11 _avril_.--_Ahïn-El-Daliah._

Monté le cheval de Caddour, le mien étant malade; revu les beaux

oliviers sur le penchant d'une colline, observé les ombres que forment

les étriers et les pieds, ombre toujours dessinant le contour de la

cuisse et de la jambe en dessous. L'étrier sortant sans qu'on voie les

courroies. L'étrier et l'agrafe du poitrail très blanc sans brillants,

cheval gris, bride à la tête, velours blanc usé.

Masser les personnages en brun, quitte à éclaircir pour les détacher.

Déjeuné où nous avions déjeuné en venant au bord d'un ruisseau. En

continuant, soldats à gauche se détachant sur le ciel, les hommes

demi-teints, couleur charmante, les noirs, figures de chevaux bruns

très marquées.

Selle avec poire à poudre, poitrail au pommeau, fourreau du fusil vert,

tête de Michel-Ange. Couverture blanche.

Les femmes qui sont venues présenter le lait aux drapeaux et au caïd.

Repassé à l'endroit où nous avions campé la deuxième fois en venant, où

la population avait commencé à paraître menaçante. Arrivé sur le haut,

on voit le cap Spartel, la mer en descendant.

Vaste plaine marécageuse, très détrempée au premier voyage, très sèche

à présent.

Drapeaux. Hommes éclairés par derrière, burnous transparent autour de

la tête, de même que le pan qui couvrait le fusil.

Repassé une petite rivière très bourbeuse. C'est dans cet endroit que

nous avons vu courir la poudre pour la première fois au premier voyage.

Commencé à monter la montagne où est la forêt de lièges. Source

charmante à droite qui serpente depuis le haut, fleurs en profusion,

rochers isolés comme des constructions à gauche. Harnais rouge en

montant et pierres.

Vue superbe en se retournant.

* * * * *

_Le lendemain_ 12 _avril._--Partis d'Ahïn-El-Daliah avec le fils du

pacha, escorté de chaque côté de deux hommes portant le fusil. Le sac

de cheval passé au cou. L'infanterie le met quelquefois ainsi.

A moitié route, des femmes et des hommes ont mis devant lui un sabre;

se faire expliquer par Abraham.

Plus près de la ville, les enfants sont venus complimenter Abou, qui

les interrogeait et leur donnait de l'argent.

_Tanger,--Après le retour de Meknez._

Chez Abraham avec MM. de Praslin et d'Orsonville.--La fille avec un

simple fichu sur la tête et sa toilette.--Les nègres qui sont venus

danser au consulat et par la ville. Femme devant eux couverte d'un

haïjck et portant un bâton avec un mouchoir au bout pour quêter.--Un

accès de fièvre vers le 16 avril.--Le 20, promenade. Ma première sortie

avec M. D... et M. Freyssinet à la Marine. Noir qui baignait un cheval

noir; le nègre aussi noir et aussi luisant.

* * * * *

_Tanger,_ 28 _avril._--Hier 27 avril, il est passé sous nos fenêtres

une procession avec musique, tambours et hautbois. C'était un jeune

garçon qui avait complété ses études premières et qu'on promenait en

cérémonie; il était entouré de ses camarades qui chantaient et de ses

parents et maîtres. On sortait des boutiques et des maisons pour le

complimenter. Lui était enveloppé dans un burnous.

Dans les occasions de détresse, les enfants sortent avec leurs

tablettes d'école et les portent avec solennité. Ces tablettes

sont en bois, enduites de terre glaise; on écrit avec des roseaux

et une sorte de sépia qui peut s'effacer facilement. Ce peuple est

tout antique.[187] Cette vie extérieure et ces maisons fermées

soigneusement: les femmes retirées.--L'autre jour querelle des marins

qui ont voulu entrer dans une maison maure. Un nègre leur a jeté sa

savate au nez.

Abou, le général qui nous a conduits, était l'autre jour assis sur le

pas même de la porte; il y avait sur le banc notre garçon de cuisine.

Il n'a fait que s'incliner un peu de côté pour nous laisser passer.

Il y a quelque chose de républicain dans ce sans-façon. Les grands de

l'endroit vont se mettre dans un coin de la rue accroupis au soleil

et causent ensemble; on se juche dans quelque boutique de marchands.

