Promené le soir; rencontré, chez M. Carmen, la signora _Maria Josefa._

M. Gros Chamelier a dîné avec nous. C'est un homme de l'extérieur le

plus doux qui n'a bu que de l'eau à son dîner. Comme il refusait de

fumer au dessert, il nous a dit simplement que sa modération était

une affaire de régime; il y a plusieurs années, il en fumait trois ou

quatre douzaines par jour, il buvait cinquante bouteilles d'eau-de-vie,

et ne comptait pas les bouteilles de vin. Il y a quelque temps, malgré

son régime, il s'est laissé aller à boire de la bière, il en a bu six

ou huit bouteilles en moins de rien. Cet homme a été de même pour les

femmes, avec lesquelles il a fait les plus grands excès. Il y a quelque

chose de pur Hoffman dans ce caractère.

Singulière organisation de cet homme, qui a joui de toutes choses et à

l'extrême. Il m'a dit que la privation du cigare lui avait plus coûté

que tout le reste. Il rêvait continuellement qu'il était retourné à son

ancienne habitude, qu'il se reprochait beaucoup d'avoir manqué à son

régime et qu'il s'éveillait alors très content de lui. Quelle vie de

jouissances a donc menée cet homme! Ce vin et surtout ce tabac étaient

pour lui d'une volupté indicible.

Vers quatre heures, au couvent des Augustins avec M. Angrand. Escaliers

garnis de faïences. Le chœur des frères en haut de l'église et la pièce

longue auparavant, avec tableaux; même dans les mauvais portraits qui

tapissent les cloîtres, influence de la belle école espagnole [188].

* * * * *

_Samedi_ 19 _mai._--Au couvent des Capucins. Le Père gardien en nous

montrant son jardin nous dit de prendre des fleurs, sinon pour nous, au

moins pour les dames. Il ne pensait pas que le jardin du couvent fût

digne de notre visite, attendu que le vent avait _gâté les pois._

En entrant, cour carrée très simple, images sur les murs et l'église à

droite en face. La Vierge de Murillo: les joues parfaitement peintes

et les yeux célestes. L'église très obscure. La sacristie; armoires

de bois noirâtre, bancs, le petit jardin du Père gardien.--Le chœur

derrière, corridor en continuant. Tableau de squelette couché à

droite de la porte du corridor de l'infirmerie. Corridors à perte de

vue, escaliers; cartes de géographie sur les murs. Petite sculpture

d'une _Pietà_ incrustée dans le mur au-dessous d'une petite peinture

d'un moine en extase en joignant les mains et contemplant le

crucifix.--Cloître en bas, peintures au-dessus de chaque arceau; _la

Mort au milieu des richesses de la terre_; le jardin.

* * * * *

_Dimanche_ 20 _mai._--Le matin, au couvent des Dominicains; l'église

très belle.--La cathédrale en ruine sans être achevée. Soleil du diable.

_Séville, mercredi_ 23 _mai._--Rapports avec les Maures [189].--Grandes

portes partout; compartiments des plafonds et menuiserie.--Les jardins,

chaussée en briques bordée de faïence, la terre plus bas. Murs

crénelés; énormes clefs.

_Alcala._--La nuit: la lune sur l'eau mélancolique; le cri des

grenouilles; la chapelle gothique moresque avant d'entrer dans la ville

près de l'aqueduc.

_Séville._--Le matin, la cathédrale: magnifique obscurité; le

Christ en haut sur le damas rouge; la grande grille qui entoure le

maître-autel; le derrière de l'autel avec petites fenêtres et entrée

d'un souterrain.

Arcades sur les maisons. La femme couchée à la porte de l'église: bras

bruns sur le noir de la mantille et le brun de la robe. Caractère

singulier venant de ce qu'on ne voit presque pas de blanc portant

autour de la tête.

Promenade le soir; terrasse qui me rappelle mon enfance à Montpellier

[190].

Bords du Guadalquivir.

Le capucin en chaire; fenêtres couvertes avec de la toile et des

draperies de couleur.

* * * * *

_Vendredi_ 25 _mai_.--M. Baron est venu me prendre de bonne heure.

Monté sur la tour la _Giralda_, point de marches. Ses environs

ressemblent à ceux de Paris; dîné avec MM. Startley et Müller, et

avec eux en voiture voir la Cartuja. Beau Zurbaran dans la sacristie,

beaux tombeaux, arcanum derrière l'autel, cimetière, orangers.--Cour

moresque, tableaux sur les murs et faïences avec bancs de faïence.

