit Christ aux Oliviers._ 100 »

_Femme turque_ 100 »

--(Bouquet)

_Hamlet_ (Scène du rat) 100 »

--(Weill)

_Berlichingen écrivant ses Mémoires_ 100 »

--(Lefebvre)

Esquisse, répétition du _Christ au tombeau._ 200 »

_Odalisque._ 150 »

_Christ à la colonne._ 150 »

* * * * *

_Mercredi_ 21 _mars._--Chez Mercey [419] le soir. Grande soirée. Mon

pauvre Mercey acquiert de l'importance; il a l'air d'un homme d'État.

Il était meilleur garçon autrefois. Peut-être est-ce devant le monde

qu'il est ainsi. Dans le tête-à-tête avec moi, il est plus simple.

Mareste, que je revois avec plaisir, m'apprend qu'Alberthe est partie à

Turin auprès de sa fille mourante. En voilà encore une qui mourra seule

au monde.

Impression désagréable de toutes ces figures d'artistes attirés chez

l'homme qui donne les travaux. J'y avais été à pied, et je pensais

trouver chez elle Mme Villot; elle n'y était pas.

Je suis entré à la Madeleine, où l'on prêchait. Le prédicateur, usant

d'une figure de rhétorique, a répété dix ou douze fois, en pariant

du juste: _ Il va en paix!....il va en paix!_ «Va en paix» a été ce

qu'il y a eu de plus remarquable dans son discours. Je me suis demandé

quel fruit pouvait résulter des lieux communs répétés à froid par

cet imbécile. Je suis obligé de reconnaître aujourd'hui que cela va

avec le reste, fait partie de la discipline comme le costume, les

pratiques, etc ... Vive le frein!

* * * * *

_Vendredi_ 30 _mars._--Vu le soir chez Chopin l'enchanteresse Mme

Potocka. Je l'avais entendue deux fois; je n'ai guère rencontré quelque

chose de plus complet... Vu Mme Kalerji... Elle a joué, mais peu

sympathiquement; en revanche, elle est vraiment fort belle, quand elle

lève les yeux en jouant à la manière des Madeleines du Guide ou de

Rubens.

* * * * *

_Samedi_ 31 _mars._--Le soir, vu _Athalie_, avec Mme de Forget dans la

loge du président.

Rachel ne m'a pas fait plaisir dans toutes les parties. Mais comme j'ai

admiré ce grand prêtre! Quelle création! Comme elle semblerait outrée

dans un temps comme le nôtre! et comme elle était à sa place avec cette

société ordonnée et convaincue qui a vu Racine et qui l'a fait ce qu'il

était! Ce farouche enthousiaste, ce fanatique verbeux n'est guère de

notre temps; on égorge et on renverse à froid et sans conviction.

Mathan, dans sa scène avec son confident, dit trop naïvement: «Je

suis un coquin, je suis un être abominable.» Racine sort ici de la

vérité, mais il est sublime quand Mathan, sortant tout troublé pour se

soustraire aux imprécations du grand prêtre, ne sait plus où il va, et

se dirige, sans savoir ce qu'il fait, du côté de ce sanctuaire qu'il a

profané et dont l'existence l'importune.

[404] _Laurent-Joseph Pelletier_, paysagiste, né en 1810. Son œuvre

est considérable et dénote un incontestable talent. Il a beaucoup

travaillé dans la forêt de Fontainebleau.

[405] _Chenavard_ devait être par la suite un des plus intimes amis

de Delacroix, un de ceux avec lesquels il «aimait à s'expatrier

en de longues causeries». Si sévèrement qu'il ait pu le juger

comme producteur, et l'on conçoit que les théories abstruses du

peintre-philosophe aient été souvent en opposition avec les idées

de Delacroix, il est une chose qu'il lui a toujours reconnue, c'est

l'érudition profonde, l'amour des idées, par quoi il se différenciait

si nettement de la plupart des peintres.

[406] Nous nous sommes expliqué dans notre étude sur l'opinion de

Delacroix à l'égard de Paul Delaroche.

[407] _Claude-Marie Dubufe_, peintre, né à Paris en 1789, mort en 1864,

élève de David. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, ses

œuvres eurent une vogue prodigieuse. C'est au Salon de 1849 qu'il

exposa une _République_ dont il est question ici.

