6 _janvier._[392].--_À M. Jame, à Lyon._

«Monsieur, je vous avais confié au mois de mai de l'année dernière,

pour trois ou quatre mois, mon tableau de la _Liberté de 1830._[393]

J'avais résisté, à plusieurs reprises, à vos offres, préférant renoncer

à ce qu'elles présentaient d'avantageux aux inconvénients nombreux

d'un déplacement pour un ouvrage déjà ancien et nécessitant une foule

d'opérations toujours dangereuses, telles que clouer et déclouer

plusieurs fois la toile, la rouler, l'emballer, la transporter,

etc.... J'ai cédé, avec le désir de vous obliger personnellement, et

pressé également par le consentement de M. Ch. Blanc [394], votre ami;

vous deviez, dans la quinzaine qui a suivi la remise du tableau, me

compter une somme de mille francs, _quel que fût le résultat de votre

entreprise._ Vous ne vous êtes pas acquitté de cet engagement. Dans

l'entrevue que j'ai eue avec vous, environ un mois après, vous m'avez

assuré que cette somme allait m'être comptée, et cependant cette

nouvelle promesse est restée sans effet. J'ai attribué à la difficulté

du moment le retard que j'éprouvais, mais j'attendais au moins que vous

me tiendriez au courant de ce que vous comptiez faire à cet égard. Je

n'ai reçu de vous aucune nouvelle, ni en ce qui concerne l'engagement

que vous aviez contracté relativement à la somme promise, ni même au

sujet du sort du tableau dont je n'avais entendu, en aucune manière, me

priver pendant un si long espace de temps. Huit mois se sont écoulés,

et je suis sur tous ces points dans la même ignorance.

«Je désire donc, Monsieur, que vous ayez l'obligeance de me renvoyer

au plus tôt le tableau dont j'ai appris indirectement que vous n'avez

pas tiré parti comme vous le pensiez. J'ose attendre de vous que vous

fassiez prendre tous les soins nécessaires, pour qu'il soit emballé

et expédié avec toutes les précautions convenables. Je vous avais

prié de faire consolider la caisse pour le retour; elle en a le plus

grand besoin, la route devant être plus longue et plus difficile dans

cette saison. Comme vous êtes à Lyon, à ce que je crois, vous pourrez

surveiller les précautions que je vous demande, car je vous avoue aussi

qu'après la promesse que vous m'aviez faite également au mois de mai

de suivre le tableau à son départ, et d'assister, de votre personne,

à sa mise en état pour l'Exposition, j'avais été fort désappointé que

cette opération n'ait pas été faite comme vous me l'aviez assuré,

c'est-à-dire en votre présence.

«Veuillez, Monsieur, m'écrire un mot à ce sujet. Vous voudriez bien

adresser le tableau directement à M. le directeur du Musée du Louvre;

cela évitera de le retendre, détendre et retendre plusieurs fois.

«J'espère donc, dans cette circonstance, dans l'obligeance que

je réclame de vous, et vous prie de recevoir l'assurance de ma

considération.»

* * * * *

14 _janvier._--Rendez-vous au Palais-Royal à midi, avec la commission,

pour visiter les lieux pour l'Exposition. ...Dévastation dégoûtante,

galeries transformées en magasin d'équipement. Caisse d'escompte

établie avec bureaux, etc. Club avec tribune,... l'odeur de la pipe

et de la caserne, etc. Ensuite aux Tuileries pour le même objet: le

même spectacle affligeant, à cela près que le palais ne contient plus

d'hôtes du genre de ceux que nous avions trouvés au Palais-Royal;

mais partout les traces de la dégradation, de la puanteur. Le lit de

l'ex-Roi porte encore les matelas et les couvertures qui lui ont

servi, ainsi qu'à la Reine. Dans le théâtre, était un monceau de débris

de meubles brisés, d'écrins forcés, d'armoires enfoncées, et partout

les portraits mis en pièces, à l'exception toutefois de ceux du prince

de Joinville; d'où vient cette préférence? Il est difficile de s'en

rendre compte.

Je devais, en sortant, aller chez J...; j'étais trop fatigué et suis

rentré chez moi.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 73 / 86 题