A midi, dessiné la signora Dolorès.--Avant aux Capucines; sur leurs

armes, les cinq plaies de Jésus, celle du milieu plus grande, et deux

bras, l'un nu; beaux Murillos; entre autres, le saint avec la mitre et

la robe noire donnant l'aumône. Le chapeau rose à une madone.

Le soir au cimetière.

En revenant des Capucines, longé les murailles; double enceinte,--une

plus basse en avant à six ou huit pieds environ.

Le soir chez M. Williams.--Mélancolica; guitare.--En revenant, le

soldat qui pinçait de la guitare devant le corps de garde.--Courts

instants d'émotions diverses dans la soirée: la musique, etc.... Le

matin, dans la sacristie de la cathédrale, deux saintes de Goya.

Les chevaux conduits en troupe sur le pont, les hommes avec habits de

peaux de mouton et culottes: cela ferait un tableau.

Le réfectoire des Chartreux [191].--L'évêque; chapeau vert.

* * * * *

_Samedi_ 26.--_Alcazar_: Superbe style moresque différent des

monuments d'Afrique. Le jardin remarquable et la galerie suspendue qui

l'entoure en partie; achevé l'étude de la mantille chez M. Williams.

Le fameux Romero, matador et professeur de tauromachie, ne faisait

presque pas de mouvements pour éviter le taureau. Il savait l'amener

devant le roi pour le tuer, et après lui avoir porté le coup, il se

retournait à l'instant même pour saluer sans regarder derrière lui.

Le fameux Pepillo, très célèbre matador, fut tué à Madrid par un

taureau; il fut pris dans le côté par la corne; il essaya vainement de

se dégager en se soulevant de ses bras sur la tête même de l'animal qui

le portait tout autour de l'arène et lentement de sorte que la corne

entrait plus avant à chaque instant; il le porta ainsi suspendu et déjà

mort... Romero était inconsolable de n'avoir pas été présent; il était

persuadé qu'il l'aurait dégagé.

* * * * *

_Dimanche_ 27.--Chez M. Williams le soir.

Danseurs: la petite qui levait la jambe, la plus grande très gracieuse.

Au commencement de la soirée, ennui. Mme Forde, la sœur de M. Williams,

m'a expliqué les paroles de l'air qu'elle m'a donné. Les danseurs m'ont

expliqué les castagnettes. La jolie enfant qui se plaçait entre les

jambes de M. D.

Mme Forde; adieu à l'anglaise... Coquette; j'y avais été le jour sans

la trouver...; j'avais erré dans les rues en amant espagnol; rues

couvertes de toiles.

Avant, dessiné dans une grande salle, près la cathédrale.

Dîné chez M. Startley et été au couvent de Saint-Jérôme avec ces

messieurs; le fameux Cevallos [192] y est.--Saint Jérôme de Torrigiani

[193].

* * * * *

_Lundi_ 28.--A la _casa di Pilata._[194] Escalier superbe, faïence

partout, jardin moresque.

Adieux à M. Williams et à sa famille, je ne puis quitter, probablement

pour toujours, ces excellentes gens; seul un instant avec lui; son

émotion.

Le bateau; départ.--La dame en officier.--Bords du Guadalquivir, triste

nuit.--Solitude au milieu de ces étrangers jouant aux cartes dans le

sombre et incommode entrepont.--La dame qui retrousse son bras pour me

montrer sa blessure.

Réveil désagréable et débarquement à Sanlucar.

Revenu en _calessin_ avec la servante de l'hôtel de Cadix.--Pays

désert; l'homme à cheval avec sa couverture passée au cou.

[188] De tous les maîtres de l'École espagnole, Goya paraît être celui

qui le frappa le plus. De secrets rapports de tempérament existaient

entre ces deux maîtres si essentiellement modernes: Goya et Delacroix:

un même amour de la couleur, un même sens du côté dramatique de la vie,

une même fougue de composition. Les admirables eaux-fortes du peintre

espagnol l'attiraient par-dessus tout; il y retrouvait, idéalisée par

le génie fantaisiste du grand artiste, l'image de ces mœurs si

exceptionnelles, à propos desquelles il écrivait: «C'a été une des

sensations de plaisir les plus vives que celle de me trouver, sortant

de France, transporté, sans avoir touché terre ailleurs, dans ce pays

pittoresque; de voir leurs maisons, ces manteaux que portent les plus

grands gueux et jusqu'aux enfants des mendiants. Tout Goya palpitait

autour de moi.» (_Corresp._, t. I, p. 172.)

