-- Malheureuse enfant! On m'avait bien dit que je vous trouverais ici!
Kerjean s'était levé.
-- Pardon, madame, puis-je vous prier de me dire ce qui me vaut
l'honneur de votre visite?
Très calme, son beau regard d'honnête homme interrogeait.
Les petits yeux luisants quittèrent la robe blanche, les nattes
blondes, pour croiser ce regard, et le défièrent.
-- Ce matin, à la première heure, monsieur, Mme Chardon-Pluche est
arrivée toute bouleversée, pour me dire qu'ayant fort mal pris quelques
justes observations, Phyllis Boisjoli s'était, hier soir, enfuie de
chez elle... J'ai sévèrement blâmé Mme Chardon-Pluche d'avoir laissé
partir à pareille heure une jeune fille sans famille, qui ne devait en
vérité savoir où aller. Mais mon amie m'a répondu: "Mlle Boisjoli
savait où aller... Elle a fait chercher une automobile par le concierge
et a donné une adresse qu'on m'a redite. C'est, n'en doutez pas, celle
de son am..." Mes lèvre se refusent à proférer le mot que Mme
Chardon-Pluche a cru pouvoir employer!
Phyllis avait tressailli de tout son être, mais elle s'était tue; elle
se sentait défendue, protégée... Ce lui fut d'une extrême, d'une
poignante douceur.
-- Vos lèvres font bien de ne pas répéter une aussi monstrueuse
calomnie. Votre coeur eût mieux fait encore en ne l'accueillant pas...
Je respecte trop l'enfant qui nous écoute, madame, pour réfuter devant
elle une accusation de ce genre... Cette boue-là, Dieu merci, ne salit
que ceux qui la jettent... Phyllis ne s'est pas enfuie de chez Mme
Chardon-Pluche, elle en a été chassée avec de telles paroles, de telles
insinuations, -- en attendant l'insulte top claire dont vous avez été
le messagère, -- qu'elle n'eût plus pu y demeurer une heure de plus
sans lâcheté... Sa première pensée a été d'aller à vous, mais votre
accueil en une récente circonstance lui avait nettement indiqué votre
désir de ne plus la revoir... Alors, très innocemment, sans supposer
qu'un acte, à ses yeux tout simple, pouvait être mal interprété, mal
compris par d'autres, elle est venue au vieil ami de son enfance, à
l'ami fidèle, qui...
Guillaume eut une imperceptible hésitation, puis il acheva:
-- ...qui, devant être bientôt son mari, lui semblait être, dès
maintenant, son appui, son protecteur naturel..
-- Son mari! répéta Mlle Arguin au comble de la surprise... Vous
épousez Phyllis Boisjoli?
Le profond et mâle regard de Guillaume croisa le regard perçant de Mlle
Arguin.
-- Phyllis connaît depuis longtemps l'affection que je lui ai vouée,
fit le jeune homme; elle sait de quelle amitié Mme Davrançay, sa chère
marraine, m'honorait... et elle veut bien me confier sa vie.
Mlle Arguin paraissait saisie, presque décontenancée.
-- Dieu soit loué! dit-elle enfin. J'aurais mauvaise grâce, monsieur, à
ne point vous féliciter d'une décision que j'approuve...
Elle avança de quelques pas vers Phyllis.
-- Adieu, Phyllis. J'espère que vous serez pour l'homme qui vous prend
pauvre et dénuée de tout, l'épouse dévouée dont le roi Salomon dit
"qu'elle a plus de valeur que les perles".
Phyllis inclina la tête gravement:
-- Je l'espère aussi, dit-elle.
Mlle Arguin sortit, suivie de Guillaume, qui l'accompagnait
courtoisement.
Presque aussitôt le jeune homme rentra.
-- Eh bien, ma pauvre enfant, dit-il, il semble que la fatalité l'ait
voulu...
Mais il n'acheva pas. Avec un sanglot de joie, de gratitude passionnée,
la petite Phyl avait couru à lui, elle lui jetait autour du cou ses
bras câlins:
-- Oh! Kerjean, mon vieux Kerjean, mon fidèle ami, mon frère,
cria-t-elle. Vous êtes bon... Je ne suis plus seule, je n'ai plus peur,
je suis contente! Merci, merci, merci!
-- Ma pauvre petite fille, c'est, je le dis encore, une grande folie...
Puissiez-vous ne jamais le regretter!
-- Nous serons très heureux, affirma-t-elle.
Kerjean pensait;
"Il y a douze heures à peine, j'étais satisfait de mon sort, j'avais
une vie libre, laborieuse, un logis dont j'aimais le silence et la
tranquillité, des habitudes calmes qui m'étaient précieuses. Je faisais
de grands projets glorieux... Et parce qu'une petite fille qui ne m'est
rien, que je n'aime certainement pas d'amour... et que j'aime bien
plus, en vérité, je ne sais pourquoi, que si je l'aimais d'amour; parce
qu'une petite fille désolée a imaginé pour elle et pour moi un plan de
vie comme si elle eût inventé un jeu; parce qu'elle m'a parlé de sa
gentille manière douce et résignée de princesse qui se souvient encore
d'avoir fait des heureux rien qu'en souriant; parce que, muette sous
l'insulte, elle s'est, de toute sa faiblesse, confiée, abandonnée à
moi; parce que, dans sa robe candide, elle semblait vraiment une
enfant; parce qu'elle m'est apparue, alors, si fragile, si pure, si
désarmée que l'en ai frémi; parce qu'un élan de tout mon coeur a
bousculé toute ma volonté, toute ma raison, je viens de commettre une
grande folie, une incommensurable imprudence, je viens de me précipiter
dans une aventure absurde et sans issue!
Cependant, de sa voix douce, avec cet accent délicat qui semblait
changer les paroles en perles comme celles qui, dans le conte de fées,
tombent des lèvres de la belle princesse, la petite Phyl répétait:
-- Nous serons heureux, Bon-géant... L'amitié, c'est la plus belle et
la meilleure des choses... Nous nous moquerons bien de l'amour!