13 _septembre._--A Versailles; j'y ai repris la fièvre.

* * * * *

17 _septembre._--Sorti pour aller voir Mme Marliani; arrivé près de

chez elle, la fatigue m'a forcé de revenir en voiture.

* * * * *

18 _septembre._--M. Laurens[383] venu ce matin; il me vante beaucoup

Mendelssohn.

La peinture est le métier le plus long et le plus difficile: il

lui faut l'érudition comme au compositeur, mais il lui faut aussi

l'exécution comme au violon.

* * * * *

19 _septembre._--Je vois dans les peintres des prosateurs et des

poètes. La rime les entrave; le tour indispensable aux vers et qui

leur donne tant de vigueur est l'analogue de la symétrie cachée, du

balancement en même temps savant et inspiré qui règle les rencontres

ou l'écartement des lignes, les taches, les rappels de couleur, etc.

Ce thème est facile à démontrer, seulement il faut des organes plus

actifs et une sensibilité plus grande pour distinguer la faute, la

discordance, le faux rapport dans des lignes et des couleurs, que pour

s'apercevoir qu'une rime est inexacte et l'hémistiche gauchement ou mal

suspendu; mais la beauté des vers ne consiste pas dans l'exactitude

à obéir aux règles dont l'inobservation saute aux yeux des plus

ignorants: elle réside dans mille harmonies et convenances cachées,

qui font la force poétique et qui vont à l'imagination; de même que

l'heureux choix des formes et leur rapport bien entendu agissent sur

l'imagination dans l'art de la peinture. Les _Thermopyles_ de David

sont de la prose mâle et vigoureuse, j'en conviens. Poussin ne réveille

presque jamais d'idée par d'autres moyens que la pantomime plus ou

moins expressive de ses figures. Ses paysages ont quelque chose de plus

ordonné, mais le plus souvent chez lui comme chez les peintres que

j'appelle des prosateurs, le hasard a l'air d'avoir assemblé les tons

et agencé les lignes de la composition. L'idée poétique ou expressive

ne vous frappe pas au premier coup d'œil.

* * * * *

20 _septembre._--Essayer de prendre du chocolat avec du café: deux ou

trois cuillerées de café dans une tasse de chocolat comme à l'ordinaire.

* * * * *

22 _septembre._--Aujourd'hui, j'ai été me promener à l'église

Saint-Denis; j'ai revu auparavant le groupe du Puget.

* * * * *

24 _septembre._--Lenoble emporte quatorze actions de Lyon et six du

Nord pour faire les versements. Comme les actions seront dorénavant au

porteur, il les fera conserver sous mon nom, dans la caisse de l'agent

de change.

* * * * *

25 _septembre.--Les Nymphes de la mer détellent les coursiers du

Soleil._

* * * * *

26 _septembre._--M. Cournault [384] me dit avoir vu à Alger un ouvrier,

qui taillait des morceaux de cuir ou d'étoffe pour des ornements,

regardant avec grande attention un bouquet de fleurs pour le guider.

Ils ne doivent probablement qu'à l'observation de la nature l'harmonie

qu'ils savent mettre dans les couleurs. Les Orientaux ont toujours eu

ce goût; il ne paraît pas que les Grecs et les Romains l'aient eu au

même degré, à en juger par ce qui reste de leurs peintures.

--Mlle de Rosier venue. Chopin ensuite.

[382] _Pierre Leroux._

[383] Il est difficile de savoir si Delacroix veut parler ici de

_Joseph-Bonaventure Laurens_, littérateur et compositeur français, né

en 1801, ou de son jeune frère _Jules Laurens_, peintre lithographe

et graveur, né à Carpentras en 1825; car le compositeur s'occupait

beaucoup de peinture, et le peintre, de musique. Jules Laurens,

qui était entré en 1844 à l'École des beaux-arts, se fixa ensuite

définitivement à Carpentras.

[384] _Cournault_ fut un des légataires de Delacroix.

* * * * *

2 _octobre._--Prêté à Soulier petite esquisse, d'après Rubens, de la

vie de Marie de Médicis, _la Paix mettant le feu à des armes..._ des

monstres sur le devant, la Reine dans le fond entrant dans le temple de

Janus.

* * * * *

5 _octobre._--Prêté à Villot le numéro de la Revue où est l'article de

Gautier sur Töpffer.

--Villot venu me voir; nous avons parlé du procédé de la figure de

l'_Italie._[385]

J'ai été reprendre mon travail pour la première fois, depuis le 12

septembre. Je suis satisfait de l'effet de cette figure. Toute la

journée, j'ai été occupé, et très agréablement, d'idées et de projets

de peintures relatives à cela. J'ai peint en quelques instants la

petite figure de l'homme tombé en avant percé d'une flèche.

Il faudrait faire ainsi des tableaux esquisses qui auraient la liberté

et la franchise du croquis. Les petits tableaux m'énervent, m'ennuient;

de même les tableaux de chevalet, même grands, faits dans râtelier;

on s'épuise à les gâter. Il faudrait mettre dans de grandes toiles,

comme Cournault me disait qu'était la _Bataille d'Ivry_ de Rubens, à

Florence, tout le feu que l'on ne met d'ordinaire que sur des murailles.

La manière appliquée à la figure de l'_Italie_ est très propre pour

faire des figures dont la forme serait aussi rendue que l'imagination

le désire sans cesser d'être colorées, etc.

La _manière de Prud'hon_ s'est faite en vue de ce besoin de revenir

sans cesse, _sans manquer à la franchise._ Avec les moyens ordinaires,

il faut toujours gâter une chose pour en obtenir une autre; Rubens est

_lâché_ dans ses Naïades, pour ne pas perdre sa lumière et sa couleur.

