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17 _septembre._--Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de
chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture.
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18 _septembre._--M. Laurens[383] venu ce matin; il me vante beaucoup
Mendelssohn.
La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il
lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi
l'exécution comme au violon.
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19 _septembre._--Je vois dans les peintres des prosateurs et des
poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui
leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du
balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres
ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc.
Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus
actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la
discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour
s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal
suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude
à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus
ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées,
qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que
l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur
l'imagination dans l'art de la peinture. Les _Thermopyles_ de David
sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille
presque jamais d'idée par d'autres moyens que la pantomime plus ou
moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus
ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que
j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons
et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive
ne vous frappe pas au premier coup d'œil.
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20 _septembre._--Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou
trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire.
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22 _septembre._--Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église
Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget.
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24 _septembre._--Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du
Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au
porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent
de change.
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25 _septembre.--Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du
Soleil._
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26 _septembre._--M. Cournault [384] me dit avoir vu à Alger un ouvrier,
qui taillait des morceaux de cuir ou d'étoffe pour des ornements,
regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider.
Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie
qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu
ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au
même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.
--Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.
[382] _Pierre Leroux._
[383] Il est difficile de savoir si Delacroix veut parler ici de
_Joseph-Bonaventure Laurens_, littérateur et compositeur français, né
en 1801, ou de son jeune frère _Jules Laurens_, peintre lithographe
et graveur, né à Carpentras en 1825; car le compositeur s'occupait
beaucoup de peinture, et le peintre, de musique. Jules Laurens,
qui était entré en 1844 à l'École des beaux-arts, se fixa ensuite
définitivement à Carpentras.
[384] _Cournault_ fut un des légataires de Delacroix.
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2 _octobre._--Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la
vie de Marie de Médicis, _la Paix mettant le feu à des armes..._ des
monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de
Janus.
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5 _octobre._--Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de
Gautier sur Töpffer.
--Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de
l'_Italie._[385]
J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12
septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la
journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets
de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la
petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche.
Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté
et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient;
de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier;
on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles,
comme Cournault me disait qu'était la _Bataille d'Ivry_ de Rubens, à
Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles.
La manière appliquée à la figure de l'_Italie_ est très propre pour
faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination
le désire sans cesser d'être colorées, etc.
La _manière de Prud'hon_ s'est faite en vue de ce besoin de revenir
sans cesse, _sans manquer à la franchise._ Avec les moyens ordinaires,
il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est
_lâché_ dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur.
_Dans le portrait de même_: si l'on veut arriver à une extrême force
d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et
avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très
prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le
résultat est presque infaillible.
La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher
promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le _vernis copal_
peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire.
Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier
blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature
essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de
Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.
Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds
très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis
laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les
chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond
blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la
_Nymphe endormie_ [386] que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle
j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a
été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le
fond de forêt, après que je l'eus glacé de _laques jaunes_ et de _vert
malachite_, etc., sur une préparation _blanche_ que j'avais remise sur
l'ancien affreux rocher de _terre d'ombre_, etc.
Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte
en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste
donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le
jaunissement et l'ardent des teintes.
J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y
a quelque dix ans, de _Femmes enlevées par des hommes à cheval_,[387]
d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que
quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies
ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les
exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable
d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette _Nymphe_
avec du _blanc pur_, que le fond qui était derrière, fond de rochers
faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le
système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait,
mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc
couvert de _blanc_ ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en
faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la
chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre
de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.
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6 _octobre._--La _Desdémone_, la _Femme à la rivière_, la _Lélia_[388]
feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus
grande dimension sera le mieux.
--Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de laquelle toute
peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette
transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de
cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement
dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce
charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile.
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8 _octobre._--Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand
[389], que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez
Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des
moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti
de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la
vie, la grâce, l'abondance.
Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition,
montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et
qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la
muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par
un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le
détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.
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9 _octobre._--J'ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de
Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait
approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder
une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier
est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits
à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des
bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ
qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons,
etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude
minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos
ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et
le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit
qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à
la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.
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