[408] Delacroix appréciait le talent de _Meissonier._ On lui prête ce

mot: «De nous tous, c'est encore lui qui est le plus sûr de vivre.»

Baudelaire s'étonnait, au contraire, de ce jugement, et se demandait

comment il se pouvait faire que «l'auteur de si grandes choses jalousât

presque celui qui n'excellait que dans les petites.»

[409] Il est difficile de savoir exactement à quel tableau Delacroix

fait ici allusion, car il fit en ces années 1847, 1848 et 1849 de

nombreuses variantes de ce sujet. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 1017,

1055.)

[410] Sans doute le _Labourage nivernais._

[411] _Marc-Aurèle mourant_, exposé au Salon de 1845. La ville de

Lyon acheta ce tableau à Delacroix en 1858 seulement et le paya 4,000

francs. (Voir _Catalogue Robaut_, n° 924.) Cependant le catalogue du

Musée de Lyon porte la mention: «Don du gouvernement.»

[412] _Racine Gaultier_, dit _Prudent_, pianiste et compositeur

français, né en 1817, mort en 1863. Il fut un très remarquable virtuose.

[413] _Louis-Charles-Auguste Couder_, peintre d'histoire, né en 1790,

mort en 1873, élève de Regnault et de David. En 1838, il se présenta à

l'Institut en concurrence avec Delacroix et fut élu le 28 décembre.

[414] C'est ainsi que les sculpteurs opèrent pour construire leurs

maquettes ou esquisses. Il n'est pas étonnant que les dessinateurs et

les peintres aient employé ce procédé, qui doit remonter à la plus

haute antiquité.

[415] En 1849, Delacroix exécuta, en effet, quatre magnifiques

compositions représentant des fleurs et qui figurèrent à la vente

posthume de son atelier. (Voir _Correspondance_, t. II, p. 13, 14 et

15.)

[416] Genre de plantes de la famille des liliacées, originaire

d'Afrique et remarquable par la beauté de ses fleurs d'un bleu d'azur.

[417] _Habeneck_ violoniste, né en 1781, mort en 1849. Virtuose

remarquable, chef d'orchestre hors ligne, il dirigea longtemps les

orchestres de l'Opéra et du Conservatoire, et contribua à rendre

populaires en France les œuvres de Beethoven.

[418] _Weill, Lefebvre, Thomas, Bouquet_, étaient des marchands de

tableaux. La vente de ces _onze_ tableaux ou esquisses, qui mesurent,

en moyenne, 0m,40 X 0m,50, rapporta à Delacroix la somme totale de

_deux mille_ francs! _Voit Catalogue Robaut._

[419] _Frédéric Bourgeois de Mercey_, peintre et écrivain, né en

1808, mort en 1860. A la suite de débuts heureux comme paysagiste, il

entra, en 1840, comme chef de bureau des beaux-arts, au ministère de

l'intérieur, et succéda, en 1853, au comte d'Houdetot, comme membre

libre de l'Académie des beaux-arts. Cette même année, il devint, au

ministère d'État, directeur des beaux-arts.

* * * * *

_Mercredi_ 4 _avril._--Jour du dîner de Véron [420]. J'étais exténué en

y allant.

Je me suis ranimé et amusé. Son luxe est surprenant: des pièces tendues

en soie magnifique, le plafond compris; argenterie somptueuse, musique

pendant le dîner: usage, du reste, qui n'ajoute rien à la bonté du

dîner et qui déroute la conversation qui en est l'assaisonnement.

Armand Bertin m'a parlé chez Véron d'un livre sur la vie de Mozart,

compulsé et extrait de tout ce qui a été fait sur lui; il m'a promis de

me le prêter. Ce livre est très rare, à ce qu'il paraît.

L'homme recommence toujours tout, même dans sa propre vie. Il ne peut

fixer aucun progrès. Comment un peuple en fixerait-il un dans sa forme?

Pour ne parler que de l'artiste, sa manière change. Il ne se rappelle

plus, après quelque temps, les moyens qu'il a employés dans son

exécution. Il y a plus, ceux qui ont systématisé leur manière au point

de refaire toujours de même, sont ordinairement les plus inférieurs et

froids nécessairement.

