Le projet de loi nous promet une amélioration impatiemment attendue par
l'opinion publique: les bagnes seront supprimés. Les frais de
construction et d'appropriation pour 17,000 cellules nécessaires au
service du nouveau régime pénitentiaire, s'élèveront à la somme énorme
de 69,223,430 fr., c'est-à-dire qu'en moyenne la cellule de chaque
prisonnier coûtera 2,750 fr. Qu'on se demande combien d'entre eux,
combien de pères de famille, avec le dixième de cette somme, eussent pu
être arrachés au crime et devenir de bons citoyens! Sans doute, avec ces
69 millions, vous ferez une bonne oeuvre, nous l'espérons mais, encore
une fois pourquoi, puisque vous reconnaissez vous-même que vous
n'attaquez ainsi ni la cause unique, ni la cause principale du mal,
pourquoi hésitez-vous, quand il s'agit d'employer les fonds de ceux des
départements et des communes, à des créations qui auraient pour objet de
remonter à cette cause, et de porter au désordre que vous signalez
vous-même un remède efficace? Chaque commune de France n'a pas encore un
desservant et son instituteur, et partout ces fonctionnaires
éminemment utiles sont si faiblement rétribués qu'ils ont peine à vivre.
Les salles d'asile, les ouvroirs, sont un luxe des grandes villes; les
hôpitaux ne suffisent pas à contenir nos malades indigents, vous n'avez
pas une école professionnelle pour les enfants du peuple! Avez donc le
coeur de demander aux pouvoirs publics quelques millions aussi pour
commencer cette réforme positive, charitable, vraiment chrétienne, en
même temps que vous demandez 69 millions pour une réforme négative et
douteuse, et vous aurez fait vraiment alors oeuvre de philanthropie et
de bonne politique.
Entre autres améliorations introduites par le projet de loi, nos
signalerons celle-ci; la surveillance immédiate des prisons ou quartiers
affectés aux femmes, sera exercée par des personnes de leur sexe. Les
prisons seront divisées en trois catégories: maisons de travaux forcés,
maisons de réclusion, maisons d'emprisonnement. Un ministre appartenant
à l'un les cultes non catholiques sera attaché au service de la maison
lorsque les besoins l'exigeront. Deux heures au moins par jour seront
réservées aux condamnés pour l'école, les visites et la lecture de
livres, dont une commission de surveillance déterminera le choix. Les
condamnés âgés de soixante-dix ans et ceux qui auront subi pendant douze
ans la peine le l'emprisonnement cellulaire, continueront à être séparés
pendant la nuit, mais ils travailleront en commun et en silence pendant
le jour. La bastonnade, en vigueur encore dans nos bagnes, sera
supprimée; les punitions que le préposé en chef de chaque prison pourra
infliger sont celles-ci: la cellule obscure, la privation du travail, la
mise au pain et à l'eau, une retenue sur la part qui aurait été allouée
au condamné sur ses travaux.
Il y a, dans ce projet de loi, un mélange des deux systèmes sur la
valeur duquel il est impossible de se prononcer; l'expérience seule
pourra démontrer ses avantages et ses inconvénients. Mais s'il est vrai
que le plus grave reproche adressé au système d'_Auburn_ soit le contact
des condamnés et la funeste influence qu'ils pourront exercer l'un sur
l'autre en rentrant dans le monde, pourquoi y exposer précisément les
plus grands coupables? Si la loi du silence est si difficile à faire
observer, même à l'aide des répressions immédiates et corporelles, sur
quels moyens compte-t-on pour y soumettre des hommes, chez lesquels la
tentation de parler, la curiosité seront d'autant plus éveillées, que
leur séquestration aura été plus longue?
Mais ne faisons pas de probabilités, elles sont inutiles. Le projet de
loi adopte un système d'emprisonnement tellement rigoureux, qu'il faut y
renoncer après douze ans de pratique. Pour appliquer ce système, une
somme immense est demandée. Nous ne voulons pas rechercher si, en
éveillant chez les prisonniers les sentiments de l'honneur et du devoir;
si, en distribuant des médailles de bonne conduite, comme le faisait M.
Marquet-Vapelot quand il dirigeait la prison centrale de Loos; si, en
passionnant les condamnés pour le devoir, comme le fit M Elam-Lynds,
directeur du pénitencier d'_Auburn_, qui fait bâtir, sur les bords de
l'Hudson, la vaste prison de Sing-Sing par les prisonniers eux-mêmes,
qui devaient y être renfermes; si, par un système de sociabilité enfin,
plutôt que par un système contraire, il eût été possible de moraliser
les criminels; ce serait là, en tout cas, une chose fort difficile, et
on ne se soucie guère d'aborder de pareilles difficultés. Mais le
système du gouvernement et de la commission une fois adopté, nous
demandons si l'heure n'est pas venue de commencer en même temps la
réforme pénitentiaire par les améliorations sociales, et si après s'être
occupé, tant bien que mal, de l'homme qui a failli, il ne faut pas
s'occuper enfin de celui qui est sur le point de faillir, il est beau
sans doute de s'efforcer de faire du criminel un honnête homme, mais il
serait mieux encore d'empêcher l'homme encore honnête de devenir
criminel.
Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux.
(2e article.--Voir tome III, page 43.)
Nous avons fait connaître que, de toutes les particularités de
l'histoire naturelle de l'hydre, celle qui a d'abord fixé à juste titre
et plus spécialement l'attention de l'auteur de ces nouvelles
recherches, était la reproduction de cet animal qui se fait
naturellement ou expérimentalement de trois manières, c'est-à-dire par
bourgeonnement, par division et par production de véritables oeufs. Les
corps reproducteurs de ce zoophyte sont donc, de même que chez beaucoup
d'autres animaux inférieurs rapprochés des plantes, sont, disons-nous,
des bourgeons ou gemmes, des fragments ou boutures, et des oeufs
auxquels les physiologistes donnent actuellement le nom d'_ovules_, pour
des raisons très-valables que nous devrons mentionner, en parlant
bientôt des oeufs des hydres.
Nous avons déjà constaté que les bourgeons étudiés à leur première
apparition ne présentent aucun indice d'un genre spécial distinct
analogue à l'utricule primordiale des végétaux, ou au germe qu'on a
découvert dans ces derniers temps dans l'oeuf de la plupart des animaux
même les plus élevés et dans celui même encore de l'espèce humaine Nous
savons enfin que le bourgeon de l'hydre est, dès son origine première,
un embryon formé par une extension vitale du sac stomacal de la mère. Il
n'en est pas de même à l'égard de l'un des plus petits fragments de cet
animal, susceptible de devenir un nouvel individu, puisque ce fragment,
si petit qu'il soit, mais encore reproductif, étant tout à fait séparé
du corps de l'hydre mère, ne peut recevoir d'elle aucun suc nutritif
propre à favoriser son développement. Le fragment ou cette bouture qui
se présente, dit l'auteur, sous forme d'une sorte d'oeuf bouturaire,
diffère cependant d'un oeuf véritable, parce qu'il germe de suite,
tandis que la germination de l'oeuf n'a lieu qu'à la fin de l'hiver et
au commencement du printemps. Aussi le fragment ou la bouture
très-petite de l'hydre a-t-il été considéré comme étant, dès le premier
jour même, un véritable _embryon bouturaire_, et c'est sous ce rapport
qu'il ressemble à l'embryon gemmulaire, c'est-à-dire provenant d'un
bourgeon ou gemme.--Les individus entiers qui proviennent d'une bouture
ou d'un bourgeon n'ont donc point passé par l'état d'oeuf. Ils sont de
suite embryons, et, aussitôt que ce développement embryonnaire est
complet, ils fonctionnent dans leur espèce comme des animaux plus ou
moins parfaits dans leur nature après la naissance.
