MODES

Enfin voici passée la semaine de Longchamps, qui, bien qu'elle ait perdu

son ancienne importance, reste toujours une époque de transition des

modes d'hiver aux modes du printemps. Les premiers rayons de soleil ont

fait hâter les toilettes nouvelles; on sait déjà ce qui se porte et ce

qui se portera.

Quelle que soit la rapidité d'improvisation de nos dessinateurs et de

nos graveurs, nous sommes pourtant forcés, pour aujourd'hui, de nous

borner à un dessin qui n'a pas été inspiré par cette solennité de la

mode. La semaine prochaine, nos lecteurs et surtout nos lectrices

trouveront, sur cette page, des spécimen de tout ce que nous venons de

remarquer de plus rare et de mieux inventé dans ce concours du goût et

de la _fashion_ parisienne. Toutefois, nous pourrions dès aujourd'hui

donner comme une préface de nos observations aux promenades de

Longchamps.

Occupons-nous, cependant, des costumes de chambre qui, pour affecter des

airs simples, n'ont pas moins de recherche que les plus brillantes

parures. Ainsi, nous avons les robes de chambre en royale marquise:

étoffe de soie à raies satinées, sur laquelle serpente une guirlande de

fleurs. Ces robes sont doublées de satin; elles sont ouatées et piquées

à petits carreaux; on les borde assez souvent d'un velours large de deux

doigts, de même nuance qu'une des rayures de la robe; les manches

doivent être très-larges du bas, et avoir des sous-manches à bouillons

séparés par des entre-deux; les poches sont indiquées par la même

garniture de velours, qui tourne autour des ouvertures. La même robe se

fait encore en cachemire doublé en soie d'une autre couleur que le

dessus; on la borde d'une passementerie sur les devants, au bord des

manches et des poches; ces dernières sont terminées par un noeud et des

glands en soie, semblables à la cordelière qui serre la taille c'est le

modèle que nous avons choisi pour notre dessin. Avec ce costume du

matin, un bonnet de mousseline garni de dentelles et de rubans est

obligatoire, ainsi qu'un mouchoir brodé à gros pois de couleur en point

de chaînette. Les cols brodés se font tous très-petits, la broderie se

continue sur les devants du fichu, car robes de chambre et robes de

ville se font moins fermées qu'au commencement de l'hiver.

Pour toilette du matin, on adopte assez les redingotes dont les corsages

sont à revers garnis d'un plissé de rubans qui se continue sur le devant

de la jupe. Les foulards ne sont pas seuls en faveur; il y a encore les

pékins _Bragance_, les carreaux _Duchesse_ les taffetas changeants, les

rayures et les barèges.

[Illustration.]

Les écharpes auront toujours un grand succès: elles sont si gracieuses,

accompagnent si bien la taille sans la cacher, qu'on ne saurait y

renoncer; aussi ce n'est partout qu'écharpes de cachemires, écharpes en

soie du Levant aux couleurs variées, qui pour nous séduire se drapent

avec toutes les coquetteries imaginables.

Mais qu'est-ce que la fraîcheur des robes et des écharpes, si on la

compare à celle des chapeaux et des capotes de crêpe: quoi de plus

frais, de plus coquet que ces auréoles de gaze, de rubans et de fleurs

qui entourent le visage? quoi de plus léger et de plus simple que les

pailles cousues, ornées de rubans ponceau, vert, gros bleu ou écossais?

On parle d'un changement dans la forme des chapeaux, ils deviendraient

un peu plus grands et moins fermés; jusqu'ici, ce changement, s'il

existe, est à peine visible. Nous verrons bientôt et qu'Alexandrine en

décidera; elle dictera ses lois, qui sont toujours celles du bon goût,

de la grâce, et d'avance on est disposé a y souscrire sans observation.

_Voitures._--Voici les nouvelles voitures adoptées par la mode, non pour

Longchamps, car la mode interdit de les montrer à cette promenade, mais

tous les jours ou pourra les voir passer dans l'avenue des

Champs-Elysées.

D'abord une élégante calèche à deux fonds égaux, menée à la d'Omont, ou

_Four in Hands_; pour celle-ci, les domestiques doivent être à cheval ou

assis à côté du cocher, mais jamais ils ne montent derrière.

Ensuite une voiture légère, dite _Américaine_, à quatre ou deux places,

qui doit remplacer les cabriolets et les tilburys, tout à fait passés de

mode. Le mérite de l'_Américaine_ consiste dans une grande légèreté, et

c'est en cela seulement qu'elle a du rapport avec les tilburys.

Puis les voitures fermées, à quatre places, en demi-coupé, appelées

_Clarence;_ elles peuvent être commodes, agréables même pour prendre

l'air, parce quelles sont à six places; mais leur aspect n'est pas joli.

Les couleurs des voilures se choisissent toujours dans les émaux des

armoiries, et lorsque cela est possible on prend les mêmes couleurs que

celles des livrées. Souvent cela ne se peut; exemple:--avec une livrée

argent et gueules, on ne saurait avoir un carrosse semblable; alors on

consulte les couleurs de l'écusson. Mais lorsque les livrées et les

voitures peuvent être des mêmes couleurs, les équipages sont plus

complètement aristocratiques.

L'ancien coupé à deux places n'a rien perdu de sa vogue, c'est un

agréable chez-soi; il est d'ailleurs si élégant et si gracieux, que rien

ne saurait le remplacer.

[Illustration: Longchamps en 1843.--Caricature de Cham.]

[Illustration: Avant et après le Carême.--Caricature de Cham.]

Amusements des Sciences.

L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844 · 第 13 / 16 题