11 _mai._--Lessore [360] venu le matin.--Chez Chopin vers onze heures.

Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec

plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il

me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit

la bataille de Coutras: _Henri IV dans sa maison_, etc.

--Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y

suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami

Herbaut.

* * * * *

12 _mai._--Vu M. Boileux [361], de Blois. Est venu me demander avec

empressement mes _Juifs_ du Salon pour un amateur de son pays; c'est un

peu tard.

J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le

mauvais temps, la paresse me font remettre.

Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les _Mousquetaires_

jusqu'à cette heure-là; fort amusé.

M. L. Ménard [362]: l'avertir de la terminaison des peintures à la

Chambre des députés.

_Champrosay, lundi_ 22 _mai._--Le matin, assis dans la forêt.--Je

pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance,

ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses,

etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances

aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme

s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle

dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui

manquait autour de soi.

C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables

pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La

nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques,

augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait

rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au

contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure,

les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc

alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à

dédaigner ce qu'ils possèdent.

Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière.

De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous

amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être

avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à

ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un

génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est

donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer

à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli

toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une

créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle

lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité,

le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces

mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont

rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement.

Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison

qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le

partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches

insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens.

Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société

actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en

faisant la même interprétation.

Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de

l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la

sauvegarde des sociétés.

--Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13.

* * * * *

23 _mai._--Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté

chez moi tout abattu.

* * * * *

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 60 / 86 题