Abordons maintenant l'histoire de l'oeuf de l'hydre et du polype qui en
provient. Ce corps reproducteur, déjà trouvé et décrit par Bernard de
Jussieu en 1743, par Tremblay en 1744, et par Roesel en 1755, avait été
méconnu par ces trois observateurs. Pallas l'avait bien caractérisé et
décrit de nouveau en 1766. Le docteur Wagler de Brunswick en avait
recueilli plusieurs qui étaient collés soigneusement sur divers corps
fluviatiles, et les avait figurés en 1777. Schrank et Schveigger, l'un
en 1803 et l'autre en 1820, doutèrent de la réalité de cet oeuf, parce
que l'hydre n'a pas d'organes sexuels. Enfin M. Ehrenberg, reprenant
tous les travaux de ses prédécesseurs, les décrivit plus exactement et
en donna des figures excellentes qui ne concordent pas cependant avec
celles de Wagler ni avec celles de l'auteur des nouvelles recherches.
Nonobstant l'exactitude des observations et des déterminations
scientifiques de naturalistes aussi recommandables que Pallas, Wagler et
M. Ehrenberg, quelques zoologistes qui s'occupent en France de l'étude
des organismes inférieurs du règne animal, doutaient encore de la
réalité de l'oeuf de l'hydre et se refusaient à admettre comme certains
les résultats des recherches nombreuses et très-consciencieuses de M.
Laurent. Les trois objections qui lui étaient faites étaient ainsi
formulées: selon les uns, l'oeuf de l'hydre n'était autre chose qu'un
gemmule ou bourgeon hibernal. Les autres, contrairement à ses
déterminations, soutenaient que l'oeuf de l'hydre, pour qu'on fût fondé
à le considérer comme un véritable oeuf, devait être composé comme celui
de la très-grande majorité et même de la totalité des animaux. Enfin les
troisièmes avançaient que les oeufs d'hydre qui sont réellement épineux
ou dépourvus d'épines devaient appartenir à deux espèces différentes.
Ces trois objections ont ainsi provoqué des réponses péremptoires, sous
le titre de _Remarques sur trois questions encore agitées de nos jours
relativement à l'oeuf de l'hydre_. Voici les principaux arguments de
l'auteur des recherches nouvelles, que présentait à leur appui les
preuves matérielles des faits qu'il confirmait et de ceux qu'il
découvrait: «Nous nous déterminons, dit-il, à présenter ces remarques
sur des questions, les unes en partie résolues par nos prédécesseurs,
les autres non encore attaquées avec des principes, en raison de leur
importance, lorsqu'on les rattache aux sciences zoologiques,
c'est-à-dire à l'anatomie, à la physiologie comparée et à l'histoire
naturelle des animaux.»
_Question de l'existence ou de la réalité de l'oeuf de l'hydre_.--«Le
principe au moyen duquel ou eût pu résoudre de suite cette première
question est certainement que dans la très-grande majorité des animaux
plus ou moins connus, lors même qu'ils se reproduisent par des bourgeons
et par des boutures, ils doivent encore se propager par de véritables
oeufs; ce qui se réduit à dire avec Harvey, et dans un sens plus
explicite; _Tout être vivant se reproduit par oeuf._
«L'hydre, déjà reconnue comme animal gemmipare et fissipare, aurait été
trouvée de suite ovipare, et il n'eut jamais dû y avoir le moindre doute
à cet égard, si tous les auteurs, qui ont émis des opinions diverses sur
ce sujet, eussent procédé comme on le doit dans des sciences
d'observation.
«Pour bien constater la réalité des oeufs de l'hydre, il fallait éviter
de les confondre: 1º avec les boutures, ce qui était facile; 2° avec les
bourgeons, ce qui présentait quelques difficultés en raison de ce que
ces deux sortes de corps reproducteurs, qui se forment dans les mêmes
endroits du corps, pouvaient être considérés comme deux sortes de
bourgeons, l'un estival et l'autre hibernal. Dans ces derniers temps,
les personnes qui ont adopté, sans examen préalable, la théorie
ovologique de H. Wagner (4), et auxquelles nous démontrions que l'oeuf
de l'hydre est une ovule simple et univésiculaire, opposaient à cette
détermination que ce prétendu oeuf n'est autre chose qu'un bourgeon ou
gemmule hibernal.
[Note 4: Dans cette théorie, incomplète parce qu'elle ne groupe pas tous
les faits actuellement connus, tout ovule animal, ou oeuf pris dans
l'ovaire, est composé d'un premier noyau appelé tache germinative et
contenu dans une vésicule très-petite dite du germe, qui est elle-même
renfermée dans une autre vésicule plus grande et remplie de jaune.]
«Le doute sur la réalité de l'existence de ce véritable oeuf doit être
attribué à plusieurs causes qui sont; 1° la rareté des occasions qu'on a
eues jusqu'à ce jour de se les procurer; 2º les empêchements que les
observateurs ont éprouvés, alors qu'il s'agissait de compléter leurs
recherches sur ce point, et 3º la préoccupation de ceux qui niaient les
oeufs parce que l'hydre n'a pas d'organes sexuels, ou parce que ces
oeufs ne sont pas composés comme ceux des autres animaux.
«En constatant que ces trois causes réunies ont pu retarder _pendant un
siècle_ une détermination scientifique, qui n'offre pas cependant de
difficultés trop grandes, on est naturellement conduit à penser qu'il
n'y avait qu'à savoir mieux recueillir les oeufs, qu'à compléter les
observations et faire des expériences, et enfin qu'à savoir interpréter
les faits à l'aide de principes certains, pour résoudre cette première
question.»
C'est ce que l'auteur a dû faire et en quoi il nous semble avoir réussi.
«Au reste, ajoute-t-il, la question de l'existence de l'oeuf de l'hydre,
déjà résolue affirmativement par Pallas et par Wagler, a été tellement
éclairée par M. Ehrenberg en 1737, qu'on a peine à croire qu'il se soit
encore trouvé en 1839, zoologistes qui aient voulu les considérer comme
des bourgeons hibernaux.»
_Question de la composition de l'oeuf de l'hydre_.--Cet oeuf sera-t-il
composé comme celui d'une poule et comme ceux d'un très-grand nombre
d'animaux? c'est-à-dire, aura-t-il, en faisant abstraction du blanc, un
jaune renfermant une vésicule et une tache du gemme? ce dévrait être
aussi d'après les vues théoriques de R. Wagner et de ceux qui les ont
adoptées.
Mais en cherchant à vérifier ou à appliquer ces vues théoriques à
l'étude de la composition des oeufs des hydres, observés depuis leur
première apparition jusqu'à leur sortie du corps de la mère, on peut
démontrer directement par l'observation et par l'expérience: 1º que les
oeufs des hydres sont de véritables corps ovoformes composés d'une
substance plastique renfermée dans une coque; 2º que ces oeufs sont
univesiculaires et n'offrent point à leur centre une vésicule et une
tache germinative, 3º que la substance plastique qu'ils renferment est
elle-même germinative et non entourée d'une substance et d'une enveloppe
vitelline ou d'un jaune; 4º qu'aucun fait ne permet jusqu'à présent de
regarder ces oeufs d'un animal très-inférieur comme offrant quelque
analogie avec les gemmes libres des plantes, et 5° que la composition
univésiculaire des oeufs des hydres, de ceux des spongilles, de ceux
encore de plusieurs vers intestinaux dépourvus d'organes sexuels, et
probablement de beaucoup d'autres animaux très-inférieurs, ne permettent
plus d'accepter comme valable la théorie ovologique de R. Wagner.