[189] Delacroix écrivait à Pierret, au moment de ton retour d'Espagne:

J'ai retrouvé en Espagne tout ce que j'avais laissé chez les Mores.

Rien n'y est changé que la religion; le fanatisme, du reste, y est le

même... Des églises et toute une civilisation comme il y a trois cents

ans.» (_Corresp._, t. I, p. 186.)

[190] Delacroix fait ici allusion à sa toute première jeunesse, avant

le commencement de ses études au lycée Louis-le-Grand: c'est là un

ordre de souvenirs qui ne revient pas fréquemment dans le journal. Il

est rare qu'il se reporte à ses années de première jeunesse, surtout à

ses années de collège qui conservent un si grand charme pour certains,

mais qui semblent lui avoir été pénibles.

[191] La Chartreuse de Séville inspira à Delacroix trois dessins et une

composition. Le premier de ces dessins représente une cour de cloître,

au bas de laquelle il écrivit: «Chartreuse de Séville, 25 mars:

vendredi.» Le second et le troisième représentent l'intérieur de deux

salles du même couvent.--Delacroix y remarqua en outre un religieux,

assis dans une stalle en bois sculpté, qui le frappa par son attitude

béate, car non seulement il en fit un dessin, mais encore il s'en

inspira et donna la même pose au «_fils de Christophe Colomb malade au

couvent de Sainte-Marie de Robida._» (Voir _Catalogue Robaut._)

[192] _Pierre Cevallos_, homme d'État espagnol, né en 1764, mort en

1840, fut un des agents les plus actifs de la junte espagnole et

contribua puissamment à soutenir la résistance contre Napoléon dans

la Péninsule. Après avoir joui d'une grande influence à la cour de

Ferdinand VII, il semble résulter de ce passage qu'il s'était retiré à

la fin de sa vie dans le couvent de Saint-Jérôme, à Séville.

[193] _Torrigiani_, sculpteur florentin, contemporain de Michel-Ange,

né en 1472, mort en 1522 à Séville. La statue de saint Jérôme, que

mentionne ici Delacroix, est une œuvre des plus remarquables, qui se

trouve actuellement au musée de Séville.

[194] _La maison de Pilote_ est un des plus beaux exemplaires et des

mieux conservés du style moresque qui soient à Séville.

1834

_Sans date._[195]--Coucher de soleil. Ciel bleu, jaune clair près du

soleil et les nuages voisins du soleil en une masse un peu molle, et

supérieurement des flocons laineux; lesquels, jaune clair du côté

du soleil, et du reste, gris de perle jaunâtre poussière. S'élevant

davantage plus loin du soleil, gris de perle moins jaune et laissant

entrevoir le ciel qui paraît d'un bel azur, quoique clair; les nuages

d'en haut éclairés par-ci par-là sur le bord, comme si un léger voile

couvrait le reste, laissant apercevoir leur brillant.

--_Léda_[196]. Son étonnement naïf en voyant le cygne se jouer dans son

sein, autour de ses belles épaules nues et de ses cuisses éclatantes

de blancheur. Un sentiment nouveau s'éveille dans son esprit troublé;

elle cache à ses compagnes son mystérieux amour. Je ne sais quoi

de divin rayonne dans la blancheur de l'oiseau dont le col entoure

mollement ses membres délicats et dont le bec amoureux et téméraire

ose effleurer ses charmes les plus secrets. La jeune beauté troublée

d'abord et cherchant à se rassurer en pensant que ce n'est qu'un

oiseau. Ses transports n'ont pas de témoins. Couchée sous un ombrage

frais au bord des ruisseaux qui réfléchissent ses beaux membres nus et

dont le cristal effleure le bout de ses pieds, elle demande aux vents

l'objet de son ardeur, qu'elle n'ose rappeler.

* * * * *

_Sans date.--Sur l'autorité, les traditions, les exemples des maîtres._

Ils ne sont pas moins dangereux qu'ils ne sont utiles; ils égarent ou

intimident les artistes; ils arment les critiques d'arguments terribles

contre toute originalité.

--C'est un singulier moyen d'encourager les arts que de donner

permission aux mauvais ou médiocres artistes d'exposer _trois_ tableaux

et d'interdire aux gens de talent d'en exposer _quatre._

[195] Ces notes ont été vraisemblablement prises à Valmont, au mois de

septembre 1834.