Ces gens-ci ont un certain nombre, et un petit nombre, de cas prévus

ou possibles, quelques impôts, quelque punition dans une circonstance

donnée; mais tout cela sans l'ennui et le détail continus dont nous

accablent nos polices modernes. L'habitude et l'usage antique règlent

tout. Le même rend grâces à Dieu de sa mauvaise nourriture et de son

mauvais manteau. Il se trouve trop heureux encore de les avoir.

Certains usages antiques et vulgaires ont de la majesté qui manque

chez nous dans les circonstances les plus graves: l'usage des femmes

d'aller le vendredi sur les tombeaux avec des rameaux qu'on vend au

marché, les fiançailles avec la musique, les présents portés derrière

les parents, le couscoussou, les sacs de blé sur les mules et sur les

ânes, un bœuf, des étoffes sur des coussins.

Ils doivent concevoir difficilement l'esprit brouillon des chrétiens

et leur inquiétude qui les porte aux nouveautés. Nous nous apercevons

de mille choses qui manquent à ces gens-ci. Leur ignorance fait leur

calme et leur bonheur; nous-mêmes sommes-nous à bout de ce qu'une

civilisation plus avancée peut produire.

Ils sont plus près de la nature de mille manières: leurs habits, la

forme de leurs souliers. Aussi la beauté s'unit à tout ce qu'ils

font. Nous autres, dans nos corsets, nos souliers étroits, nos gaines

ridicules, nous faisons pitié. La grâce se venge de notre science.

[183] Delacroix avait senti que toute la poésie intime, tout le charme

mystérieux de l'existence orientale résidait dans ces deux parties de

la maison moresque: le _patio_ ou cour intérieure et la _terrasse_:

aussi s'efforçait-il, malgré les difficultés que crée la jalousie des

musulmans, d'y pénétrer pour y peindre: «J'ai passé la plupart du temps

dans un ennui extrême, écrit-il de Méquinez le 2 avril, à cause qu'il

m'était impossible de dessiner ostensiblement d'après nature, même une

masure. Même de marcher sur la terrasse, vous expose à des pierres ou à

des coups de fusil. La jalousie des Mores est extrême, et c'est sur les

terrasses que les femmes vont ordinairement prendre le frais ou se voir

entre elles.» (_Corresp._, t. I, p. 185.)

[184] «Je ne vous parle pas de toutes les choses curieuses que je

vois. Cela finit par sembler naturel à un Parisien logé dans un palais

moresque, garni de faïences et de mosaïques. Voici un trait du pays:

hier, le premier ministre qui traite avec Mornay, a _envoyé demander

une feuille de papier pour nous donner la réponse de l'empereur._»

(_Corresp.,_ t. I, p. 185.)

[185] _Antoine-Jérôme Desgranges_, interprète du Roi, accompagnait en

cette qualité le comte de Mornay dans son ambassade.

[186] Aquarelle. De l'année 1839 date un tableau variante. Le catalogue

Robaut le décrit ainsi: «La grande tente au centre est rayée bleu et

blanc; le pavillon français flotte au-dessus. Au second plan une foule;

des montagnes dans le fond.»

[187] Delacroix écrivait à Pierret le 29 février, peu de temps après

son arrivée: «Imagine, mon ami, ce que c'est que de voir, couchés au

soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des

personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque

même pas l'air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde; ces

gens-ci ne possèdent qu'une couverture dans laquelle ils marchent,

donnent, et sont enterrés, et ils ont l'air aussi satisfait que Cicéron

devait l'être de sa chaise curule. Je te le dis, vous ne pourrez jamais

croire à ce que je rapporterai, parce que ce sera bien loin de la

vérité et de la noblesse de ces natures. _L'antique n'a rien de plus

beau._» (_Corresp._, t. I, p. 178.) Delacroix parlant de l'Afrique,

un jour, disait à Th. Silvestre qui l'a rapporté dans son livre: _les

Artistes vivants_: «L'aspect de cette contrée restera toujours dans mes

yeux; les hommes de cette forte race s'agiteront toujours, tant que je

vivrai, dans ma mémoire. C'est en eux que j'ai vraiment _retrouvé la

beauté antique._»

Journal de Eugène Delacroix, Tome 1 (de 3) 1823-1850 · 第 27 / 86 题