Comme Kerjean ouvrait un journal, le nom de Fabrice de Mauve attira son
attention sur un écho qui désola son amitié. Il résolut d'aller trouver
Phyllis, quitte à user de diplomatie pour ne pas trop mécontenter Mme
Chardon-Pluche.
"Nous avons annoncé, il y a quelque temps, disait le journal, les
fiançailles de M. Fabrice de Mauve, l'écrivain, le poète bien connu,
avec Mlle Alice Tourneur, la fille unique de M. Philippe Tourneur, le
grand industriel havrais. Le mariage sera célébré au Havre, le 22
novembre prochain."
Pauvre petite Phyl! Si elle ignorait l'abandon de l'homme qu'elle
aimait, Kerjean voulait lui épargner le saisissement douloureux de
l'apprendre par une note de presse. Si, au contraire, elle connaissait
la fâcheuse nouvelle, ce qui n'était que trop possible, il voulait
qu'elle pût au moins confier sa grande peine, éprouver la douceur d'une
compassion amie.
Par prudence, il écrivit:
"Ma chère petite Phyl,
"Me voici de retour à Paris et bien désireux d'aller vous trouver,
après ces longues semaines. Voulez-vous solliciter de Mme
Chardon-Pluche la permission de me recevoir, pendant quelques instants,
un très ancien ami de votre marraine? Je pense pas qu'ainsi présentée,
votre requête puisse être ma accueillie. Le "très ancien ami" compte se
présenter chez vous vers six heures.
"Votre très affectueusement dévoué
"Kerjean."
Aucun contre-ordre ne vint. A l'heure fixée, Kerjean fut introduit dans
un salon où tout était d'un vert cru.
La petite Phyl parut. Elle souriait, très pale; ce sourire de bienvenue
était doux, triste.
-- Vous n'avez pas bonne mine, observa Kerjean...
-- Je suis bien portante.
Elle l'avait fait asseoir près de la cheminée et s'était assise
elle-même en face de lui.
-- Alors, Mme Chardon-Pluche a autorisé ma visite?
-- Oui... assez sèchement... mais sans difficulté. Elle m'a demandé si
je ne désirais pas qu'elle assistât à notre entretien... Je lui ai dit
que vous étiez un très ancien ami... et elle n'a pas insisté.
Tout de suite, Phyllis questionna Kerjean sur son voyage. Mais,
soudain, au milieu d'une phrase, avant même qu'il eût parlé, elle
s'interrompit:
--Kerjean, fit-elle sourdement, vous savez qu'il se marie, n'est-ce pas?
Il inclina la tête en silence.
-- Vous l'avez appris par les journaux?
-- Hier matin... en arrivant.
-- Moi, il y a dix jours que je le sais... Et, depuis, je n'ai pas eu
le courage de vous écrire... Je connais cette Alice Tourneur qu'il
épouse... Elle n'est pas jolie... elle est trop grande, trop forte,
trop massive... elle n'est pas très intelligente, elle manque de toute
distinction... Mais elle a quinze cents mille francs de dot et dix
millions d'espérances!...
-- Ma pauvre enfant, je me faisais peu d'illusions, je l'avoue....
Cependant, j'ai été... saisi.
Elle reprit, du même ton neutre et comme indifférent:
-- Marcelle lisait l'Echo de Paris, elle s'est écriée tout à coup:
"Tiens! Fabrice de Mauve, l'auteur, qui se marie!" Par une sorte
d'instinct je me suis cramponnée à ma chaise... Il me semblait que je
tombais dans un trou... J'ai prétexté une vague indisposition... On ne
s'est douté de rien.
-- Ma pauvre, pauvre petite Phyl!
-- Il y a longtemps que nous n'espériez plus en Fabrice de Mauve, vous,
Kerjean... Mais moi, j'espérais encore, j'espérais de toute mon âme...
Je me disais: "Il y a des choses qui s'expliqueront... Il m'aime, je le
sais..." Oh! Kerjean je ne pouvais croire à tant de duplicité!...
Elle eut un petite sanglot bref et sans larmes.
-- Phyllis... cet homme est aussi indigne de vos regrets qu'il l'était
de votre affection.
-- Un jour, vous souvenez-vous, je vous ai déclaré que, si je devais
cesser d'estimer Fabrice de Mauve, je cesserais en même temps de
l'aimer... J'ai ajouté: "Quelque chose en moi serait mort..." Je ne
veux plus aimer Fabrice de Mauve, Kerjean... Mais c'est mon coeur qu'il
a tué...
Je suis calme, vous voyez... Je voudrais être brave...
Les larmes avaient jailli.
-- Vous êtes très brave, affirma Guillaume.
-- Mon ami, je suis très jeune, très ignorante... Tout est confus en
moi... Comprenez-vous qu'à sentir tout à coup, brutalement, qu'aux yeux
de certains hommes on n'est qu'une sorte de proie, on prenne tous les
autres en horreur, en dégoût?... Je n'aimerai plus jamais personne...
Je ne me marierai jamais...
Kerjean l'avait écouté sans songer à l'interrompre, étrangement
heureux. Soudain, il comprit que la mariage de Phyllis l'eût révolté
comme un sacrilège. Il avait entendu parler de la jalousie des pères
qui marient leur fille, âpre chez certains comme une jalousie d'amant.
Il pensa que cette passion complexe, paradoxale, devait ressembler,
singulièrement, à ce qu'il venait lui-même de pressentir.
Le Bon-géant eût voulu abriter de tout mal et de toute peine la frêle
petite princesse...