[196] On trouve ici l'idée première de l'une des trois peintures

décoratives que Delacroix exécuta cette même année à Valmont. Ces

fresques, _Léda, Anacréon, Bacchus_ occupent des dessus de porte dans

le corridor du premier étage de la propriété de M. Bornot. (Voir

_Catalogue Robaut_, n° 384 et 545.)

1840

_Sans date._--En tout objet la première chose à saisir pour le rendre

avec le dessin, c'est le contraste des lignes principales. Avant de

poser le crayon sur le papier, en être bien frappé. Dans Girodet, par

exemple, cela se trouve bien en partie dans son ouvrage, parce qu'à

force d'être tendu sur le modèle, il a attrapé à tort et à travers

quelque chose de sa grâce, mais cela s'y trouve comme par hasard.

Il ne reconnaissait pas le principe en l'appliquant. X...[197] me

paraît le seul qui l'ait compris et exécuté. C'est là tout le secret

de son dessin. Le plus difficile est comme lui de l'appliquer au

corps entier. Ingres l'a trouvé dans des détails des mains, etc. Sans

artifices pour aider l'œil, il serait impossible d'y arriver, tel que

de prolonger une ligne, etc., dessiner souvent à la vitre [198]. Tous

les autres peintres, sans en excepter Michel-Ange et Raphaël, ont

dessiné d'instinct, de fougue, et ont trouvé la grâce à force d'en être

frappés dans la nature; mais ils ne connaissaient pas le secret de X...

[199]: la justesse de l'œil. Ce n'est pas au moment de l'exécution

qu'il faut se bander à l'étude avec des mesures, des aplombs, etc; il

faut de longue main avoir cette justesse qui, en présence de la nature,

aidera de soi-même le besoin impétueux de la rendre. Wilkie [200] aussi

a le secret. Dans les portraits, _indispensable._ Quand par exemple

on a fait des ensembles avec cette connaissance de cause, qu'on sait

pour ainsi dire les lignes par cœur, on pourrait en quelque sorte les

reproduire géométriquement sur le tableau. Portraits de femme surtout;

il est nécessaire de commencer par la grâce de l'ensemble. Si vous

commencez par les détails, vous serez toujours lourd. Témoin, ayez à

dessiner un cheval fin, si vous vous laissez aller aux détails, votre

contour ne sera jamais assez accusé.

--On a remarqué à Tripoli que les enfants provenant de noirs et de

femmes blanches ne vivaient pas. Les enfants des Mameluks étaient dans

le même cas. Avoir une idée des races.

* * * * *

_Sans date._--Bien distinguer les différents plans en les

circonscrivant respectivement; les classer chacun dans Tordre où ils se

présentent au jour, discerner avant de peindre ceux qui sont de même

valeur. Ainsi, par exemple, dans un dessin sur papier coloré, faire

serpenter les luisants avec le blanc; puis les lumières faites encore

avec du blanc, mais moins vif; ensuite celles des demi-teintes que l'on

ménage avec le papier, ensuite une première demi-teinte avec le crayon,

etc. Quand sur le bord d'un plan que vous avez bien rétabli, vous avez

un peu plus de clair qu'au centre, vous prononcez d'autant plus son

méplat ou sa saillie. C'est là surtout le secret du modelé. On aura

beau mettre du noir, on n'aura pas de modelé. Il s'ensuit qu'avec très

peu de chose on peut modeler.

[197] Sur le manuscrit on ne peut distinguer le nom, qui a été

soigneusement biffé à l'encre après coup.

[198] Ce procédé est fort ancien: _Léonard de Vinci, Albert Dürer_

et tant d'autres s'en sont servis eux-mêmes très souvent. Voici en

quoi il consiste: on prend un crayon gras, et on ferme un œil en

tenant l'autre ouvert contre une planchette mobile et fixe à volonté,

trouée à diverses hauteurs, et placée à une certaine distance d'une

vitre. A travers l'ouverture, on regarde la partie du paysage que l'on

a devant soi et on n'a plus qu'à calquer les lignes telles qu'on les

voit à travers la vitre. Au lieu d'un crayon gras, qu'on ne connaissait

peut-être pas jadis, on pouvait se servir d'une plume et d'encre.

[199] Ici le même nom aussi soigneusement biffé.