Dîné chez Véron avec Rachel, M. Molé, le duc d'Ossuna, général

Rulhieri, Armand Bertin, M. Fould, qui était près de moi et s'est

montré prévenant. Rachel est spirituelle et fort bien de toutes

manières.

Un homme né et élevé comme elle serait difficilement devenu ce qu'elle

est tout naturellement. Causé le soir avec *** d'_Athalie_,

etc. Il a été fort aimable.

Venu des hommes de toutes couleurs. Une madame Ugalde qui a du succès

à présent, à l'Opéra-Comique, a chanté un air du _Val d'Andorre_; elle

m'est peu sympathique, prononce d'une manière vulgaire et a la juiverie

peinte sur la figure... Contraste avec Rachel.

Beaucoup causé musique avec Armand Bertin. Parlé de Racine et de

Shakespeare. Il croit qu'on aura beau faire dans ce pays, on en

reviendra toujours à ce qui a été le beau une fois pour notre nation;

je crois qu'il a raison. Nous ne serons jamais shakespeariens. Les

Anglais sont tout Shakespeare. Il les a presque faits tous ce qu'ils

sont, en tout.

* * * * *

_Jeudi_ 5 _avril._--Journée d'abattement et de mauvaise santé.

Je suis sorti vers quatre heures, pour aller chez Deforge[421]; j'y

ai rencontré Cabat [422] et Édouard Bertin [423], que j'ai revu avec

plaisir.

--Le soir chez Mme de Forget, qui m'a lu un fragment du discours de

Barbès [424] devant ses juges. On voit dans les discours de ces gens-là

tout le faux et tout l'ampoulé qui est dans leurs pauvres et coupables

têtes; c'est bien toujours la race écrivassière, l'affreuse peste

moderne qui sacrifie tranquillement un peuple à des idées de cerveau

malade.

«Le but, dit-il, est tout. Sans doute le suffrage universel était

quelque chose et avait installé cette Chambre, mais et cette Chambre,

et le gouvernement provisoire qui l'avait précédée, sorti aussi, à

ce qu'ils croient, d'une espèce de vœu général, tout cela ne lui a

pas paru devoir être soutenu, bien plus, lui a semblé devoir être

renversé, du moment qu'on s'écartait du but que Barbès avait fixé dans

son esprit, malheureusement sans nous prévenir de ce but admirable. Il

préfère donc la prison, le cachot plutôt que la douleur d'assister,

sans y pouvoir rien changer, à cette déviation sacrilège de ce but

suprême de l'humanité.»

Il faudra bien, bon gré, mal gré, que l'humanité finisse par suivre les

sublimes aspirations de Barbès.

Dans le discours de Blanqui, quelques jours auparavant, les images

prétendues poétiques à la moderne se mêlent à son argumentation; il

parle d'une crevasse qu'il fallait que la Révolution franchît, pour

passer des anciennes idées aux nouvelles. L'élan trop faible n'a pas

permis de franchir cette fatale crevasse où l'avenir est bien près

de se noyer, mais qui n'embourbe pas le moins du monde la rhétorique

de Blanqui. Tout est, dans ce style, ardu, crevassé ou boursouflé.

Les grandes et simples vérités n'ont pas besoin, pour s'énoncer et

pour frapper les esprits, d'emprunter le style d'Hugo, qui n'a jamais

approché de cent lieues de la vérité et de la _simplicité._

* * * * *

_Vendredi (soir)_ 6 _avril._--Au Conservatoire avec Mmes Bixio et

Menessier. On m'avait promis Cavaignac[425], et j'ai eu à sa place Ch.

Blanc [426]. J'aurais été curieux de voir de près le fameux général.

Le concert n'a pas été très beau; j'avais conservé de la _Symphonie

héroïque_ un plus grand souvenir. Décidément Beethoven est terriblement

inégal... Le premier morceau est bien; l'_andante_, sur lequel je

comptais, m'a complètement désappointé. Rien de beau, de sublime comme

le début! Tout d'un coup, vous tombez de cent pieds au milieu de la

vulgarité la plus singulière. Le dernier morceau manque également

d'unité.

--Je reçois ce soir, eu sortant, l'invitation au convoi de M. Dosne

[427], mort en deux jours du choléra.

