--Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia [243] y était.
Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le
comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens
que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute
sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée.
Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets
combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de
l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait
être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de
se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si,
dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu,
il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en
train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme
n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.
Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion,
pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son
grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle
jouerait. Ainsi, dans le _Roméo_, quand elle arrive au tombeau de
Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans
un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant,
devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très
énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi
d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me
rappelle pas l'avoir jamais vue _noble._ Quand elle arrivait le plus
près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une
bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était
comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant
et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais
assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans
une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini:
ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites
et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du
talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les
grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve
toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en
essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle
était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et
son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi.
Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment
le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui
avait vu, pour l'_Othello_, étudier une grimace devant la glace; la
sensibilité ne procéderait pas ainsi.
Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet
qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son
père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre
qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme
du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de
Sparre [244]. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui
dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans _Pygmalion_, et ayant
conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait
étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle
fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie.
La Malibran, dans _Marie Stuart_, est amenée devant sa rivale Élisabeth
par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y
consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de
bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait
avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il,
le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à
ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne
descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à
ceux qui se les permettent une réputation éphémère.
Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après
sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui
disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît
d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains,
et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne
que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient
compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de
cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés,
_plastiques_, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû
dire. A Milan, elle avait créé la _Norma_ avec un éclat extraordinaire;
on ne disait plus la _Pasta_, mais la _Norma_; Mme Malibran arrive,
elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public,
partagé d'abord, la mit aux nues, et la _Pasta_ fut oubliée. C'était
la Malibran qui était devenue la _Norma_, et je n'ai pas de peine à le
croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière
de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront
toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.
Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le
juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les
réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que
de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat,
grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains!
Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son
défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les
pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu
estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à
l'écorce du vrai.
Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre
l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment
d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se
mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une
fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus
en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que
donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et
plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut
lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de
la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette
première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est
plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le
calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus
exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la
chaleur de son exécution.
L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation,
et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien.
L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera
réservé de s'abandonner un peu.
--Travaillé aux _Arabes en course_[245] et au _Valentin._
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