La solution de cette deuxième question est d'une très-grande importance,
lorsqu'on étudie comparativement, comme on le fait de nos jours, tous
les oeufs des animaux depuis l'homme jusqu'à l'éponge, c'est-à-dire en
examinant sous le rapport de leur composition les oeufs des vertébrés,
ceux des articulés, et enfin ceux des mollusques et des animaux rayonnes
ou zoophytes. Nous verrons bientôt comment doit, être faite cette
démonstration de la simplicité de l'oeuf de l'hydre.
_Question de la spinosité de l'oeuf de l'hydre_.--Il ne reste plus à
résoudre que la troisième question, celle de la forme épineuse ou non
épineuse de cet oeuf. Le lecteur aura bientôt sous les yeux les figures
des deux aspects principaux de l'extérieur de cet oeuf, tels que les
observateurs les ont constatés et décrits. Cette question, encore
pendante en novembre 1842, paraissait susceptible d'une solution
prochaine. En effet, dès le printemps de 1843, une étude comparative
d'oeufs épineux recueillis à Rennes, et de ceux non épineux recueillis
dans les environs de Paris, avait donné les moyens de constater la
réalité de ces deux formes. Il ne s'agissait plus que de déterminer si
elles appartenaient à deux espèces différentes. En redoublant
d'attention, l'auteur des nouvelles recherches croit enfin être parvenu
à bien reconnaître que les hydres qui, à Rennes, pondent des oeufs
épineux, en font aussi qui ne le sont nullement, et que les hydres des
environs de Paris, dont les oeufs se montrent le plus souvent dépourvus
d'épines, ont cependant quelquefois une spinosité plus ou moins
prononcée, ce qui porte à croire que les individus appartenant à une
seule et même espèce font des oeufs dont l'aspect extérieur varie depuis
l'état presque lisse de la surface, jusqu'à la forme épineuse la mieux
caractérisée.
On peut juger très-facilement, par cet exposé très-succinct des
questions attaquées et résolues, combien l'étude de la reproduction du
polype d'eau douce, qui présentait encore un grand nombre de points très
obscurs, avait besoin d'être reprise en sous-oeuvre et d'être traitée
avec toutes les précautions convenables. Ces précautions, on doit bien
le penser, devaient être non-seulement un très-grand nombre
d'observations directes, mais encore des expériences nouvelles et bien
instituées; et il fallait encore que l'esprit de l'investigateur, à
l'abri de toute préoccupation, fût familiarisé avec les vrais principes
qui permettent de bien interpréter les faits considérés d'abord
isolément, et ensuite dans leurs rapports avec tous les autres faits
collatéraux du même ordre.
Après avoir étudié minutieusement à part chaque sorte de corps
reproducteur, il fallait procéder à leur examen comparatif, en
multipliant les observations et les expériences, jusqu'à ce que les
résultats de cet examen pussent être considérés comme des faits généraux
et constants. C'est ce qui devait être tenté, et c'est en effet ce qui a
été exécuté. Nous ne pourrons indiquer ici que les principaux détails de
ces observations, qui ont demandé une patience et une persévérance
extrêmes, et surtout des expériences ingénieuses auxquelles il fallait
avoir recours; mais nous signalerons à nos lecteurs le principe qui a
dominé ce travail, parce qu'il est à la fois très-philosophique et
éminemment pratique. Ce principe repose sur le fait généralement connu,
qu'au fur et à mesure que des organes chargés de fournir des corps
reproducteurs se compliquent ou se simplifient, ces corps doivent se
compliquer ou se simplifier eux-mêmes. Ce fait, que les botanistes et
les horticulteurs ont si bien démontré en étudiant comparativement les
diverses sortes de fruits ou graines depuis les plus compliqués dans la
série des plantes phanérogames, jusqu'aux plus simples, qui sont les
spores ou séminoles des végétaux cryptogames, ce fait si généralement
connu devait faire soupçonner que les oeufs des animaux, qui ont à peu
près la même composition dans la très-grande majorité des espèces,
pourraient cependant être plus simples dans les organismes inférieurs du
règne animal, qu'on sait parfaitement, de nos jours, être
très-rapprochés des végétaux les plus inférieurs. Pourtant les
ovologistes modernes, qui ne devaient et ne pouvaient ignorer ce fait si
usuellement connu, le passaient sous silence et se laissaient aller à
des vues générales incomplètes, parce qu'elles n'embrassaient pas la
généralité des diverses sortes de corps reproducteurs des animaux
(oeufs, bourgeons et boutures) qu'il fallait pourtant savoir grouper
systématiquement pour en avoir une première conception générale.
Les réflexions que nous venons d'exposer à nos lecteurs sont sans doute
suffisantes pour leur faire comprendre toute l'importance de l'étude
approfondie de l'oeuf du polype d'eau douce que l'on avait d'abord pris
pour une plante.
[Illustration.]
Les principaux traits de cette étude approfondie sont exprimés par une
série de figures dont l'explication simplifiera et facilitera
considérablement l'intelligence des faits nombreux et pleins d'intérêt
qu'elle embrasse.
Le premier individu figuré à côté porte en même temps un oeuf qui
commence à se former à la base du pied, et un bourgeon naissant situé un
peu plus haut; l'oeuf est toujours jaune, même au premier moment de son
apparition. La substance globulineuse qui s'agglomère sur ce point est
située outre les deux peaux. Elle produit une tumeur d'abord peu
saillante et à base élargie, qui ne communique point avec la cavité de
l'estomac. On distingue ainsi facilement, à la vue simple, et encore
mieux à la loupe, cette première différence bien tranchée entre l'oeuf
et le bourgeon.
La deuxième figure représente une deuxième hydre qui ne porte encore
qu'un seul oeuf, toujours à la base du pied, et en même temps un
bourgeon exceptionnel. Cet oeuf et le bourgeon sont un peu plus avancés
dans leur développement, et saillent davantage au-dessus du niveau de la
peau externe.
[Illustration.]
Dans le troisième individu, on voit toujours sur le même endroit du
corps un bourgeon très-avancé dans son développement, et un seul oeuf
qui forme une tumeur encore plus saillante. Cette tumeur distend
beaucoup la peau externe de l'animal, qui sera bientôt déchirée et
ouverte pour laisser sortir l'oeuf.
[Illustration.]
La quatrième hydre, qui avait été colorée en rouge, porte en même temps
deux oeufs, qui se sont encore formés à la base du pied. L'un de ces
oeufs, soulève encore la peau de l'animal, dont la déchirure est
imminente, tandis que l'autre, qui s'est formé sur le point du corps de
la mère, diamétralement opposé au premier oeuf, ne s'est montré qu'après
lui, et n'est encore arrivé qu'au tiers de sa formation.
La cinquième figure représente un fragment de tige de ceratophyllum
(plante fluviatile) sur laquelle sont posées trois hydres, dont la plus
grande porte autour de la base du pied quatre oeufs disposés en croix.