* * * * *

_Samedi_ 7 _avril._--Revu Alard [428] au convoi, qui m'entraîne dans sa

suite. Il n'est pas assez pénétré du souvenir des vertus de M. Dosne

pour aller s'entasser une heure dans une église en son honneur.

De là chez Chopin: Alkan [429] y était. Il me conte un trait de lui

dans le genre de mon histoire avec Thiers. Pour avoir tenu tête à

Auber, il a éprouvé et éprouvera sans doute de très grands désagréments.

Vers trois heures et demie, accompagné Chopin en voiture dans sa

promenade. Quoique fatigué, j'étais heureux de lui être bon à quelque

chose... L'avenue des Champs-Élysées, l'Arc de l'Étoile, la bouteille

de vin de guinguette; arrêté à la barrière, etc.

Dans la journée, il m'a parlé musique, et cela l'a ranimé. Je lui

demandais ce qui établissait la logique en musique. Il m'a fait sentir

ce que c'est qu'_harmonie_ et contrepoint; comme quoi la _fugue_ est

comme la logique pure en musique, et qu'être savant dans la fugue,

c'est connaître l'élément de toute raison et de toute conséquence en

musique. J'ai pensé combien j'aurais été heureux de m'instruire en

tout cela qui désole les musiciens vulgaires. Ce sentiment m'a donné

une idée du plaisir que les savants, dignes de l'être, trouvent dans

la science. C'est que la vraie science n'est pas ce que l'on entend

ordinairement par ce mot, c'est-à-dire une partie de la connaissance

différente de l'art; non! La science envisagée ainsi, démontrée par un

homme comme Chopin, est l'art lui-même, et par contre l'art n'est plus

alors ce que le croit le vulgaire, c'est-à-dire une sorte d'inspiration

qui vient de je ne sais où, qui marche au hasard, et ne présente que

l'extérieur pittoresque des choses. C'est la raison elle-même ornée par

le génie, mais suivant une marche nécessaire et contenue par des lois

supérieures. Ceci me ramène à la différence de Mozart et de Beethoven.

«Là, m'a-t-il dit, où ce dernier est obscur et paraît manquer d'unité,

ce n'est pas une prétendue originalité un peu sauvage, dont on lui fait

honneur, qui en est cause; c'est qu'il tourne le dos à des principes

éternels; Mozart jamais. Chacune des parties a sa marche, qui, tout en

s'accordant avec les autres, forme un chant et le suit parfaitement;

c'est là le contrepoint, «_punto contrapunto._» Il m'a dit qu'on avait

l'habitude d'apprendre les accords avant le contrepoint, c'est-à-dire

la succession des notes qui mène aux accords... Berlioz plaque des

accords, et remplit comme il peut les intervalles.

Ces hommes épris à toute force du style, qui aiment mieux être bêtes

que ne pas avoir l'_air grave._

Appliquer ceci à Ingres et à son école.

* * * * *

_Mardi_ 10 _avril._--Pour la chapelle de Saint-Sulpice: _L'archange

saint Michel terrassant le démon._

Pour le plafond ou dans la chapelle, ou pour l'un des pendentifs:

_Jésus-Christ tirant les âmes du purgatoire._

Pour pendentif encore: le _Péché originel_, ou _Adam et Ève après la

faute._

Et plus loin, pour le plafond de Saint-Sulpice: _la Descente aux

limbes._ Jésus-Christ est debout, tenant de la main gauche la croix

de résurrection. De la main droite, il fait signe à Adam et Ève et à

quatre autres saints de sortir de la gueule monstrueuse qui représente

l'Enfer,--ou _Jésus sortant du tombeau_, les soldats renversés alentour.

* * * * *

_Mercredi_ 11 _avril._--Je crois que c'est ce soir que j'ai revu Mme

Potocka chez Chopin. Même effet admirable de la voix. Elle a chanté

des morceaux, des nocturnes et de la musique de piano de Chopin, entre

autres celui du _Moulin de Nohant_, qu'elle arrangeait pour un _O

salutaris._ Cela faisait admirablement. Je lui ai dit ce que je pense

très sincèrement: c'est qu'en musique, comme sans doute dans tous les

autres arts, sitôt que le style, le caractère, le sérieux, en un mot,

vient à se montrer, le reste disparaît. Je l'aime bien mieux quand elle

chante le _Salice_, que tous ses charmants airs napolitains. Elle a

essayé le _Lac_ de Lamartine avec l'air si connu et si prétentieux de

Niedermeyer. Ce maudit motif m'a tourmenté pendant deux jours.

