27 _janvier._--Travaillé aux _Arabes en course._

--Le soir, été voir Labbé, puis Leblond. Garcia [243] y était.

Parlé de l'opinion de Diderot sur le comédien. Il prétend que le

comédien, tout en se possédant, doit être passionné. Je lui soutiens

que tout se passe dans l'imagination. Diderot, en refusant toute

sensibilité à l'acteur, ne dit pas assez que l'imagination y supplée.

Ce que j'ai entendu dire à Talma explique assez bien les deux effets

combinés de l'espèce d'inspiration nécessaire au comédien et de

l'empire qu'il doit en même temps conserver sur lui-même. Il disait

être en scène parfaitement le maître de diriger son inspiration et de

se juger, tout en ayant l'air de se livrer; mais il ajoutait que si,

dans ce moment, on était venu lui annoncer que sa maison était en feu,

il n'eût pu s'arracher à la situation: c'est le fait de tout homme en

train d'un travail qui occupe toutes ses facultés, mais dont l'âme

n'est pas, pour cela, bouleversée par une émotion.

Garcia, en défendant le parti de la sensibilité et de la vraie passion,

pense à sa sœur, la Malibran. Il nous a dit, comme preuve de son

grand talent de comédienne, qu'elle ne savait jamais comment elle

jouerait. Ainsi, dans le _Roméo_, quand elle arrive au tombeau de

Juliette, tantôt elle s'arrêtait, en entrant, contre un pilier, dans

un abattement douloureux, tantôt elle se prosternait en sanglotant,

devant la pierre, etc.; elle arrivait ainsi à des effets très

énergiques et qui semblaient très vrais, mais il lui arrivait aussi

d'être exagérée et déplacée, par conséquent insupportable. Je ne me

rappelle pas l'avoir jamais vue _noble._ Quand elle arrivait le plus

près du sublime, ce n'était jamais que celui que peut atteindre une

bourgeoise; en un mot, elle manquait complètement d'idéal. Elle était

comme les jeunes gens qui ont du talent, mais dont l'âge plus bouillant

et l'inexpérience leur persuadent toujours qu'ils n'en feront jamais

assez; il semblait qu'elle cherchât toujours des effets nouveaux dans

une situation. Si l'on s'engage dans cette voie, on n'a jamais fini:

ce n'est jamais celle du talent consommé; une fois ses études faites

et le point trouvé, il ne s'en départ plus.... C'était le propre du

talent de la Pasta. C'est ainsi qu'ont fait Rubens, Raphaël, tous les

grands compositeurs. Outre qu'avec l'autre méthode, l'esprit se trouve

toujours dans une perpétuelle incertitude, la vie se passerait en

essais sur un seul sujet. Quand la Malibran avait fini sa soirée, elle

était épuisée: la fatigue morale se joignait à la fatigue physique, et

son frère convient qu'elle n'eût pu vivre longtemps ainsi.

Je lui dis que Garcia, son père, était un grand comédien, constamment

le même, dans tous ses rôles, malgré son inspiration apparente. Il lui

avait vu, pour l'_Othello_, étudier une grimace devant la glace; la

sensibilité ne procéderait pas ainsi.

Garcia nous contait encore que la Malibran était embarrassée de l'effet

qu'elle devait chercher pour le moment où l'arrivée imprévue de son

père suspend les transports de sa joie, quand elle vient d'apprendre

qu'Othello est vivant. Elle consultait à cet égard Mme Naldi, la femme

du Naldi qui périt par l'explosion d'une marmite, et mère de Mme de

Sparre [244]. Cette femme avait été une excellente actrice; elle lui

dit qu'ayant à jouer le rôle de Galatée dans _Pygmalion_, et ayant

conservé pendant tout le temps nécessaire une immobilité tout à fait

étonnante, elle avait produit le plus grand effet, au moment où elle

fait le premier mouvement qui semble l'étincelle de la vie.