Trois de ces oeufs peuvent être vus, et l'on reconnaît que celui de
droite a déjà déchiré la peau de la mère, qui, s'étant retirée et
contractée, forme, au-dessous de cet oeuf encore continu, un bourrelet,
auquel Roesel donnait le nom de piédestal de l'enflure. Cet observateur
considérait cet oeuf comme une maladie du polype. Une deuxième hydre,
vue en dessus, dont on ne distingue plus les bras, se meurt entourée des
quatre oeufs qu'elle a pondus et agglutinés autour d'elle. La troisième
hydre, fixée sur la lige de ceratophyllum, est vue de profil; ses bras
sont très-raccourcis; elle n'a autour d'elle que deux oeufs, qu'elle a
agglutinés sur la plante. A côté de la grande hydre est encore
représenté un petit fragment de tige de ceratophyllum, auquel était
agglutiné un seul oeuf.
Cette série des cinq premières figures est destinée à exprimer les
aspects divers sous lesquels se présentent les hydres qu'on recueille à
la campagne sur la fin d'octobre et dans le courant de novembre, et qui
se reproduisent régulièrement à cette époque de l'année par des oeufs
toujours formés successivement à la base du pied, autour de laquelle ils
adhèrent plus ou moins longtemps. Ces oeufs ne se sont point montrés
épineux sur les hydres des environs de Paris. Quelquefois ils se
détachent, du corps de la mère et tombent au fond de l'eau, ou bien
l'hydre qui les a pondus les agglutine autour de son corps par un
procédé que nous décrirons bientôt.
Nous avons vu précédemment qu'une nourriture très-abondante avait
produit sur les hydres, qu'on élève dans des vases chez soi, une
exubérance de bourgeonnement qui s'effectuait sur tous les points de
leur corps. Il était naturel de penser que la même cause pourrait
déterminer une exubérance de production d'oeufs également formés sur
tous les points du corps des hydres qui ont déjà bourgeonné pendant la
belle saison.
Cette expérience eut le plus grand succès, et elle a fourni des
résultats de la plus grande importance pour l'anatomie et la physiologie
comparée.
Le corps des hydres très-abondamment nourries pendant toute la belle
saison se recouvrit, sur la fin d'octobre et en novembre, d'un
très-grand nombre de tumeurs qui ne ressemblaient point toutes
exactement à celles qu'on observe sur les hydres recueillies à la
campagne à la même époque, et qui donnent des oeufs en général tous
féconds. L'expérimentateur croit, au premier abord, que toutes les
tumeurs qui recouvrent à cette époque de l'année le corps des hydres
élevées chez lui sont toutes de véritables oeufs, ce qui n'est vrai
qu'en partie, il y a, le plus souvent, deux phénomènes, qui, se
produisant en même temps, jettent l'observateur dans un grand embarras.
Il faut, dans ce cas, une observation très-attentive et des précautions
minutieuses pour bien distinguer les deux faits qui sont entremêlés et
qui semblent se compliquer réciproquement par leur coexistence.
[Illustration.]
Voici comment on parvient à cette distinction: il faut se rappeler que
le corps des hydres, exposé aux premiers froids, se recouvre souvent de
tumeurs pustuliformes, qui sont, en général, claires et acuminées,
tandis que les tumeurs qui deviendront des oeufs, sont jaunes ou
jaunâtres depuis le premier moment de leur apparition. L'individu figuré
à côté est un de ceux qui portent seulement des oeufs qui sont encore à
l'état naissant. Cet individu avait été coloré en rouge. Un bourgeon,
qu'il porte en outre des oeufs, offrait la même couleur que le corps de
sa mère, tandis que les oeufs étaient jaunes.
Le cas le plus embarrassant est celui dans lequel les hydres portent en
même temps des pustules qui deviennent jaunâtres au moment on elles vont
crever, et des tumeurs jaunes qui sont de véritables oeufs. La figure
placée ici représente un de ces individus couvert en même temps d'oeufs
et de pustules et figuré au moment ou deux de ces pustules viennent de
crever. On voit sortir de chacune d'elles des corpuscules en mouvement.
Ces corpuscules nageant dans un fluide constituent-ils le moyen par
lequel les oeufs sont rendus féconds? Dans ce cas, les tumeurs
pustuliformes devaient être considérées non plus comme une maladie, mais
bien comme une sorte d'organe mâle transitoire. Telle était la question
qu'il fallait poser et résoudre, et pour la solution de laquelle les
expériences nouvelles instituées par l'auteur fournissaient tous les
éléments nécessaires.
[Illustration.]
L'isolement et l'observation attentive d'un très grand nombre
d'individus recouverts de tumeurs, et leur distribution en trois
catégories ont fourni les résultats suivants, qui donnent la solution
satisfaisante de la question importante relative à l'existence des deux
sexes chez le polype d'eau douce:
1º Les hydres isolées, qui ne portaient que des tumeurs jaunes sur tout
le corps, ont produit un grand nombre d'oeufs qui, dans un très-grand
nombre de cas, étaient tous féconds;
[Illustration.]
2° Celles qui n'avaient que des pustules n'ont rien produit, et n'ont
point cherché à se rapprocher de celles qui ne portaient que des tumeurs
jaunes destinées à devenir des oeufs féconds. Un peut produire à
volonté, dans toutes les saisons, le développement des pustules, qui
sont réellement une maladie des hydres, dont elles guérissent presque
toujours. Un individu figuré à côté porte de ces pustules en voie de
guérison. L'une de ces tumeurs va se transformer en bourgeon. Chez
l'individu dont la figure suit, la guérison des pustules est encore plus
avancée. L'auteur n'a jamais vu des oeufs se former sur le lieu même de
ces pustules en voie de guérison;
3º Les hydres, qui portaient en même temps des pustules et des oeufs, se
sont comportées comme des mères atteintes d'une maladie qui ne les
empêche pas de produire des oeufs moins nombreux seulement, qui même,
dans plusieurs cas, n'étaient pas féconds. L'auteur a mis le plus grand
soin à s'assurer qu'aucune de ces tumeurs ne réunissait en même temps le
fluide corpusculifère des pustules et la substance jaune qui constitue
les oeufs, ce qui ne permet pas de croire que le point du corps d'une
hydre qui produit un oeuf serait en quelque sorte hermaphrodite,
c'est-à-dire une sorte d'organe bisexuel transitoire.
La deuxième série des quatre figures que nous venons d'expliquer suffit
pour indiquer toute l'importance de l'expérience qui fait recouvrir tout
le corps des hydres des deux sortes de tumeurs au moment de leur
reproduction par oeufs, et l'importance plus grande encore de la
solution des questions curieuses que cette expérience a dû soulever.
Voici maintenant comment une hydre mère, non atteinte de la maladie
pustuleuse, et dont tout le corps recouvert en novembre d'un très-grand
nombre d'oeufs de diverses grandeurs, se conduit pour les déposer et les
agglutiner aux divers corps sous-fluviatiles sur lesquels elle est
placée au moment de la ponte.
[Illustration.]
La première figure placée ci-dessous représente une de ces mères
recouverte d'oeufs depuis la base du pied jusqu'au haut du corps, qui,
observée pendant que son corps est encore allongé, montre neuf oeufs
visibles dans cette position, encore espacés et éloignés du lieu sur
lequel ils seront déposés.
Le deuxième individu qui suit, qui avait été coloré en rouge, est encore
une mère couverte d'oeufs qui sont déjà moins espacés et moins éloignés
du sol, parce qu'elle commence à se contracter et à se baisser pour les
déposer.
[Illustration.]
Les trois autres figures qui suivent expriment trois principaux aspects
de ces hydres-mères, qui, contractant de plus en plus leurs bras et
leurs corps, élargissent en même temps leur pied, sou la substance
agglutinante et brune auquel sont déposés les oeufs de moins en moins
espacés et tous ramenés à peu près au même niveau. Dans deux de ces
figures les hydres mères sont vues de profil. La troisième représente
une vue en dessus. Ces hydres-mères ne tardent pas à mourir ainsi
entourées d'un cercle d'oeufs agglutinés autour d'elles.