* * * * *

_Jeudi_ 12 _avril._--Chez Édouard Bertin. Revu là Amaury Duval [430],

Mottez [431], Orsel [432]. Ces gens-là ne jurent que par la fresque;

ils parlent de tous les noms gothiques de l'École italienne primitive,

comme si c'étaient leurs amis... La bonne et la mauvaise fresque, la

tempérée, etc.

Revenu fort fatigué; je m'y étais traîné.

* * * * *

_Vendredi_ 13 _avril._--Villot venu le matin. Il me parle du projet de

Duban [433] de me faire faire dans la galerie restaurée d'Apollon la

peinture correspondante à celle de Lebrun. Il lui a parlé de moi dans

des termes très flatteurs. Cette initiative de sa part me surprend

étrangement, surtout après l'opposition que j'ai faite à ses projets.

T... y voit un désir de me ménager. Que m'importe, après tout?

Ce soir, migraine, et soirée passée tristement chez moi sans dîner.

* * * * *

_Samedi_ 14 _avril._--Le soir chez Chopin; je l'ai trouvé très

affaissé, ne respirant pas. Ma présence au bout de quelque temps l'a

remis. Il me disait que l'ennui était son tourment le plus cruel. Je

lui ai demandé s'il ne connaissait pas auparavant le vide insupportable

que je ressens quelquefois. Il m'a dit qu'il savait toujours s'occuper

de quelque chose; si peu importante qu'elle soit, une occupation

remplit les moments et écarte ces vapeurs. Autre chose sont les

chagrins.

* * * * *

_Jeudi_ 19 _avril._--Dîner chez Pierret avec une Mlle Thierry qui

accompagne Subetti avec le violon; le soir, quelques morceaux de

Mozart, etc.

* * * * *

_Vendredi_ 20 _avril._--Dîner chez Mme H..., et été avec elle au

_Prophète._ Il y avait le prince Poniatowski, M. Richetzki et M.

Cabarrus [434]. Je n'ai conservé le souvenir d'aucun morceau frappant

ou intéressant.

* * * * *

_Samedi_ 21 _avril._--Mme Cavé, venue dans la journée comme j'étais en

train de travailler, est restée longtemps. Allé chez le Président le

soir.

* * * * *

_Dimanche_ 22 _avril._--Resté chez moi, fatigué de la veille.

M. Poujade [435], venu vers une heure, m'a intéressé; mais resté trop

longtemps et fatigué.

Leblond ensuite. Je l'ai vu avec plaisir, malgré ma fatigue; je l'aime

véritablement. La présence d'un ami est chose si rare qu'elle seule

vaut tous les bonheurs ou compense toutes les peines.

Après dîner, chez Chopin, autre homme exquis pour le cœur, et je n'ai

pas besoin de dire pour l'esprit. Il m'a parlé des personnes que j'ai

connues avec lui... Mme Kalerji, etc. Il s'était traîné à la première

représentation du _Prophète_: son horreur pour cette rapsodie.

--Faire les lettres d'un Romain du siècle d'Auguste ou des Empereurs,

démontrant par toutes les raisons que nous trouverions à présent, que

la civilisation de l'ancien monde ne peut périr.

Les esprits forts du temps attaquent les augures et les pontifes,

croyant qu'ils s'arrêteront à temps.

Rapports avec la civilisation actuelle de l'Angleterre, où les abus

maintiennent l'État.

* * * * *

_Lundi_ 23 _avril._--Je crois, d'après les renseignements qui nous

crèvent les yeux depuis un an, qu'on peut affirmer que tout progrès

doit amener nécessairement non pas un progrès plus grand encore, mais

à la fin négation du progrès, retour au point d'où on est parti.