La Malibran, dans _Marie Stuart_, est amenée devant sa rivale Élisabeth

par Leicester, qui la conjure de s'humilier devant sa rivale. Elle y

consent enfin, et, s'agenouillant complètement, elle implore tout de

bon; mais outrée de l'inflexible rigueur d'Élisabeth, elle se relevait

avec impétuosité et se livrait à une fureur qui faisait, disait-il,

le plus grand effet. Elle mettait en lambeaux son mouchoir et jusqu'à

ses gants; voilà encore de ces effets auxquels un grand artiste ne

descendra jamais. Ce sont ceux-là qui ravissent les loges et font à

ceux qui se les permettent une réputation éphémère.

Le talent de l'acteur a cela de fâcheux qu'il est impossible, après

sa mort, d'établir aucune comparaison entre lui et les rivaux qui lui

disputaient les applaudissements de son vivant. La postérité ne connaît

d'un acteur que la réputation que lui ont faite ses contemporains,

et pour nos descendants, la Malibran sera mise sur la même ligne

que la Pasta, et peut-être lui sera-t-elle préférée, si on tient

compte des éloges outrés de ses contemporains. Garcia, en parlant de

cette dernière, la classait dans les talents froids et compassés,

_plastiques_, disait-il. Ce plastique, c'était l'idéal qu'il eût dû

dire. A Milan, elle avait créé la _Norma_ avec un éclat extraordinaire;

on ne disait plus la _Pasta_, mais la _Norma_; Mme Malibran arrive,

elle veut débuter par ce rôle; cet enfantillage lui réussit. Le public,

partagé d'abord, la mit aux nues, et la _Pasta_ fut oubliée. C'était

la Malibran qui était devenue la _Norma_, et je n'ai pas de peine à le

croire. Les gens de peu d'élévation, et point difficiles en matière

de goût, et c'est malheureusement le plus grand nombre, préféreront

toujours les talents de la nature de celui de la Malibran.

Si le peintre ne laissait rien de lui-même, et qu'on fût obligé de le

juger, comme l'acteur, sur la foi des gens de son temps, combien les

réputations seraient différentes de ce que la postérité les fait! Que

de noms obscurs aujourd'hui ont dû, dans leur temps, jeter d'éclat,

grâce au caprice de la mode et au mauvais goût des contemporains!

Heureusement que, toute fragile qu'elle est, la peinture, et à son

défaut la gravure, conserve et met sous les yeux de la postérité les

pièces du procès, et permet de remettre à sa place l'homme éminent peu

estimé du sot public passager, qui ne s'attache qu'au clinquant et à

l'écorce du vrai.

Je ne crois pas qu'on puisse établir une similitude satisfaisante entre

l'exécution de l'acteur et celle du peintre. Le premier a eu son moment

d'inspiration violente et presque passionnée, dans lequel il a pu se

mettre, toujours par l'imagination, à la place du personnage; mais une

fois ses effets fixés, il doit, à chaque représentation, devenir déplus

en plus froid, en rendant ses effets. Il ne fait en quelque sorte que

donner chaque soir une épreuve nouvelle de sa conception première, et

plus il s'éloigne du moment où son idéal, encore mal débrouillé, peut

lui apparaître encore avec quelque confusion, plus il s'approche de

la perfection: il calque, pour ainsi dire. Le peintre a bien cette

première vue passionnée sur son sujet, mais cet essai de lui-même est

plus informe que celui du comédien. Plus il aura de talent, plus le

calme de l'étude ajoutera de beautés, non pas en se conformant le plus

exactement possible à sa première idée, mais en la secondant par la

chaleur de son exécution.

L'exécution, dans le peintre, doit toujours tenir de l'improvisation,

et c'est en ceci qu'est la différence capitale avec celle du comédien.

L'exécution du peintre ne sera belle qu'à la condition qu'il se sera

réservé de s'abandonner un peu.

--Travaillé aux _Arabes en course_[245] et au _Valentin._

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Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 38 / 86 题