[200] Delacroix écrivait de Londres en 1825: «J'ai été chez M. Wilkie,

et je ne l'apprécie que depuis ce moment. Ses tableaux achevés

m'avaient déplu, et dans le fait ses ébauches et ses esquisses sont

au-dessus de tous les éloges. Comme tous les peintres de tous les âges

et de tous les pays, il gâte régulièrement ce qu'il fait de beau.»--Et

encore: «J'ai vu chez Wilkie une esquisse de _Knox le puritain prêchant

devant Marie Stuart._ Je ne peux t'exprimer combien c'est beau, mais je

crains qu'il ne la gâte; c'est une manie fatale.» (_Corresp._, t. I, p.

100 et 103.)

1843

16 _décembre._--Le poète se sauve par la succession des images, le

peintre par leur simultanéité. Exemple: j'ai sous les yeux des oiseaux

qui se baignent dans une petite flaque d'eau formée par la pluie, sur

le plomb qui recouvre la saillie plate d'un toit; je vois à la fois une

foule de choses que le poète ne peut pas même mentionner, loin de les

décrire, sous peine d'être fatigant et d'entasser des volumes, pour ne

rendre encore qu'imparfaitement.

Notez que je ne prends qu'un instant: l'oiseau se plonge dans l'eau;

je vois sa couleur, le dessous argenté de ses petites ailes, sa forme

légère, les gouttes d'eau qu'il fait voler au soleil, etc... Ici est

l'impuissance de l'art du poète; il faut que de toutes ces impressions

il choisisse la plus frappante pour me faire imaginer toutes les autres.

Je n'ai parlé que de ce qui touche immédiatement au petit oiseau ou

ce qui est lui; je passe sous silence la douce impression du soleil

naissant, les nuages qui se peignent dans ce petit lac comme dans un

miroir, l'impression de la verdure qui est aux environs, les jeux

des autres oiseaux attirés près de là, ou qui volent et s'enfuient à

tire-d'aile, après avoir rafraîchi leurs plumes et trempé leur bec

dans cette parcelle d'eau. Et tous les gestes gracieux, au milieu de

ces ébats, ces ailes frémissantes, le petit corps dont le plumage se

hérisse, cette petite tête élevée en l'air, après s'être humectée,

mille autres détails, que je vois encore en imagination, si ce n'est en

réalité. Et encore, en décrivant tout ceci [201].....

* * * * *

_Sans date._--Il y a des lignes [202] qui sont des monstres: la droite,

la serpentine régulière, surtout deux parallèles. Quand l'homme les

établit, les éléments les rongent. Les mousses, les accidents rompent

les lignes droites de ses monuments. Une ligne toute seule n'a pas de

signification; il en faut une seconde pour lui donner de l'expression.

Grande loi. Exemple: dans les accords de la musique une note n'a pas

d'expression, deux ensemble font un tout, expriment une idée.

Chez les anciens, les lignes rigoureuses corrigées par la main de

l'ouvrier. Comparer des arcs antiques avec ceux de Percier et Fontaine

[203] ... Jamais de parallèles dans la nature, soit droites, soit

courbes.

Il serait intéressant de vérifier si les lignes régulières ne sont

que dans le cerveau de l'homme. Les animaux ne les reproduisent pas

dans leurs constructions, ou plutôt dans les ébauches de régularité

que présentent leurs ouvrages, comme le cocon, l'alvéole. Y a-t-il un

passage qui conduit de la matière inerte à l'intelligence humaine,

laquelle conçoit des lignes parfaitement géométriques?

Combien d'animaux en revanche qui travaillent avec acharnement à

détruire la régularité! L'hirondelle suspend son nid sous les saphites

du palais, le ver trace son chemin capricieux dans la poutre. De là le

charme des choses anciennes et ruinées. Ce qu'on appelle le vernis du

temps: la ruine rapproche l'objet de la nature.

--Combien de livres qu'on ne lit pas parce qu'ils veulent être des

livres [204]! Le trop d'étendue, de longueur fatigue. Bien n'est plus

important pour l'écrivain que cette proportion. Comme, contrairement au

peintre, il présente ses idées successivement, une mauvaise division,

trop de détails fatiguent la conception. Au reste, la prédominance de

l'inspiration ne comporte pas l'absence de tout génie de combinaison,

de même que la prédominance de la combinaison n'explique pas l'absence

complète de l'inspiration. Alexandre procédait, selon l'expression de

Bossuet, par grandes et impétueuses saillies. Il chérissait les poètes

et n'avait que de l'estime pour les philosophes. César chérissait les

philosophes et n'avait que de l'estime pour les poètes. Tous les deux

sont parvenus au faîte de la gloire, le premier par l'inspiration

étayée de la combinaison, le second par la combinaison étayée de

l'inspiration. Alexandre fut grand surtout par l'âme et César par

l'esprit.

