1893
Le _Journal d'Eugène Delacroix_ se compose de notes prises au jour
le jour, écrites à bâtons rompus, où le grand artiste jetait chaque
soir au courant de la plume, sans ordre, sans plan, sans transitions,
toutes les idées, les réflexions, les théories, les extases, les
découragements qui pouvaient traverser son esprit toujours en travail.
Commencé en 1823 par un jeune homme de vingt-deux ans, dans la fièvre
d'une vie ardente et tourmentée, ce Journal a d'abord l'allure rapide
et quelque peu décousue; à mesure que les années s'avancent, le sang
s'apaise, l'esprit se mûrit et s'élève, l'expérience naît, l'horizon
s'élargit, le style se précise et les aperçus succincts du début font
place peu à peu à de véritables morceaux littéraires.
Ces notes qui n'étaient pas destinées à voir le jour et qui embrassent
une période de plus de quarante années, se trouvent consignées sur une
série de petits cahiers, de calepins et d'agendas portant chacun sa
date.
L'existence de ce Journal était connue: des copies en furent prises;
à la mort de Delacroix, elles demeurèrent entre les mains de l'élève
le plus fidèle, du véritable disciple du maître, le peintre Pierre
Andrieu, à qui nous devons rendre ici un sincère hommage. La vénération
d'Andrieu pour Delacroix avait revêtu le caractère d'une véritable
religion: dépositaire de la pensée du grand peintre, il résolut de la
garder pour lui seul, et, tant qu'il vécut, il se refusa à publier ces
pages qu'il relisait sans cesse.
Pierre Andrieu est mort l'an dernier. Sa veuve et sa fille n'ont pas
cru devoir priver plus longtemps le public d'un document si précieux
pour l'histoire de l'art, et elles nous ont confié la mission de le
mettre au jour.
La publication actuelle est donc faite d'après les papiers remis à
Pierre Andrieu. Mais pour écarter toute critique, éviter toute erreur
et assurer à la pensée de l'écrivain toute son exactitude et toute son
autorité, les éditeurs ont pensé qu'il était indispensable de contrôler
ces notes, page par page, sur les manuscrits originaux. Le petit-neveu
du grand peintre, M. de Verninac, sénateur du Lot, avec une bonne grâce
et une courtoisie dont nous ne saurions trop le remercier, nous a
permis de faire ce travail de vérification sur les originaux eux-mêmes,
qu'il a bien voulu nous communiquer.
Si dans ce Journal certaines lacunes sont à constater, notamment pour
la période de 1848, par contre nous avons eu la bonne fortune de
retrouver certains carnets qu'on croyait égarés. Le fameux _voyage au
Maroc_, dont la trace semblait perdue, appartient aujourd'hui à M. le
professeur Charcot, qui nous a permis de reproduire cet épisode capital
dans la carrière artistique du maître; nous sommes heureux de pouvoir
lui adresser ici l'expression de notre gratitude.
Nous avons fait également appel au souvenir des anciens amis, des
élèves et des admirateurs de Delacroix; tous se sont empressés de
mettre à notre disposition les renseignements et les documents qu'ils
pouvaient posséder. En nous accordant leur bienveillant concours, Mme
Riesener, M. le marquis de Chennevières, MM. Robaut, Faure, Paul Colin,
Maurice Tourneux, Monval, Bornot, le commandant Campagnac, nous ont
aidés dans notre tâche, et c'est un devoir pour nous d'inscrire leurs
noms en tête de cette publication.
Pour conserver au _Journal_ son véritable caractère, les éditeurs ont
scrupuleusement respecté les divisions du manuscrit, qu'ils publient
tel qu'il a été conçu. À côté des aperçus philosophiques, des idées
critiques les plus élevées, sur l'art, sur la peinture, la musique et
la littérature, on trouvera une foule de notes personnelles qui nous
font pénétrer dans la vie même de l'artiste; car Delacroix a consigné
dans ces cahiers tous les détails de son existence, jusqu'aux incidents
parfois infimes de sa journée, ses visites, ses promenades, voire
même ses dépenses, le prix de vente de ses tableaux et les procédés
techniques de sa peinture. Tous ces menus faits, dont quelques-uns
pris isolément pourraient paraître quelquefois de peu de valeur,
constituent, réunis, un document du plus haut intérêt: il en ressort un
Delacroix intime, qu'on avait pu soupçonner déjà par la correspondance
recueillie par Philippe Burty et par les notes fragmentaires déjà
publiées, mais qui apparaît aujourd'hui dans ces pages avec un relief
saisissant. A travers ces impressions personnelles, ces sensations,
ces confidences, se dégage une âme, une intelligence, un caractère de
qualité tout à fait supérieure.
Pendant plus d'un demi-siècle, Delacroix a été mêlé au mouvement
intellectuel de son temps. Il a connu tous les hommes illustres de la
monarchie de Juillet, de la République de 1848 et du second Empire.
Si l'on excepte quelques compagnons de jeunesse et d'atelier, dont
l'amitié est restée fidèle à Delacroix jusqu'à la fin, mais dont la
notoriété s'est effacée depuis longtemps, on trouvera inscrits dans ce
Journal les noms de la plupart de ceux qui, à un titre quelconque, ont
marqué leur place dans le monde des arts, de la littérature et de la
politique.
A ce point de vue, on peut donc dire que le Journal de Delacroix est en
même temps l'histoire d'une époque.