Il arrive pourtant quelquefois, lorsque le nombre des oeufs pondus n'est
pas trop considérable, il arrive, dit auteur, que l'épuisement produit
par ce genre de reproduction ne détermine pas immédiatement la mort de
l'hydre mère, et il a eu l'occasion d'en observer quelques-unes qui,
après avoir pondu deux, trois, quatre ou cinq oeufs, se sont encore
relevées et ont été se placer dans un autre lieu non éloigné.
[Illustration.]
Les deux figures placées à côté représentent des hydres mères de
grandeur naturelle, dont l'une, encore placée autour de ses oeufs, s'est
relevée en allongeant son corps et ses bras, tandis que l'autre, après
s'être allongée, s'est un peu éloignée de son entourage d'oeufs.
Celle-ci offre une particularité remarquable en ce qu'elle a poussé au
bas du corps un bourgeon qui s'est transformé en un deuxième pied aussi
long que le premier. Ces deux hydres mères ont vécu encore plusieurs
jours, mais elles ont fini par mourir.
D'après un très-grand nombre d'observations, les oeufs toujours
jusqu'ici non épineux, qui ont été fournis par les hydres recueillis aux
environs de Paris, ont dû être distingués, comme les bourgeons, en oeufs
normaux, c'est-à-dire formés à la base du pied, et en oeufs
exceptionnels qui se forment sur tous les points du corps, depuis sa
base jusqu'aux environs de la bouche. L'auteur n'a jamais vu des oeufs
exceptionnels succédant à des pustules et correspondant aux bourgeons
exceptionnels développés sur le siège même de chacune des tumeurs
pustuliformes après leur guérison.
Pour compléter cette histoire si intéressante de l'oeuf du polype d'eau
douce, il faut avoir égard aux formes véritablement épineuses qui ont
été bien constatées par Roesel, qui a donné des figures de ces oeufs
recouverts d'épines droites, il par M. Ehrenberg, qui les représente
comme étant recouverts d'épines bifurquées à leur sommet. Ces deux
sortes le formes épineuses des oeufs de l'hydre sont exprimées par les
figures de ces deux auteurs, qui sont ici à l'appui du texte.
[Illustration.]
Lorsqu'un oeuf non épineux, fraîchement pondu, est observé sous le
microscope, il se présente sous forme d'une substance plastique
globulineuse, enveloppée d'une pellicule fine. Dans le cas où l'un de
ces oeufs non épineux se montre, plusieurs jours après la ponte, revêtu
d'une coque brune jaunâtre par la condensation de sa pellicule
extérieure, et lorsqu'on le fait crever sous le microscope, on en voit
sortir la substance globulineuse translucide qu'il contient.
[Illustration.]
Les figures à côté expriment l'aspect de l'oeuf fraîchement sorti de la
peau, et celui d'un autre oeuf pondu depuis quelques jours et écrasé
pour en étudier la coque et le contenu.
Mais, de toutes les parties de l'histoire de l'oeuf du polype d'eau
douce, celle qui nous a paru la plus intéressante est sans contredit
l'élude microscopique de cet oeuf, qui, dès le premier moment de son
apparition, n'est qu'un petit amas de substance plastique étendue en
nappe entre les deux peaux, et qui ne forme une tumeur hémisphérique (V.
la figure) que lorsque cet amas de substance plastique a acquis environ
le quart ou le tiers de la grosseur qu'il aura plus tard. Cet oeuf est
donc primitivement sans forme, et ne devient graduellement sphérique
(Voyez la 2e figure à côté) qu'en s'approchant du moment de la ponte.
C'est en observant bien attentivement sous le microscope cet oeuf depuis
le premier moment de sa formation jusqu'à celui de son expulsion du
corps de la mère, qu'il fallait démêler l'existence d'une vésicule
primordiale contenant la tache du germe et entourée d'une autre
substance; mais l'observation la plus attentive et réglée un très-grand
nombre de fois n'ayant pu permettre de voir qu'une seule substance
homogène et globulineuse, l'auteur des nouvelles recherches s'est cru
fondé à en conclure que toute cette substance est elle-même le véritable
germe qui n'a pas besoin d'une deuxième et d'une troisième substances
pour son développement. L'aspect de l'oeuf, étudié microscopiquement,
est ici rapproché de celui d'une tumeur pustuliforme dont la base est
toujours large, et dont le sommet percé laisse sortir les corpuscules en
mouvement; on peut ainsi bien reconnaître les différences qui existent
entre les oeufs et les pustules.
[Illustration.]
Il n'est pas possible de préciser rigoureusement le premier moment du
travail embryonnaire qui convertira le contenu de ces oeufs en nouveaux
individus. Ce travail ou le développement des embryons formés dans ces
oeufs diffère de celui du développement des bourgeons, qui sont des
embryons nus, mais il ressemble au développement des boutures
très-petites qui, après s'être arrondies, prennent l'aspect d'un oeuf
sans coque. L'embryon bouturaire, de même que l'embryon ovulaire,
c'est-à-dire développé sous la coque de l'oeuf, ne devant être autre
chose qu'un sac stomacal d'abord sans bouche et sans bras, il a fallu
porter ces embryons sous le microscope pour découvrir le mécanisme
physiologique de la formation de ce sac stomacal, qui constitue à lui
seul tout l'animal; mais la coque de l'oeuf, d'un brun jaunâtre, n'est
que très-peu translucide; il a donc fallu comprimer les oeufs en voie de
développement pour les rendre un peu transparents, et se déterminer à en
ouvrir un très-grand nombre et les comparer aux embryons bouturaires.
Ces observations microscopiques ont montré que l'intérieur de la
substance homogène contenue dans l'oeuf se résout en un certain nombre
de grandes vésicules qui, venant à crever en dedans, laissent une cavité
qui sera l'estomac, pendant que toute la substance plastique qui
circonscrit cette cavité stomacale se transforme en tissu charnu
très-mou qui forme les deux peaux des parois du sac stomacal.
[Illustration.]
Trois figures placées ici sous les yeux présentent les trois principaux
aspects du travail embryonnaire des petites hydres formées dans un oeuf.
Ces trois principaux aspects ont été déduits d'un très-grand nombre
d'observations d'oeufs sacrifiés pour cette étude. Deux de ces figures
montrent, en outre du noyau formé par les vésicules intérieures, les
rudiments des bras qui, malgré l'étroitesse de l'espace, ont commencé à
pousser lorsque l'embryon est encore dans l'oeuf, ce qui est mis en
évidence lorsqu'on assiste à l'éclosion de l'oeuf. Il est probable que
l'embryon arrivé à terme exerce des mouvements d'expansion qui font
éclater l'oeuf, et la fente qui en résulte devient l'ouverture par
laquelle les petits peuvent sortir, en présentant tantôt et le plus
souvent la bouche entourée de ses bras, et tantôt l'extrémité, opposée,
qu'on pourrait confondre avec une bouche non encore pourvue de ses bras.
[Illustration.]
La figure mise sous les yeux représente cinq oeufs fixés sur des tiges
de ceratophyllum, desquels on voit sortir les petits, dont l'un (le plus
à droite) présente le pied, tandis que les autres se montrent au dehors
ayant leur bouche garnie de bras plus ou moins allongés.
