Phyllis, toute vibrante, contait l'incident qui avait causé sa fuite.
-- ...J'étais assise toute seule dans le salon, je feuilletais un livre
posé sur la table... M. Valois est venu derrière moi... j'ai cru qu'il
regardait les gravures... Et je n'osais rien dire, bien que cette
présence invisible et toute proche me fût désagréable... Puis j'ai
senti son souffle qui me touchait et, tout de suite, sa bouche s'est
posée sur mon cou... Alors je me suis retournée, brusquement, et je lui
ai donné une gifle... Oh! une gifle...
Kerjean, le visage dur, un peu pâle, mordait sa lèvre, et ses doigts se
fermaient, crispés, sur ses paumes.
-- Ma pauvre petite Phyl! Oh! pouvoir donner une leçon à ce lâche
individu!
-- J'avais tout ensemble envie de le battre encore... et de
sangloter... Je me sentais seule, tellement abandonnée... Ah! le lâche,
Kerjean! Le lâche, le goujat!...
La voix de la jeune fille se brisa, de grosses larmes lui jaillirent
des yeux.
-- La vérité, ma pauvre petite Phyl, c'est que vous êtes beaucoup trop
jeune, beaucoup trop jolie pour être institutrice...
-- Mon pauvre Kerjean, il faut pourtant que je trouve une autre
situation... Mlle Laure m'a parlé d'une dame, une de ses amies de
pension, la veuve d'un notaire de province, qui cherche pour ses deux
grandes filles une demoiselle de compagnie...
-- Ah! fit Kerjean, le visage soucieux, si Jacqueline Albin... Vous
avez connu Jacqueline..."
-- Je l'ai vue quand j'étais petite, mais je me souviens d'elle
-- Depuis la mort de son père, elle voyage... Elle vous eût prise
auprès d'elle. Vous auriez été sa demoiselle de compagnie, sa lectrice,
que sais-je?... et elle vous aurait aimée comme une soeur...
Phyllis soupira.
-- Quel dommage! Une amie de vous, Kerjean...
La petite pendule d'or commençait à sonner six heures.
-- Oh! dit la jeune fille, que c'est joli... Je n'étais jamais venue
chez vous, Kerjean, mais je me représentais votre salon tel que je le
vois... L'ensemble est un peu "vieux garçon" vous savez... Mais tout y
est beau, simple, solide... net et franc...
-- En vérité, je crois n'avoir pas même une tasse de thé à vous
offrir... Ah! mais aimez-vous le sirop de framboise? Anaïk en fait
d'excellent et qui embaume.
Ce savant inventeur disait ainsi parfois des choses très simples avec
un contentement puéril qui riait dans sa voix grave.
Le sirop de framboise, l'eau toute fraîche qui embuait le verre, les
petites galettes bretonnes -- gloire d'Anaïk -- furent servis dans le
salon, sur le guéridon empire, et Kerjean vit dans les yeux de Phyllis
la même petite clarté de plaisir qu'au Nouveau Parc de Vichy, quand
elle goûtait avec des tartines et de la crème.
Quelques jours après, Kerjean reçut une lettre de Phyllis. La veuve du
notaire de province, Mme Chardon-Pluche, avait commencé par déclarer
que Mlle Boisjoli paraissait "aussi jeune que ses filles" et était
affligée d'un physique tout à fait impropre au rôle de chaperon. Mais
Mme Chardon-Pluche ne savait plus rien refuser à son admirable amie
Laure. L'accord avait été conclu.
Kerjean revoyait Phyllis, mince, souple, harmonieuse, des roses à la
main, la magnificence de ses cheveux blonds, l'éblouissante pureté de
son teint rose. C'était bien une jeune fille dans tout l'innocence en
même temps que dans toute la grâce de sa délicieuse juvénilité... Mais
qui donc garderait une pareille institutrice?
Pour la centième fois, il se demandait: "Que puis-je faire? Si j'avais
un ami dans la gêne, je lui dirais: "Venez chez moi..." mais une femme,
une jeune fille... que puis-je faire?"