_Dans le portrait de même_: si l'on veut arriver à une extrême force

d'expression et de caractère, la franchise de la touche disparaît, et

avec elle la lumière et la couleur. On obtiendrait des résultats très

prompts et jamais de fatigue. On peut toujours reprendre, puisque le

résultat est presque infaillible.

La cire m'a beaucoup servi pour cette figure, afin de faire sécher

promptement et revenir à chaque instant sur la forme. Le _vernis copal_

peut remplir cet objet; on pourrait y mêler de la cire.

Ce qui donne tant de finesse et d'éclat à la peinture sur papier

blanc, c'est sans doute cette transparence qui tient à la nature

essentiellement blanche du papier... L'éclat des Van Eyck et ensuite de

Rubens tient beaucoup sans doute au blanc de leurs panneaux.

Il est probable que les premiers Vénitiens peignirent sur des fonds

très blancs; leurs chairs brunes ne semblent que de simples glacis

laqueux sur un fond qui transparait toujours. Ainsi, non seulement les

chairs, mais les fonds, les terrains, les arbres, sont glacés sur fond

blanc, dans les premiers flamands, par exemple. Se rappeler dans la

_Nymphe endormie_ [386] que j'ai commencée ces jours-ci, et à laquelle

j'ai travaillé devant Soulier et Pierret, aujourd'hui dimanche, quel a

été l'effet du rocher, derrière la figure et le terrain, ainsi que le

fond de forêt, après que je l'eus glacé de _laques jaunes_ et de _vert

malachite_, etc., sur une préparation _blanche_ que j'avais remise sur

l'ancien affreux rocher de _terre d'ombre_, etc.

Dans les anciens tableaux flamands sur panneaux et faits de la sorte

en glacis, l'aspect roussâtre est manifeste. La difficulté consiste

donc à trouver une convenable compensation de gris, pour balancer le

jaunissement et l'ardent des teintes.

J'avais eu une idée de tout cela dans l'esquisse que j'ai faite, il y

a quelque dix ans, de _Femmes enlevées par des hommes à cheval_,[387]

d'après une estampe de Rubens; comme elles sont, il n'y manque que

quelque gris. Il n'est même pas possible que les fonds, les draperies

ne participent entièrement à l'exécution des chairs, quand on les

exécute par glacis sur des fonds blancs. Le disparate est insupportable

d'une autre manière. Il me semblait, après avoir modelé cette _Nymphe_

avec du _blanc pur_, que le fond qui était derrière, fond de rochers

faits avec des tons opaques comme dans une peinture ébauchée dans le

système de la demi-teinte locale, n'était pas le fond qui convenait,

mais qu'il fallait un ton clair de draperies ou de murailles: j'ai donc

couvert de _blanc_ ce rocher; et quand ensuite je me suis avisé d'en

faire un autre rocher avec des tons aussi transparents que possible, la

chair a pu s'accorder avec cet accessoire; mais il m'a fallu repeindre

de même la draperie, le terrain et le fond de forêt.

* * * * *

6 _octobre._--La _Desdémone_, la _Femme à la rivière_, la _Lélia_[388]

feront mieux ainsi (en petite dimension). Quant aux autres, la plus

grande dimension sera le mieux.

--Le charme particulier de l'aquarelle, auprès de laquelle toute

peinture à l'huile paraît toujours rousse et pisseuse, tient à cette

transparence continuelle du papier; la preuve, c'est qu'elle perd de

cette qualité quand on gouache quelque peu; elle la perd entièrement

dans une gouache. Les peintures flamandes primitives ont beaucoup de ce

charme: l'emploi de l'essence y contribue en éloignant l'huile.

* * * * *

8 _octobre._--Se rappeler l'impression d'un tableau de Jacquand

[389], que j'ai vu un de ces jours à côté d'un tableau de Diaz, chez

Durand-Ruel. Dans le premier, l'imitation minutieuse d'après nature des

moindres objets, sécheresse, gaucherie; dans l'autre, où tout est sorti

de l'imagination du peintre, mais où les souvenirs sont fidèles, la

vie, la grâce, l'abondance.

Le tableau de Jacquand représentait des moines de l'Inquisition,

montrant l'entrée d'une espèce de trou à une femme assise à terre et

qu'ils semblaient menacer. Le dos de cette femme était enfoncé dans la

muraille, qui était derrière elle, etc.; on eût dit ce tableau fait par

un homme incapable du moindre souvenir des objets, et pour lequel le

détail qu'il a sous les yeux est le seul qui puisse le frapper.

* * * * *

9 _octobre._--J'ai vu avec Mme de Forget, chez Maigret, un papier de

Chine pour tenture. Il nous a dit qu'aucun art, chez nous, ne pouvait

approcher de la solidité de leurs couleurs. Il a essayé de raccorder

une partie du fond qui est devenu horrible en peu de temps. Ce papier

est très bon marché relativement; tous ces charmants oiseaux sont faits

à la main, et, nous a-t-il dit, la totalité des ornements, ce sont des

bambous blanchâtres, rehaussés d'argent, qui courent sur tout le champ

qui est rose, parfaitement uni; le tout semé d'oiseaux, de papillons,

etc., d'une perfection qui ne tire pas son charme de l'exactitude

minutieuse, de l'imitation, comme nous faisons toujours dans nos

ornements, au contraire; c'était pour le port et la grâce de la pose et

le contraste des tons, tout l'animal, mais le tout fait avec un esprit

qui avait choisi et résumé l'objet de manière à en faire un ornement à

la manière des animaux dans les monuments et manuscrits égyptiens.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 70 / 86 题