-- Phyllis, dit-il, vous n'avez pas vingt ans, petite Phyl, et moi,
j'ai confiance. Je veux croire que, malgré cette désillusion qui l'a
blessé, votre coeur n'est pas mort... qu'il se réchauffera au contact
d'un autre coeur encore ignoré de vous et de moi, mais qui sera très
bon, très aimant, très fidèle...
-- Vous me prenez toujours pour une fillette, vieux Kerjean, une
fillette qui vient de casser sa poupée et à qui l'on en promet une
nouvelle... Sans doute l'avenir montrera que vous avez tort...
X
Kerjean, oisif, un peu las, rêvait à des choses imprécises.
La sonnette de la porte retentit. Des pas pressés, légers, bruissaient
sur le parquet du salon, dont la porte était ouverte... Guillaume se
leva violemment:
-- Mais, malheureuse enfant, que faites-vous ici, à pareille heure?
Car, dans le cadre béant de la porte, c'était la mince silhouette de
Phyllis Boisjoli qui venait de se dresser.
Cependant, la jeune fille était entrée... Devant cette pâleur, ce
mutisme frémissant, le mécontentement de Kerjean tomba.
-- Qu'y a-t-il, petite Phyl? dit-il, Qu'y a-t-il? Vous m'effrayez...
-- Kerjean, cette femme a été atroce...
-- Mme Chardon-Pluche?
-- Elle m'a insultée, elle m'a chassée.
-- Comment? Parlez vite!
Phyllis semblait épuisée. Kerjean voulait qu'elle s'assît, près du feu,
mais elle demeurait debout au milieu de la pièce, nerveuse, sans larmes.
-- Elle m'avait prise en grippe... L'autre jour déjà, quand vous êtes
venu... elle m'a dit des choses absurdes et blessantes; que je l'avais
inexactement renseignée, que vous étiez plus jeune qu'elle n'avait pu
le supposer d'après mes paroles, que sa responsabilité... Aujourd'hui,
Edmée lui a raconté que nous vous avions rencontré au parc Monceau...
Ce soir, le dîner à peine fini, elle m'a fait une scène terrible, elle
m'a reproché d'être pour ses filles un "élément de corruption",
Kerjean!... Elle avait patienté autant que possible, à cause de Mlle
Arguin, mais, puisque, après avoir reçu un homme en tête à tête chez
elle... je poussais l'inconvenance jusqu'à donner des rendez-vous au
parc Monceau sous l'égide de ses innocentes filles, jusqu'à leur
présenter mes amoureux...
-- Ah! ça!
-- Oui, mon ami, c'était par trop fort... Je me suis révoltée... J'ai
dit à Mme Chardon-Pluche ce que j'avais sur le coeur... Et, quand cette
affreuse personne m'a donné mes huit jours comme à une domestique, je
lui ai répondu que je ne passerais pas une nuit de plus sous son
toit... Sans plus l'écouter, j'ai couru à ma chambre, j'ai jeté mes
affaires dans ma malle... Ah! me sauver, me sauver... Mais me sauver
où? Mlle Arguin m'a laissé clairement comprendre que sa maison ne
m'hospitaliserait plus... Alors il n'y avait plus que vous... Et quand
le concierge, ma malle chargée, a demandé quelle adresse il devait dire
au cocher... j'ai donné la vôtre, mon ami...
-- Mais vous avez bien fait... vous avez bien fait! s'écria le jeune
homme.
Elle pleurait, cachant son visage:
-- Je ne pouvais aller à l'hôtel, Kerjean!... J'aurais eu si peur... et
puis je sentais bien que marraine n'eût pas aimé me savoir à l'hôtel
toute seule... et que marraine m'eût confiée à vous...
-- Vous avez bien fait, vous ne pouviez mieux faire... Ma petite Phyl,
ne pleurez pas!...
-- Oh! Kerjean, je ne veux plus recommencer cette vie.... chercher une
autre maison... où l'on me maltraitera d'une autre manière... je ne
peux plus... Les gens sont trop injustes, trop méchants!... Je ne peux
plus, non, je ne peux plus... Je mourrais... Oh! mon ami, gardez-moi...
Kerjean était resté debout près d'elle.
-- Ma pauvre petite, dit-il, j'en serais très heureux, mais ne
voyez-vous pas que c'est impossible? Vous êtes très jeune, je n'ai que
trente ans... Vous n'êtes ni ma soeur ni ma femme... Et le monde... Si
vous viviez près de moi, on dirait... de très vilaines choses...
Les yeux de la pauvre enfant se remplirent de désespoir.
-- Alors, qu'est-ce que je deviendrai?... Oh! Kerjean... si... s'il
n'avait pas été si cruel... maintenant, je suis comme un épave... je
n'ai plus de force...
-- Nous chercherons... nous aurons une idée... tout s'arrangera, je
vous le promets, fit Kerjean, ne sachant en vérité de quoi attendre la
solution du problème. Oui, demain, nous causerons, petite Phyl... et
nous trouverons quelque chose... Mais ce soir, il faut ne plus
pleurer...
Elle eut un cri;
-- Vous me gardez, ce soir?
Il sourit:
-- Mais, naturellement, je vous garde... L'heure ne nous laisse pas le
choix... Je vais dire à Anaïk de vous préparer la chambre de ma mère...
Phyllis retint doucement la main du jeune homme et, lui souriant dans
les yeux:
-- Une fois de plus, le Bon-géant a sauvé la princesse! dit-elle.