L'histoire du genre humain est là pour le prouver. Mais la confiance

aveugle de cette génération et de celle qui l'a précédée dans les temps

modernes, dans je ne sais quel avènement d'une ère dans l'humanité

qui doit marquer un changement complet, mais qui, à mon sens, pour en

marquer un dans ses destinées, devrait avant tout le marquer dans la

nature même de l'homme, cette confiance bizarre que rien ne justifie

dans les siècles qui nous ont précédés, demeure assurément le seul gage

de ces succès futurs, de ces révolutions si désirées dans les destinées

humaines. N'est-il pas évident que le progrès, c'est-à-dire la marche

progressive des choses, en bien comme en mal, a amené à l'heure qu'il

est la société sur le bord de l'abîme où elle peut bien tomber pour

faire place à une barbarie complète; et la raison, la raison unique

n'en est-elle pas dans cette loi qui domine toutes les autres ici-bas,

c'est-à-dire la nécessité du changement, quel qu'il soit?

Il faut changer... _Nil in eodem statu permanet._ Ce que la sagesse

antique avait trouvé, avant d'avoir fait autant d'expériences, il

faudra bien que nous l'acceptions et que nous le subissions. Ce qui est

en train de périr chez nous se reformera sans doute ou se maintiendra

ailleurs un temps plus ou moins long.

L'affreux _Prophète_, que son auteur croit sans doute un progrès, est

l'anéantissement de l'art; l'impérieuse nécessité où il s'est cru de

faire mieux ou autre chose que ce qu'on a fait, enfin de changer,

lui a fait perdre de vue les lois éternelles de goût et de logique

qui régissent les arts. Les Berlioz, les Hugo, tous les réformateurs

prétendus ne sont pas encore parvenus à abolir toutes les idées dont

nous parlons; mais ils ont fait croire à la possibilité de faire

autre chose que vrai et raisonnable... En politique de même. On ne

peut sortir de l'ornière qu'en retournant à l'enfance des sociétés,

et l'état sauvage, au bout des réformes successives, est la nécessité

forcée des changements.

Mozart disait: «Les passions violentes ne doivent jamais être exprimées

jusqu'à provoquer le dégoût; même dans les situations horribles, la

musique ne doit jamais blesser les oreilles, ni cesser d'être de la

musique.» (_Revue des Deux Mondes_, 15 mars 1849, p. 892.)

[420] Le docteur _Véron_, le fondateur de la _Revue de Paris_, l'ancien

directeur de l'Académie de musique, l'auteur des _Mémoires d'un

bourgeois de Paris_, où l'on retrouve une foule de détails intimes sur

Delacroix.

[421] Marchand de couleurs et de tableaux.

[422] _Louis Cabat_, peintre, et l'un des bons paysagistes de notre

époque.

[423] _Édouard Bertin_, fils de _Bertin_ l'aîné, frère _d'Armand

Bertin_, né en 1797, mort en 1871. Élève de Girodet-Trioson, il devint

un paysagiste distingué. Mais, en 1854, à la mort de son frère Armand,

il abandonna la peinture pour se consacrer entièrement à la direction

du _Journal des Débats._

[424] _Barbès_, qui avait pris une part active à l'insurrection du

15 mai 1848 contre la représentation nationale, avait été arrêté et

traduit avec ses coaccusés devant la haute cour de Bourges, sous

l'inculpation de complot tendant au renversement du gouvernement

républicain. Devant la cour, Barbès parla à diverses reprises non pour

se défendre, mais sur les faits généraux de la cause. Il fut condamné,

le 2 avril 1849, à une détention perpétuelle.

[425] Le général _Cavaignac_ avait dû se démettre du pouvoir à la

suite de l'élection du 10 décembre 1848 qui avait appelé le prince

Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République. Il jouissait

cependant encore à Paris d'une immense popularité.

[426] _Charles Blanc_ était alors à la tête de l'administration des

beaux-arts.

[427] Beau-père de M. Thiers.

[428] _Alard_, violoniste distingué, né en 1815. Il fut l'élève

d'Habeneck et professeur au Conservatoire.

[429] _Alkan_, musicien et compositeur, né à Paris en 1813. Il a publié

de nombreux morceaux.

[430] _Amaury Duval_, peintre, né en 1808, élève d'Ingres. Il exécuta

un certain nombre de peintures murales, notamment dans la chapelle de

la Vierge à Saint-Germain l'Auxerrois, etc.

[431] _Victor-Louis Mottez_, peintre, élève d'Ingres et de Picot,

exécuta un grand nombre de fresques à Saint-Germain l'Auxerrois, à

Saint-Séverin et à Saint-Sulpice.