Le coup d'oeil rapide que nous venons de jeter sur l'histoire de la
reproduction de l'hydre suffit pour démontrer bien clairement qu'il
existe des animaux véritablement rapprochés des plantes, à cause de la
multiplicité et de la diversité de leur propagation. Nonobstant leur
ressemblance très-grande avec les végétaux, les polypes, dont l'hydre ou
polype d'eau douce est citée ici comme type ou modèle de ce degré de
l'animalité, n'en sont pas moins, sous tous les autres rapports, de
véritables animaux, et ne doivent point être rangés dans un prétendu
règne intermédiaire à ceux-ci et aux véritables plantes. Sans nul doute,
la véritable limite entre l'animalité et la végétabilité ne peut encore,
dans l'état actuel des sciences naturelles, être déterminée d'une
manière rigoureuse, parce qu'à ce point de contact des deux règnes
organiques de la nature, un voile épais couvre le grand mystère de la
vie réduite à son expression la plus simple. Les physiologistes et les
naturalistes, doués, du génie de l'investigation, ne pourront
probablement attaquer cette grande question, restée jusqu'à ce jour
problématique, que lorsque les progrès de la physique des corps
organisés auront permis de formuler la loi générale des phénomènes de
l'électricité, du magnétisme, de la chaleur et de la lumière surtout qui
nous fournit le calque des formes. Déjà les physiciens et les chimistes
sont disposés à diriger tous leurs efforts vers la découverte de cette
loi générale des grands phénomènes qui semblent présider à toutes les
manifestations de la vie, et nous devons espérer que tous les pas faits
dans cette direction, quelque petits qu'ils soient, feront avancer
lentement et sûrement l'esprit humain qui ose, de nos jours, s'aventurer
dans l'explication spéculative de l'universalité des phénomènes
naturels.
Mais hâtons-nous de revenir à notre animal-plante, à notre polype d'eau
douce, qui, par la simplicité de son organisation, nous a entraînés dans
un coup d'oeil sur la question très-complexe de la subordination du
phénomène mystérieux de la vie, aux quatre agents universels que les
physiciens veulent ramener à l'unité.
Cette petite digression, que nos lecteurs voudront bien nous pardonner,
n'en est point une à la rigueur, car nous aurons à leur parler un jour
de la manière dont le polype d'eau douce est affecté par la lumière, et
à examiner comment on a pu croire qu'il voyait, en quelque sorte, sans
yeux. Cet autre point de l'histoire de l'hydre n'a point encore été
approfondi, et mériterait bien de l'être. L'auteur des nouvelles
recherches nous paraît l'avoir négligé complètement, on peut-être a-t-il
été forcé de passer sous silence les observations qu'il a recueillies,
parce qu'elles n'ont point encore fourni des résultats satisfaisants. Il
nous semble qu'il aurait dû s'appesantir davantage sur un certain nombre
de faits qu'il n'a considéré que comme accessoires à ses recherches, et
qui pourtant, considérés chacun à part et en eux-mêmes, doivent avoir
une très-grande importance en physiologie comparée.
Ces faits, que nous ne devons point passer sons silence, et sur lesquels
l'auteur n'a présenté qu'une notice, dans laquelle sont résumés les
résultats de ses expériences, sont relatifs à la coloration, aux
monstruosités, aux greffes et à la production de la maladie pustuleuse
de l'hydre. Les détails que ce premier expose de résultats nous promet
seront, sans nul doute, publiés plus ou moins prochainement, et nous en
rendrons compte à nos abonnés en temps opportun. Quoique la notice sur
cette partie de l'histoire naturelle du polype d'eau douce soit
très-succincte, nous ne la donnerons point, et nous nous réservons de la
publier lorsque les principaux détails des expériences faites à ce sujet
auront été représentés par des figures qui abrègent toujours et
simplifient considérablement la conception et la démonstration des
faits. Mais tout en faisant les réserves que nous venons de motiver,
nous pensons qu'il convient, dès à présent, de faire pressentir toute
l'importance que réclame l'étude des monstruosités et des greffes du
polype d'eau douce, qui aura peut-être encore, sous ce double rapport,
de nouveaux traits de ressemblance avec les végétaux. On sait en général
que l'art de la culture produit et perpétue les monstruosités végétales,
et que les greffes des plantes sont un point de physiologie végétale sur
lequel les botanistes les plus célèbres ne sont pas encore d'accord.
L'étude expérimentale des greffes animales pourra peut-être apporter
quelques lumières sur ce point litigieux, qui nous semble, au reste,
devoir être éclairci lorsque la discussion entre deux savants
académiciens, MM. Mirbel et Gaudichand, sera vidée.
Nous ne devons plus dire qu'un seul mot à l'égard du pressentiment de
l'importance qu'il conviendra d'attacher à la production expérimentale
des monstruosités du polype d'eau douce. Cette importance serait énorme
si l'on pouvait parvenir à produire de cette manière la transformation
d'une espère en une autre; aussi l'auteur des nouvelles recherches
semble avoir eu en vue d'étudier cette question, qui fait partie de
l'histoire du développement complet des corps organisés. Mais toutes les
monstruosités viables qu'il a provoquées ou produites par division ou
par greffe n'ont pas pu encore être propagées par voie de génération; et
en observant attentivement pendant plusieurs mois les diverses sortes de
monstruosités de l'hydre, il les a vues revenir lentement à l'état
régulier d'une manière fort curieuse, puisque le polype monstre devient
un seul individu normal par l'atrophie et la disparition des portions
d'hydre qui auraient dû se compléter et s'en séparer, ou bien se
transforme en plusieurs polypes nouveaux, qui développent graduellement
et lentement, sans cesser d'être continus, et qui finissent par, se
séparer, et constituer ainsi des individus régulièrement formés et
isolés. Jusqu'à ce jour, les monstruosités obtenues expérimentalement
sur le polype d'eau douce ou l'hydre, n'ont pu l'être qu'au moyen du
bourgeonnement, des boutures et surtout des greffes. Les individus
sortant des oeufs étaient tous régulièrement formés.
Nous bornons la l'exposé succinct de ce qui nous a paru le plus
susceptible de piquer et de satisfaire la curiosité des gens du monde,
au sujet de l'histoire du curieux animal qui, depuis cent ans, a donné
lieu à un très-grand nombre de travaux bien faits pour mériter, à ceux
qui ont le courage de les poursuivre dans une direction philosophique,
la reconnaissance des grands corps scientifiques.
Mais nous aurons encore à rendre compte à nos lecteurs des recherches
sur un autre animal très-commun dans les environs de Paris, et dont
l'étude, plus difficile et plus curieuse encore, fait partie du même
travail couronné par l'Académie.
Bulletin bibliographique.
_Voyages de la Commission du Nord en Scandinavie, en Laponie, au
Spitzberg et aux Féroe, pendant les années 1838, 1839 et 1840.--Arthus
Bertrand_, éditeur.
_L'Illustration_ avait déjà annoncé (t. I. p. 62) l'apparition des
premières livraisons de cet ouvrage; depuis cette époque deux nouveaux
volumes du texte et seize livraisons de planches ont paru. L'un des
volumes est consacré à une partie du magnétisme terrestre, _la variation
diurne de l'aiguille aimantée_. On sait qu'une aiguille magnétique,
librement suspendue, se dévie tantôt à l'est, tantôt à l'ouest. L'étude
de ces variations horaires sur différents points du globe est un élément
important pour arriver à la connaissance des changements qui s'opèrent
en un même lieu dans la direction des forces magnétiques. MM. Lottin et
Bravais ont rédigé les observations originales faites par la commission
à Drontheim, capitale de la Norvège, du 28 juin au 2 juillet 1838; à
Bellsound (Spitzberg), Lat. 70° 30', du 2 au 3 août, et enfin la longue
série de Bossekop, en Laponie, du 1 septembre 1838 au 30 avril 1839. La
publication de ces intéressants matériaux est un service rendu à la
physique du globe; car les observations ont été faites avec un soin et
une intelligence tels que les météorologistes pourront y puiser avec
confiance les éléments de leurs déductions ou de leurs théories.
