I
Jacqueline disait:
-- Je conçois vos scrupules, votre répugnance quant à cette fortune,
mon ami... Je conçois aussi qu'une pareille situation vous paraisse
fausse, impossible... et ne puisse durer... Tout cela est si
inattendu... J'étais si certaine que vous étiez heureux... que votre
mariage était le dénouement d'une très vieux, et très jeune, roman
d'amour.
-- Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi.
-- La petite Phyl!... Je me souviens, vous l'avez toujours nommée
ainsi... Elle était encore une enfant, une toute petite chose frêle
que, déjà, elle vous était chère... que déjà elle avait dans votre vie
sa place à elle...
Guillaume sourit:
-- C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle était encore une
enfant... Et quand elle a cessé de l'être, je m'en suis à peine avisé.
J'ai continué de l'aimer avec la même sollicitude émerveillée... Je
l'aimais d'une tendresse étrange où se fondaient toutes les nuances
d'un sentiment profond et très pur... Elle était ma petite soeur, elle
était ma petite camarade... Je l'appelais ma petite princesse...
J'étais le bon géant qui devait pour elle vaincre les mauvais
destins... Peut-être a-t-elle été aussi, qui sait, en ces temps très
réalistes, ma petite fleur d'idéal, ma petite épouse de rêve?
-- Il lui appartenait encore d'être simplement, humainement, votre
femme...
-- Comme vous arrangez les choses!... Notre mariage n'a été qu'une
simple association...
Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitté le visage rude, mâle, et
cependant presque ingénu, de Guillaume.
-- Guillaume, êtes-vous sûr que Phyllis ne vous aime pas?
Guillaume se mit à rire.
-- Phyllis? Mais elle m'aime!... Elle m'aime d'une affection très
chaude, très fidèle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frère...
Elle m'aime avec de charmants élans de tendresse, une grâce docile et
enjôleuse d'enfant câlin, certain de son pouvoir... Si vous saviez! Un
jour elle m'a reproché de ne jamais l'embrasser... Un frère embrasse
bien sa soeur, n'est-ce pas?... Et depuis la mort de sa bonne marraine,
personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!... Elle se jette à mon
cou, elle se blottit contre moi... Chaque soir, quand je rentre, elle
accourt à ma rencontre, joyeuse de me voir... Chaque matin, elle vient
déjeuner avec moi, toute fraîche dans son peignoir blanc, ses beaux
cheveux nattés... Elle me regarde vivre d'un air heureux... Et l'idée
que, de cette intimité invraisemblable qui la laisse calme, paisible
comme un petit enfant, je pourrais, moi, après tout, être troublé, ne
lui a même pas passé par l'esprit...
-- Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez?
-- Moi!
Les lèvres de Kerjean se serrèrent un peu.
-- Non, je n'aime pas Phyllis... au moins comme vous l'entendez.
Peut-être ai-je, pendant trop de jours, vécu, respiré près d'elle...
dans un solitude trop évocatrice... En vérité, je crois qu'un saint
même y eut un peu perdu la tête... Mais mon affection, très profonde,
pour la chère petite amie, n'est pas de l'amour... Ma tâche fraternelle
est finie... Vous veillerez sur Phyllis... Plus tard, elle aimera, elle
se mariera... J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout
le possible...