--«...Le vrai mérite d'un bon prince est d'avoir un attachement sincère

au bien public, d'aimer sa patrie et la gloire. Je dis la gloire, car

l'heureux instinct qui anime les hommes du désir d'une bonne réputation

est le vrai principe d'une action héroïque; c'est le nerf de l'âme qui

la réveille de la léthargie pour la porter aux entreprises utiles,

nécessaires et louables.» (FRÉDÉRIC.)

--«L'homme supérieur vit en paix avec tous les hommes, sans toutefois

agir absolument de même. L'homme vulgaire agit absolument de même,

sans toutefois s'accorder avec eux. Le premier est facilement servi

et difficilement satisfait; l'autre, au contraire, est facilement

satisfait et difficilement servi.» (CONFUCIUS.)

[201] La suite manque dans le manuscrit.

[202] Cette question de la ligne, du rôle de la ligne et de la couleur

se trouvera reprise et longuement développée dans les dernières années

du journal: on y pourra voir, comme un plaidoyer en faveur de son art,

une défense de toute son œuvre.

[203] _Percier_, architecte, né à Paris en 1764, mort en 1838, et

_Fontaine_, architecte, né à Paris en 1762, mort en 1853. Tous deux

étaient élèves de _Peyre_, l'architecte du Roi, et remportèrent le

grand prix de Rome. C'est en Italie que commença entre les deux

artistes cette intimité profonde qui les réunit pour ainsi dire en une

seule personnalité.

[204] A rapprocher de ce passage celui où il dit: «Montaigne écrit à

bâtons rompus; ce sont les ouvrages les plus intéressants.»

1844

_Sans date._--Article sur les Expositions annuelles; sur les

inconvénients d'exposer dans les anciennes galeries.

--Des accidents qui peuvent résulter pour les tableaux anciens.

--Autre article sur les vocations multiples des artistes anciens; voir

les Notes pendant mon voyage avec Villot, et lui en demander d'autres.

--Dialogues sur la peinture. Cette forme, quoique vieille, est

peut-être la meilleure pour sauver la monotonie et donner du piquant.

Elle permet aussi les suspensions, les réflexions de toute sorte, les

descriptions, les allusions aux choses les plus variées; elle peut

servir aussi par le contraste des caractères des interlocuteurs.

--Comparaison entre Puget [205] et Michel-Ange (peut venir à propos du

dessin de Michel-Ange). Extraire et citer le jugement de M. Émeric-David

[206] dans les Éphémérides, _in extenso._ Cet article pourrait être une

apologie de l'art français et une comparaison du mérite de nos maîtres

avec ceux de l'Italie surtout, d'où émane, suivant les critiques, toute

beauté: Lesueur, son caractère, sa naïveté angélique; Poussin et sa

gravité; Lebrun, quoique inférieur, peut se comparer aux successeurs

des Carrache; n'a pas, à la vérité, le nerf de ceux-ci et la naïve

imitation des Guerchin, mais bien supérieur aux Cortone [207], aux

Solimène [208].

--Description de l'esquisse en marbre de l'_Alexandre sur Bucéphale._

--Revoir l'ouvrage de Cochin [209] sur la composition des artistes

français et étrangers».

[205] Delacroix revint sur celle idée dans un éloquent article publié

cette même année 1844 dans les _Beaux-Arts_, à propos du groupe

d'_Andromède_, de Puget. «Nous reviendrons à l'objet principal de

cette note, à l'Andromède qui subit un martyre dont souffrent tous les

amis des arts, puisqu'elle doit périr et disparaître finalement...

Le grand sculpteur, harcelé de son vivant par les envieuses passions

des artistes ses rivaux, méconnu et délaissé par les grands et les

ministres, sera-t-il encore longtemps poursuivi dans ses ouvrages dont

le nombre est si borné à Paris?»

[206] _Émeric-David_, archéologue et critique, né en 1755, mort en

1839, s'est fait une place très haute dans l'histoire de l'art français.

