TROISIEME PARTIE

I

Jacqueline disait:

-- Je conçois vos scrupules, votre répugnance quant à cette fortune,

mon ami... Je conçois aussi qu'une pareille situation vous paraisse

fausse, impossible... et ne puisse durer... Tout cela est si

inattendu... J'étais si certaine que vous étiez heureux... que votre

mariage était le dénouement d'une très vieux, et très jeune, roman

d'amour.

-- Il ne pouvait y avoir d'amour entre la petite Phyl et moi.

-- La petite Phyl!... Je me souviens, vous l'avez toujours nommée

ainsi... Elle était encore une enfant, une toute petite chose frêle

que, déjà, elle vous était chère... que déjà elle avait dans votre vie

sa place à elle...

Guillaume sourit:

-- C'est vrai, dit-il. Je l'aimais quand elle était encore une

enfant... Et quand elle a cessé de l'être, je m'en suis à peine avisé.

J'ai continué de l'aimer avec la même sollicitude émerveillée... Je

l'aimais d'une tendresse étrange où se fondaient toutes les nuances

d'un sentiment profond et très pur... Elle était ma petite soeur, elle

était ma petite camarade... Je l'appelais ma petite princesse...

J'étais le bon géant qui devait pour elle vaincre les mauvais

destins... Peut-être a-t-elle été aussi, qui sait, en ces temps très

réalistes, ma petite fleur d'idéal, ma petite épouse de rêve?

-- Il lui appartenait encore d'être simplement, humainement, votre

femme...

-- Comme vous arrangez les choses!... Notre mariage n'a été qu'une

simple association...

Le regard de Mlle Albin n'avait pas quitté le visage rude, mâle, et

cependant presque ingénu, de Guillaume.

-- Guillaume, êtes-vous sûr que Phyllis ne vous aime pas?

Guillaume se mit à rire.

-- Phyllis? Mais elle m'aime!... Elle m'aime d'une affection très

chaude, très fidèle. Je suis son grand ami, son sauveur, son frère...

Elle m'aime avec de charmants élans de tendresse, une grâce docile et

enjôleuse d'enfant câlin, certain de son pouvoir... Si vous saviez! Un

jour elle m'a reproché de ne jamais l'embrasser... Un frère embrasse

bien sa soeur, n'est-ce pas?... Et depuis la mort de sa bonne marraine,

personne ne l'embrassait plus, la pauvre petite!... Elle se jette à mon

cou, elle se blottit contre moi... Chaque soir, quand je rentre, elle

accourt à ma rencontre, joyeuse de me voir... Chaque matin, elle vient

déjeuner avec moi, toute fraîche dans son peignoir blanc, ses beaux

cheveux nattés... Elle me regarde vivre d'un air heureux... Et l'idée

que, de cette intimité invraisemblable qui la laisse calme, paisible

comme un petit enfant, je pourrais, moi, après tout, être troublé, ne

lui a même pas passé par l'esprit...

-- Mon pauvre ami, n'est-ce pas vous qui aimez?

-- Moi!

Les lèvres de Kerjean se serrèrent un peu.

-- Non, je n'aime pas Phyllis... au moins comme vous l'entendez.

Peut-être ai-je, pendant trop de jours, vécu, respiré près d'elle...

dans un solitude trop évocatrice... En vérité, je crois qu'un saint

même y eut un peu perdu la tête... Mais mon affection, très profonde,

pour la chère petite amie, n'est pas de l'amour... Ma tâche fraternelle

est finie... Vous veillerez sur Phyllis... Plus tard, elle aimera, elle

se mariera... J'aurai conscience d'avoir fait pour ma petite Phyl tout

le possible...

La passagère · 第 43 / 50 题