Retrouvé chez moi R... avec ses portefeuilles que j'ai vus avec
plaisir, mais avec encore plus de fatigue. Mornay y assistait aussi. Il
me demande de lui faire un petit tableau au sujet de la scène qui suit
la bataille de Coutras: _Henri IV dans sa maison_, etc.
--Dîné avec J... Elle m'a conduit vers neuf heures chez Chopin; j'y
suis resté jusqu'à minuit passé; Mlle de R... y était, et son ami
Herbaut.
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12 _mai._--Vu M. Boileux [361], de Blois. Est venu me demander avec
empressement mes _Juifs_ du Salon pour un amateur de son pays; c'est un
peu tard.
J'avais mille choses à faire avant mon départ pour Champrosay: le
mauvais temps, la paresse me font remettre.
Vers trois heures, je réponds à Mme Sand, hélas! Lu les _Mousquetaires_
jusqu'à cette heure-là; fort amusé.
M. L. Ménard [362]: l'avertir de la terminaison des peintures à la
Chambre des députés.
_Champrosay, lundi_ 22 _mai._--Le matin, assis dans la forêt.--Je
pensais à ces charmantes allégories du Moyen Age et de la Renaissance,
ces cités de Dieu, ces élysées lumineux, peuplés de figures gracieuses,
etc... N'est-ce pas la tendance d'époques dans lesquelles les croyances
aux puissances supérieures ont conservé toute leur force? L'âme
s'élançait sans cesse des trivialités ou des misères de la vie réelle
dans des demeures imaginaires que l'on embellissait de tout ce qui
manquait autour de soi.
C'est aussi celles d'époques malheureuses où des puissances redoutables
pèsent sur les hommes et compriment les élans de l'imagination. La
nature, qui n'a pas été vaincue par le génie de l'homme à ces époques,
augmentant les besoins matériels, fait trouver la vie plus dure et fait
rêver avec plus d'énergie à un bien-être inconnu. De notre temps, au
contraire, les jouissances sont plus communes, l'habitation meilleure,
les distances plus facilement franchies. Le désir poétisait donc
alors comme toujours l'existence des malheureux mortels, condamnés à
dédaigner ce qu'ils possèdent.
Les actes n'étaient occupés qu'à élever l'âme au-dessus de la matière.
De nos jours c'est tout le contraire. On ne cherche plus à nous
amuser qu'avec le spectacle de nos misères dont nous devrions être
avides de détourner les yeux. Le protestantisme d'abord a disposé à
ce changement. Il a dépeuplé le ciel et les églises. Les peuples d'un
génie positif l'ont embrassé avec ardeur. Le bonheur matériel est
donc le seul pour les modernes. La révolution a achevé de nous fixer
à la glèbe de l'intérêt et de la jouissance physique. Elle a aboli
toute espèce de croyance: au lieu de cet appui naturel que cherche une
créature aussi faible que l'homme dans une force surnaturelle, elle
lui a présenté des mots abstraits: la raison, la justice, l'égalité,
le droit. Une association de brigands se régit aussi bien par ces
mots-là que peut le faire une société moralement organisée. Ils n'ont
rien de commun avec la bonté, la tendresse, la charité, le dévouement.
Les bandits observent les uns avec les autres une justice, une raison
qui les fait se préférer avant tout, une certaine égalité dans le
partage de leurs rapines qui leur semble justice exercée sur des riches
insolents ou sur des heureux qui leur semblent l'être à leurs dépens.
Il n'est pas besoin d'y regarder de bien près pour voir que la société
actuelle se gouverne à peu près d'après les mêmes principes et en en
faisant la même interprétation.
Je ne sais si le monde a vu encore un pareil spectacle, celui de
l'égoïsme remplaçant toutes les vertus qui étaient regardées comme la
sauvegarde des sociétés.
--Revenu de Champrosay, le soir, où j'étais de puis le jeudi 13.
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23 _mai._--Chez J... le matin. Temps affreux de chaleur. Le soir, resté
chez moi tout abattu.
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