[432] _Victor Orsel_, peintre, élève de Guérin, qu'il suivit à l'École

française de Rome, où l'étude des chefs-d'œuvre de la Renaissance

lui inspira le goût de la fresque. Il fut, par la suite, chargé de

décorer la chapelle de la Vierge à Notre-Dame de Lorette.

[433] _Duban_, architecte, né à Paris en 1797. De 1824 à 1829, il

séjourna en Italie, et se livra à l'étude de l'antique et de la

Renaissance. De retour en France, il fut chargé en 1834 de continuer

le palais des Beaux-Arts, commencé par Debret, et reprit l'édifice

sur un plan complètement nouveau. Après la révolution de Février, il

devint architecte du Louvre. Il exécuta la restauration de la façade

extérieure, dite «la Galerie du Bord de l'eau», et termina en quatre

ans, au milieu des remaniements qui lui furent successivement demandés,

la galerie d'Apollon, le Salon carré, la salle des Sept-Cheminées,

les jardins et les grilles, plus tard déplacées, de la cour et de la

grande façade, enfin tous les détails d'ornementation intérieure qu'il

avait longtemps étudiés et préparés. En 1854, il se démit de son titre

d'architecte du Louvre.

[434] Le docteur _Cabarrus_, célèbre médecin de l'époque.

[435] _Eugène Poujade_, diplomate et littérateur. Il occupa en Orient

des postes importants et publia de nombreux articles dans la _Revue des

Deux Mondes._

* * * * *

_Mardi_ 8 _mai._--Dîné chez Mme Kalerji avec Meyerbeer, M. de Pontois,

M. de la Redorte [436], de Mézy. On était inquiet de la crise qui

commençait [437].

J'ai remarqué les gros pieds et les grosses mains de Meyerbeer.

--Un de ces jours-ci, vu Mme Sand, venue du Berry pour affaires. J'ai

été la voir chez Mme Viardot[438], au milieu du jour, et elle a désiré

venir voir mes fleurs qui lui ont fait plaisir.

* * * * *

_Jeudi_ 17 _mai, Ascension._--A Passy. Vu M. de Rémusat chez M.

Delessert. Parlé des affaires du temps.

M. de Vallon m'a fait promettre d'aller le voir en Limousin, si je vais

aux Pyrénées.

Entré à l'église de Chaillot. Admiré la pauvreté de deux ou trois

tableaux de l'École de David qui y sont, entre autres une _Adoration

des Rois._ Le _Saint Joseph_ est assis sans façon, les pieds pendants

et dans l'attitude d'un fumeur dans une tabagie. Le peintre n'a pas

senti à quel point les maîtres ont rempli ce personnage d'une sainte

abnégation. Il est le principe du tableau... Je passe sur mille

impertinences.

Chez Chopin, en sortant; il allait véritablement un peu mieux. Mme

Kalerji y est venue.

Retourné avec M. Herbault.

_Dimanche_ 20 _mai._--Reçu la notification du ministre de l'intérieur

et la commande de Saint-Sulpice. J'avais été quelques jours avant faire

mes remerciements à Varcollier, chez lui, rue du Mont-Thabor.

* * * * *

_Jeudi_ 31 _mai._--Beaux sujets:

_Le Christ sortant du tombeau._ L'ange éblouissant de lumière ôtant

la pierre, les linceuls pendent de ses pieds; les gardes renversés.

Le Christ en jardinier; la Madeleine à ses pieds éperdue; le tombeau

dans le fond avec les saintes femmes et les disciples éplorés qui ne le

voient pas.

--_Moïse recevant les Tables de la loi_: le peuple au bas de la

montagne, les anciens à moitié chemin; au bas, chevaux, armée, femmes,

camp.

--_Moïse sur la montagne_, tenant les bras élevés: bataille au bas dans

des gorges.

--_Tour de Babel._

--_Apocalypse._

--_Lazare et le mauvais riche_: les chiens lèchent ses plaies.

--_Le héros sur un cheval ailé qui combat le monstre pour délivrer la

femme nue._

[436] _Mathieu de la Redorte_, homme politique, ami de M. Thiers.

[437] L'Assemblée constituante devait en effet se dissoudre pour céder

la place à l'Assemblée législative à la fin du mois de mai 1849.