Jusqu'ici l'on ne possédait pas de longue série faite sous une latitude
aussi élevée, où les perturbations magnétiques sont beaucoup plus fortes
que dans les contrées plus méridionales. Ce volume est précédé d'une
introduction de M. Bravais, dans laquelle ce jeune et savant astronome
fait une exposition aussi simple que lucide de l'action des forces
magnétiques; exposition complètement indépendante des théories par
lesquelles on cherche à les expliquer. En les ramenant au système des
couples imagine par M. Poinsot, il a singulièrement facilité la
démonstration, et nous recommandons la lecture de cette introduction de
vingt-cinq pages à toutes les personnes qui voudront se former une idée
juste et nette de l'action des forces magnétiques sur le barreau
aimanté.
La troisième livraison de texte est consacrée à la géographie physique.
Elle contient d'abord un rapport de M. Elie de Beaumont sur un mémoire
de M. Bravais, ayant pour sujet _les Lignes d'ancien niveau de la mer
dans le Finmark_, puis le mémoire lui-même. Ces lignes d'ancien niveau
étaient d'autant plus intéressantes qu'elles existent aussi en Écosse,
où elles avaient été le sujet de nombreux travaux de la part de MM.
MacCuloch, Lauder-Dick et Darwin Voici comment notre compatriote a été
conduit à faire cette étude.
Près de Hammerfest, en Laponie, il avait remarqué, sur les pentes des
montagnes, deux lignes de ressaut parallèles et horizontales. A ne
considérer que leur forme, elles ressemblaient aux berges d'un canal, et
leur position à mi-côte rappelait les banquettes des ouvrages de
fortification. Un lac, situé dans le voisinage, était entouré de berges
semblables fort élevées au-dessus de son niveau, et mille indices trop
longs à énumérer montraient clairement que ce lac était autrefois une
baie, tandis que maintenant ses eaux se jettent dans la mer en formant
une cascade élevée de cinq mètres environ. La première pensée de M.
Bravais fut de mesurer la hauteur de ces berges singulières au-dessus du
niveau du l'Océan; mais, pour y réussir, il fallait un point de départ
qui ne changeât pas. Or, sans être aussi fortes que sur les côtes de
Normandie, les marées de la mer Glaciale font varier son niveau de deux
à quatre mètres, suivant les heures de la journée. Déterminer le niveau
moyen de la mer dans chaque point du fiord, ou golfe profond et sinueux
qui s'étend de Hammerfest à Bossekop, était chose impossible; mais pour
celui qui n'est point parqué dans une étroite spécialité, toutes les
sciences se prêtent un mutuel appui, et dans cette circonstance, la
botanique a fourni les moyens de résoudre une difficulté de géométrie
pratique. Tous les contours des fiords de la Norvège sont tapissés par
une algue ou plante marine pourvue de petites vessies remplies d'air,
qui la font surnager à la surface de l'eau; c'est le _fucus vesiculosus_
des botanistes. Or, l'existence de ces fucus est subordonnée à la
condition de rester chaque jour plongés dans l'eau pendant un temps
suffisant; il en résulté qu'ils doivent former une ligue invariable et
parallèle à la surface des eaux. Au-dessus de cette ligue, la mer ne
séjourne pas assez longtemps pour que la plante puisse végéter, et
l'algue s'arrête brusquement à une limite parfaitement tranchée. Des
mesures rigoureuses, faites à Hammerfest et à Bossekop, prouvèrent que
cette ligne est élevée de six décimètres au-dessus du niveau moyen de la
mer.
Le point de départ une fois déterminé, il était facile de mesurer la
hauteur des berges anciennes au-dessus de la ligue des fucus, à l'aide
du baromètre ou d'un niveau. En longeant, dans une embarcation, les
sinuosités du fiord, M. Bravais ne tarda pas à reconnaître des berges
semblables à celles de Hammerfest. Mais dans les parties rentrantes du
rivage, au fond des anses, à l'embouchure des ruisseaux ou des rivières,
ces berges, au lieu de simples banquettes, se présentaient sous la forme
de terrasses terminées supérieurement par un plan horizontal, et
antérieurement par un talus régulier qui plongeait vers la mer. Ce talus
était quelquefois interrompu par des gradins parallèles semblables à
ceux dont nous avons parlé. Composées d'un sable fin et homogène, ces
grandes terrasses offrent une telle régularité, qu'on est tenté de lus
prendre pour de véritables redoutes, pour des ouvrages de fortification
destines à défendre l'entrée des vallées qu'elles ferment complètement
du côté de la mer. Quand la côte est formée par des falaises escarpées,
alors l'on y découvre souvent des lignes noires, parallèles entre elles,
et en s'élevant du rivage vers ces lignes, on reconnaît qu'elles
correspondent à une entaille plus ou moins profonde, à une érosion plus
ou moins marquée qui creuse le rocher. Les lignes d'érosion sont les
traces d'un ancien rivage émergé par suite du soulèvement de la côte.
L'usure des rochers, les cavités, les cavernes formées par l'action des
vagues, l'aspect arrondi des surfaces, tout rappelle le rivage actuel
qui se trouve souvent à trente mètres au-dessous. Les terrasses et les
banquettes sont aussi des marques de l'ancien niveau des eaux: on les
retrouve en France, sur les bords des canaux et des lacs dont le niveau
varie en se maintenant pendant quelque temps à des hauteurs déterminées.
C'est un fait connu depuis longtemps que les côtes de Norvège et de
Suède sont sujettes à des oscillations dont quelques-unes remontent aux
époques historiques. Quelquefois la côte s'abaisse; le plus souvent elle
s'élève, non par des secousses brusques, mais d'une manière tellement
lente, que la différence de niveau ne devient sensible qu'au bout d'un
grand nombre d'années. Ainsi donc, la mer avait laissé, le long du fiord
d'Alten, des traces de son séjour. L'apparence de ces traces varie
suivant la forme de la rôle et la nature de la roche: à l'entrée des
vallées et au fond des anses, des terrasses de sable; sur le penchant
des montagnes, des berges ou banquettes horizontales; le long des
rochers, des lignes d'érosion parallèles.
Ces traces sont-elles continues, ou, en d'autres termes, forment-elles
une ou plusieurs lignes que l'on puisse suivre sans interruption, depuis
l'entrée du fiord jusqu'à son extrémité? M. Bravais s'est assuré qu'il
en était ainsi, et qu'on pouvait distinguer deux lignes qui, partant de
Hammerfest, aboutissaient à Bossekop, et coïncidaient avec les
banquettes, les terrasses et les ligues d'érosion. Ces traces sont-elles
parallèles à la surface de l'Océan? Quand on navigue entre les deux
rives du fiord, et qu'on regarde ces lignes d'ancien niveau de la mer
elles semblent rigoureusement horizontales dans tout l'espace que l'on
peut embrasser; mais la longueur totale du fiord étant de huit
myriamètres environ, il était impossible de savoir si ces lignes sont
parallèles, dans toute leur longueur, à la surface de la mer, ou, en
d'autres termes, si elles sont horizontales. Heureusement le soin qu'on
a pris de mesurer de distance en distance la hauteur de ces ligues
au-dessus du rivage nous donne immédiatement la solution du problème.