[207] _Pietro Berettini_, dit _Pietro de Cortone_, peintre italien, né

en 1596, mort en 1669. On voit de lui au Louvre la _Réconciliation de

Jacob et d'Esaü_, la _Nativité de la Vierge_, et _Sainte Catherine._

[208] _Francesco Solimena_, peintre italien, né en 1657, mort en 1747.

Le musée du Louvre possède de cet artiste un _Héliodore chassé du

temple_, et _Adam et Ève épiés par Satan._

[209] _Charles-Nicolas Cochin_, dessinateur et graveur de grand mérite,

né en 1715, mort en 1790. Il écrivit sur les arts différents mémoires

et des ouvrages appréciés qui dénotent chez cet artiste un rare esprit

critique et une précision de jugement remarquable.

* * * * *

21 _juin.--De l'abus de l'esprit chez les Français._ Ils en mettent

partout dans leurs ouvrages, ou plutôt ils veulent qu'on sente partout

l'auteur, et que l'auteur soit homme d'esprit et entendu à tout; de

là ces personnages de roman ou de comédie qui ne parlent pas suivant

leurs caractères, ces raisonnements sans fin étalant de la supériorité,

de l'érudition, etc.; dans les arts de même. Le peintre pense moins à

exprimer son sujet qu'à faire briller son habileté, son adresse; de

là, la belle exécution, la touche savante, le morceau supérieurement

rendu... Eh! malheureux! pendant que j'admire ton adresse, mon cœur se

glace et mon imagination reploie ses ailes [210].

Les vrais grands maîtres ne procèdent pas ainsi. Non, sans doute, ils

ne sont pas dépourvus du charme de l'exécution, tout au contraire,

mais ce n'est pas cette exécution stérile, matérielle, qui ne peut

inspirer d'autre estime que celle qu'on a pour un tour de force.--Paul

Véronèse--l'Antique.--C'est qu'il faut une véritable abnégation de

vanité pour oser être simple, si toutefois on est de force à l'être;

la preuve, même dans les grands maîtres, c'est qu'ils commencent

presque toujours par l'abus que je signale; dans la jeunesse, où toutes

leurs qualités les étouffent, ils donnent la préférence à l'enflure,

à l'esprit... ils veulent briller plus que toucher, ils veulent qu'on

admire l'auteur dans ses personnages; ils se croient plats, quand ils

ne sont que clairs ou touchants.

--Les auteurs modernes n'ont jamais tant parlé du duel que depuis

qu'on ne se bat plus. C'est le ressort principal de leurs narrations,

ils donnent à leurs héros une bravoure indomptable; il semble que

s'ils peignaient des poltrons, le lecteur aurait mauvaise idée de la

vaillance de l'auteur.

Les héros de lord Byron sont tous des matamores, des espèces de

mannequins, dont on chercherait en vain les types dans la nature.

Ce genre faux a produit mille imitations malheureuses.

Bien n'est plus facile cependant que d'imaginer une espèce d'être

complètement idéal, que l'on décore à plaisir de toutes les qualités

ou de tous les vices extraordinaires qui semblent être l'apanage des

natures puissantes.

[210] Ces sensations et ces sentiments d'un véritable artiste en

présence de la nature, ce dédain pour les peintres qui, préoccupés

surtout d'une exécution habile et savante, ne peuvent s'émouvoir et

restent toujours froids, se retrouvent exactement dans un fragment

inédit d'une très curieuse lettre écrite en 1853 par un paysagiste de

grand mérite, ami de Delacroix, _Constant Dutilleux_:

«Paysagistes!... Qu'a de commun votre occupation avec l'émotion que

j'éprouve? Admire qui veut votre ligne, votre coup de brosse, votre

habileté, si c'est ma tête et mon esprit que vous voulez occuper, je

vous l'accorde: Bravo! cela est parfaitement fait. Je ne chercherai

même point d'où cela vient; je ne constaterai pas même la paternité. Je

regarde bien de la mosaïque, pourquoi ne jetterais-je point les yeux

sur ce que vous faites? «...Toute belle facture a son mérite, qu'elle

s'applique à un meuble ou à une pierre précieuse; quant à mon cœur,

à mon âme, à ce qui fait l'essence et le fond de mon être, rien, rien

pour vous. Je conserve ce précieux trésor pour la nature d'abord, et

ensuite pour ceux qui, comme moi, l'auront contemplée avec la vraie

béatitude et qui, tout bonnement et naïvement, auront répété quelques

phrases, quelques mots qu'ils auront pu lire et épeler dans ce grand

livre qu'on ne peut ouvrir qu'avec son cœur...»