[438] La célèbre cantatrice, chez laquelle Delacroix fréquentait

assidûment, ne contribua pas peu à l'éducation musicale du maître. Elle

fit naître et développa en lui l'amour de la musique de Glück, et l'on

verra dans la suite du Journal quelle admiration le peintre ressentit

pour le talent de cette grande artiste.

* * * * *

_Vendredi_ 1er _juin._--Travaillé beaucoup ce matin et jours

précédents pour terminer la petite _Fiancée d'Abydos_ [439] et la

_Baigneuse de dos_[440].

Vers trois heures au Musée, pour mettre la petite retouche à mon

tableau. Vu le tableau de Cœdès [441], qui m'a fait le plus grand

plaisir: il y a mille études à en faire.

Villot m'a fait remarquer dans la grande salle française la supériorité

que témoigne une telle École. Très frappé surtout de Gros et

principalement de la _Bataille d'Eylau_; tout m'en plaît à présent. Il

est plus maître que dans _Jaffa_; l'exécution est plus libre.

Dans la grande galerie, admiré les Rubens: sa figure de la Victoire

placée dans l'avant-dernier tableau. Comme cette figure tranche sur les

autres! les jambes même semblent faites par un autre que le maître; le

soin s'y montre; mais la sublime tête en feu et le bras plié,... tout

cela est le génie même.

Les Sirènes également ne m'ont jamais semblé si belles. L'abandon seul

et l'audace la plus complète peuvent produire de semblables impressions.

Vu le _Christ ressuscitant_, du Carrache. Le terne et le poids de cette

peinture m'ont fait voir ce que le sujet a de beau. L'ange, les yeux

brillants comme un éclair, écartant la pierre; le Christ éblouissant de

lumière, s'élançant du sein de la mort, et les gardes renversés de tous

côtés.

* * * * *

_Samedi_ 2 _juin._--Mme de Querelles m'a dit qu'elle avait vu chez un

doreur le petit _Arabe à cheval_ arrivant au galop sur cheval alezan.

Elle m'a raconté les mêmes impressions que j'éprouve moi-même devant

les sublimes Rubens; c'est incroyable dans une personne du monde!...

La peinture, dit-elle, quand elle a ce genre de verve naturelle, la

transporte comme la musique, lui fait battre le cœur. Elle me l'a

répété sur tous les tons.

Impressions favorables à la fougue et au sentiment naturel.

--Le _Bouclier magique._--Relire la _Jérusalem._

--Les sujets de _Roméo: Juliette endormie_: ses parents la croient

morte.

--_Jésus présenté au peuple par Pilate._

--_Jésus devant Caïphe, le grand prêtre, déchirant ses habits._

--_Jésus insulté par les soldats._

Revoir pour ces sujets la petite _Passion_ d'Albert Dürer.

--_Baiser de Judas._

--_Jésus entre les mains des soldats._

--_Madeleine essuyant les pieds du Christ._

--_Le Repas chez Simon._

* * * * *

_Mardi_ 5 _juin._--Parti pour Champrosay à huit heures du soir; trouvé

tout en désordre dans le petit jardin; été chercher de l'eau à la

petite source pour faire de l'eau de Seltz avec la nouvelle machine que

j'ai apportée.

* * * * *

_Mercredi_ 6 _juin._--En mettant la tête à la fenêtre, le matin, je

vois Dupré qui allait passer la journée chez Mme Quantinet; je me suis

engagé à y aller l'après-midi. J'y ai été effectivement et ai fait la

connaissance d'une personne très aimable et par-dessus le marché très

bonne musicienne.

J'allais, en sortant delà, dîner chez Mme Villot, qui m'avait fait

inviter le matin. Je ne la savais pas à Champrosay, cela m'a surpris

agréablement. Après le dîner, promenade dans le jardin et remonté dans

le salon achever la soirée.

* * * * *

_Champrosay.--Dimanche_ 17 _juin._--Villot qui était ici depuis huit

jours est reparti ce soir avec sa femme, emmenant ses enfants qu'on

avait tirés du collège, à cause du choléra. La présence de Villot

m'a été douce pendant cette semaine. Tous les matins, je travaillais

assidûment, et il venait l'après-midi.

--J'ai ébauché depuis mon arrivée et jusqu'au 26, jour où je retourne à

Paris pour deux jours:

_Tom O'Shanter._[442]

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 75 / 86 题