Près de Hammerfest, la berge supérieure était à 29 m., l'inférieure à 19
m. au-dessus de la mer. Dans le milieu du golfe, les bailleurs
deviennent plus considérables, et au fond du fiord elles sont de 77 m.
pour la ligne supérieure; de 28 m. pour l'inférieure. Ainsi donc; 1° ces
lignes ne sont point horizontales; 2º elles ne sont point parfaitement
parallèles entre elles; 3° elles ne sont pas même rectilignes, et vers
le milieu du fiord la ligne qui part de Hammerfest fait un angle avec
celle qui se termine près de Bossekop.
Les conséquences de ces mesures sont importantes pour la géologie, et M.
Elie de Beaumont les a fait ressortir avec soin dans son excellent
rapport sur ce travail. En effet, tant qu'on s'était imaginé, en se
fiant au seul témoignage des yeux, que ces traces d'ancien niveau des
eaux étaient rectilignes et parallèles à la surface de la mer, on
pouvait croire que l'Océan, en s'abaissant, avait laissé ainsi une trace
horizontale sur la côte: on était en droit de supposer qu'en empiétant
sur certains rivages, il se retirait de certains autres, et se déplaçait
ainsi lentement à la surface du globe. Mais les traces d'ancien niveau
n'étant ni horizontales ni parallèles entre elles, cette hypothèse est
inadmissible; car une surface liquide ne peut laisser qu'une trace
horizontale comme elle. Ce n'est donc point la mer qui a baissé, c'est
la côte qui s'est soulevée. Ce soulèvement a été d'autant, plus
considérable qu'on pénètre plus avant dans les terres: il s'est fait par
saccades qui ont été interrompues par deux intervalles de repos. Le plus
fort soulèvement est de quarante mètres à Bossekop, le plus faible de
quatorze à Hammerfest. C'est ainsi que dans une science ou le désir de
généraliser fait souvent négliger l'observation des faits, M. Bravais,
procédant par une méthode rigoureuse, a donné une démonstration du
soulèvement de la côte de Norvège que les voyageurs antérieurs à lui
avaient reconnu sans pouvoir le prouver d'une manière mathématique.
A quelle époque remonte ce soulèvement? C'est une question difficile à
résoudre. En Suède, on a des preuves certaines qu'il continue depuis les
temps historiques. Des anneaux destinés à amarrer des navires ont été
trouves à une grande distance et à une grande hauteur au-dessus du
rivage. En Laponie, où la civilisation a pénétré depuis si peu de temps,
il n'existe point encore de monuments historiques remontant à plus de
deux siècles. Mais les terrasses sont souvent couvertes de pics dont
quelques-uns sont âgés de quatre cents ans et au delà: ainsi donc,
l'émergence de ces terrasses ne saurait être postérieure à cette époque.
Il est probable aussi que le soulèvement de la côte du Finmark est
postérieur aux dernières révolutions du globe, car on trouve, dans
quelques points au-dessus du niveau de la mer, des coquilles qui vivent
encore dans son sein, et appartiennent à l'époque zoologique dont
l'homme fait partie.
Ce Mémoire est suivi d'_Observations sur les glaciers du Spitzberg,
comparés à ceux de la Suisse et de la Norvège_, par M. Ch. Martins.
L'auteur s'est attaché à décrire ces glaciers sous tous les points de
vue, en les comparant à ceux de la Suisse, qu'il avait déjà étudiés dans
quatre voyages antérieurs à celui du Nord. Les résultats principaux
auxquels il est arrive sont les suivants:
1º Les glaciers du Spitzberg correspondent aux glaciers supérieurs de la
Suisse, c'est-à-dire à ceux qui sont au-dessus de la ligne des neiges
éternelles.
2º Ces glaciers sont simples, et non formés par la réunion de plusieurs
glaciers secondaires; il en résulte qu'ils sont dépourvus de moraines
médianes et terminales.
3º Dans leur marche descendante, les glaciers du Spitzberg ne s'arrêtent
pas au bord du rivage, mais s'avancent sur la mer en la surplombant,
parce qu'en été la température des eaux de cette mer est supérieure à
zéro. Il en résulte que ces glaciers n'étant pas soutenus à la marée
basse, s'écroulent sans cesse dans la mer, et donnent naissance à ces
bancs de glaces flottantes qu'on trouve dans les parages du Spitzberg.
4º A cause des faibles chaleurs de l'été, ces glaciers ne fondent pas à
leur surface, comme ceux de la Suisse; aussi voit-on de gros blocs de
pierre enchâssés dans la glace, qui tombent à la mer avec la masse qui
les entoure et sont ensuite charriés au loin. Ces observations
expliquent parfaitement le mode de transport des blocs erratiques par
des glaces flottantes.
Ce volume se termine par deux Mémoires: l'un de. M. Siljestroem, l'autre
de M. Daubrée _sur la Direction des stries que l'on observe sur les
rochers polis de la Norvège_. Dans presque toute la Scandinavie on
remarque souvent que les rochers sont arrondis à leur surface, et
présentent des stries qui, dans un même lieu, affectant une direction
constante. On a observé, en outre, que ces rochers, arrondis d'un côte,
présentaient du côté opposé un escarpement avec des arêtes vives et
tranchantes, il est donc évident que la force qui les a arrondis et
striées n'agissait pas du côté escarpé, mais du côté opposé. Ainsi, si
le côté escarpé était au sud, le côte arrondi au nord, la force,
agissait du nord au sud. On s'était hâté d'expliquer l'origine de ces
stries et de ces rochers polis avant de les étudier avec détail et sur
une grande surface de pays. MM. Siljestroem et Daubrée ont rempli cette
lacune pour la Norvège. On sait maintenant que dans ce pays les stries
qui sillonnent les rochers polis sont perpendiculaires à la ligue de
faîte des chaînes de montagnes, et par conséquent parallèles à la
direction des vallées. Cette loi, qui s'applique aussi aux rochers polis
et striés de la Suède et de la Suisse, prouve que la force qui les a
arrondis agissait dans le sens de l'axe de la vallée et de haut en bas,
et non pas, comme ou l'avait déduit d'observations superficielles et peu
nombreuses, suivant une direction toujours la même, du nord au sud, par
exemple. On reconnaîtra sur la carte qui accompagnera le Mémoire de ces
auteurs, que les flèches qui indiquent la direction et le sens des
stries sont parallèles, en général, au cours des rivières, et dirigées
dans le sens de leur pente.
On voit que la grande publication que nous analysons renferme des
travaux utiles et consciencieux. Espérons que les livraisons du texte se
succéderont désormais avec plus de rapidité; la faute n'en est point aux
auteurs, dont le manuscrit attend souvent l'impression pendant plusieurs
mois. Ceux qui en sont chargés devraient ne pas oublier qu'ils
travaillent à un monument national, et qu'en couvrant leurs frais par
ses souscriptions, le gouvernement a le droit d'exiger que ce monument
soit élevé aussi rapidement que possible. Cette lenteur à publier les
résultats de nos voyages permet presque toujours aux Anglais de nous
devancer en faisant connaître des faits qu'ils ont observés après nous,
imitons leur louable activité et leur sens pratique. Leurs publications
de voyages, moins magnifiques que les nôtres, ne sont point inabordables
au savant modeste par leur prix excessif. Il en résulte que leurs
travaux se popularisent plus vite et qu'on leur attribue souvent des
découvertes que nous avions faites avant eux.