On voit qu'une même flamme animait alors les artistes de cette période

si brillante de l'École française.

* * * * *

22 _septembre_--Il serait plus raisonnable de dire que ces hommes en

qui le génie se trouvait uni à une grande faiblesse de constitution,

ont senti de bonne heure qu'ils ne pouvaient mener de front l'étude

et la vie agitée et voluptueuse comme le commun des hommes organisés

à l'ordinaire, et que la modération dont ils ont été conduits à user

pour se conserver, a été pour eux l'équivalent de la santé, et a même

fini, chez plusieurs, par faire triompher leur tempérament débile, sans

parler des charmes de l'étude qui offre des compensations.

--_Muley-abd-el-Rhaman_[211], sultan du Maroc, sortant de son palais,

entouré de sa garde, de ses principaux officiers et de ses ministres.

--_Contre la rhétorique._ La préface d'_Obermann_ et le livre

lui-même.--Un peu de rhétorique dans cette préface, celle, bien

entendu, qui n'est pas de Senancour [212].

La rhétorique se trouve partout: elle gâte les tableaux comme les

livres. Ce qui fait la différence entre les livres des gens de lettres

et ceux des hommes qui écrivent seulement parce qu'ils ont quelque

chose à dire, c'est que dans ces derniers la rhétorique est absente;

elle empoisonne, au contraire, les meilleures inspirations des premiers.

A propos de cette même préface de George Sand, pourquoi ne me

satisfait-elle pas? D'abord, à cause de ce brin de rhétorique qui

mêle à la chose même une manière ornée ou recherchée de l'exprimer.

Peut-être, si l'auteur s'était moins occupé à faire un morceau

d'éloquence et se fût davantage mis la tête dans les mains et bien

en face de ses propres sentiments, il m'eût représenté une partie

des miens? J'admire ce qu'il dit, mais il ne me représente pas mes

sentiments.

Autre question. N'est-ce pas le côté le plus désolant de cet ouvrage

humain que cet incomplet dans l'expression des sentiments, dans I

impression qui résulte de la lecture d'un livre? Il n'y a que la

nature qui fasse des choses entières. En lisant cette préface, je

me disais: Pourquoi ce point de vue, et pourquoi pas tel autre, ou

pourquoi pas tous deux, ou pourquoi pas tout ce qui peut être dit sur

la matière? Une idée dont on part, en vous conduisant à une autre

idée, vous écarte entièrement du point de vue d'ensemble primitif,

c'est-à-dire de cette impression générale qu'on conçoit d'un objet.

Je compare, pour m'expliquer mieux, la situation d'un auteur qui se

prépare à peindre une situation, à exposer un système, à faire un

morceau de critique, à celle d'un homme qui, du haut d'une éminence,

aperçoit devant lui une vaste contrée remplie de bois, de ruisseaux,

de prairies, d'habitations, de montagnes. S'il entreprend d'en donner

une idée détaillée et qu'il entre dans un des chemins qui s'offriront

devant lui, il arrivera ou à des chaumières, ou à des forêts, ou à

quelques parties seulement de ce vaste paysage. Il n'en verra plus

et négligera souvent les principales et les plus intéressantes, pour

s'être mal engagé dès le début... Mais, me dira-t-on, quel remède

voyez-vous à cela? Je n'en vois point, et il n'en est point. Les

ouvrages qui nous semblent les plus complets ne sont que des boutades.

Le point de vue qu'on avait au commencement, et duquel tout le reste

va découler, vous a peut-être frappé par son aspect le plus mesquin

et le moins intéressant! La verve par occasion ou la persistance à

fouiller dans un sol infertile nous fera trouver des passages spéciaux

ou vraiment beaux, mais vous n'avez, encore une fois, fait au lecteur

qu'une communication imparfaite. Vous rougirez peut-être plus tard, en

revoyant votre ouvrage et en méditant, dans de meilleures dispositions,

ce qui était votre sujet, de voir combien ce sujet vous a échappé.

--_Sardanapale_[213].

Linge de la femme sur le devant: sur un ton local, _gris blanc. Terre

de Cassel_ ou _noir de pêche_, etc.--Ombres avec _bitume, cobalt,

blanc_ et _ocre d'or._

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 29 / 86 题