SOMMAIRE.

Histoire de la Semaine. _Paysan et Brigand calabrais: Vue de Corenza

(Calabre)_.--Observation météorologique. Mars 1844.--Courrier de Paris.

_La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon._--Salon de 1844. (3e

article.) _Portrait de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, par M. A.

Dedreux; sujet tiré d'André de George Sand, par M. Tony Johannot;

Notre-Dame-des-Neiges, par M. Ziegler._--Théâtres. Opéra. Le Lazzarone.

_Scène du 2º acte_. Odéon. Jane Grey.--. Le Dernier des Commis

Voyageurs. Roman par M ***, Chapitre II. La place Saint-Nizier.--La

Semaine Sainte à Rome. _Bénédiction du pape le jeudi Saint; Portrait de

SS. Grégoire XVI; Le Pape à la loge de la bénédiction. Pétards tirée par

le peuple le samedi Saint_.--Réforme dans les Prisons.--Recherches sur

un petit Animal très-curieux. (2e article.) _Vingt Gravures_--Bulletin

bibliographique.--Correspondance.--Annonces.--Modes,

_Gravure_.--Caricatures. Par Cham. _Longchamps en 1843. Avant et après

le Carême._--Amusement des Sciences.--Rébus.

Histoire de la Semaine.

Les débats parlementaires ne semblent plus, pour un certain temps,

devoir remettre en question les existences ministérielles; la chambre

des députés se livre uniquement à la discussion de propositions et de

projets qui ne sont pas de nature à retarder de beaucoup la discussion

du budget vers laquelle tous s'acheminent, les uns, pour plus de sûreté,

les autres par conviction que la lutte doit nécessairement être

ajournée. De son côté, la chambre des pairs paraît avoir résolu, nous ne

savons par quelles inspirations, de ne s'occuper du projet de loi sur

l'enseignement secondaire que quand sera passé le moment où il pourrait

encore être porté utilement au palais Bourbon.--L'attention publique ne

se concentre pas, elle ne s'alimente plus à l'intérieur, et les yeux de

la France se portent autour d'elle. Les événements dont Cosenza et

plusieurs autres points de cette partie de l'Italie ont été le théâtre,

ont vivement préoccupé les esprits, comme ils auront éveillé la

sollicitude de la diplomatie européenne.

[Illustration: Brigand calabrais.]

[Illustration: Vue de la ville de Cosenza, Calabre.]

[Illustration: Paysan calabrais.]

Mais l'Angleterre, de son côté, a attiré bien des regards. Le cabinet de

sir Robert Peel qui avait su résister aux attaques de ses adversaires

politiques, voit aujourd'hui son existence compromise par les scrupules

de philanthropes sincères, de méthodistes persévérants, auxquels, bien

entendu, l'opposition n'a pas fait défaut. Le ministère a déclaré faire

une question de cabinet, non-seulement du rejet de la proposition de

lord Ashley, qui veut que les jeunes personnes au-dessous de dix-huit

ans ne soient tenues qu'à un travail de dix heures par jour dans les

manufactures, mais même de celui de toute proposition qui, bien que

moins restrictive, abaisserait cependant au-dessous de douze heures la

durée du travail de cette classe d'ouvrières, ainsi fixée par le projet

ministériel. Ce n'est qu'après les vacances de Pâques que s'engagera

cette lutte nouvelle. Lord Ashley lui-même, qui s'est vu vainqueur dans

une première rencontre, ne se flatte pas d'un succès final. La haute

aristocratie a trop de capitaux engagés dans l'industrie pour que toute

tentative afin de limiter le travail ne lui donne pas des inquiétudes

sur leur produit, et ne la détermine pas à user de toute son influence

dans le but de conjurer ce résultat. Elle a fait observer que quand on

limite le travail des enfants, on n'agit que très-indirectement sur le

travail des hommes, les ouvriers des filatures pouvant employer pendant

la journée, pour les seconder dans leur lâche, deux relais d'enfants;

mais les jeunes personnes du quatorze à dix-huit ans sont déjà des

ouvrières faites, les unes conduisent des mull-jennys, les autres

surveillent métiers à tisser, d'autres encore sont employées à carder ou

à préparer le coton. Pour elles, la durée du travail est nécessairement

la même que pour les hommes; car la vapeur donne le mouvement à toutes

les machines, et appelle le concours de tous les ouvriers à la fois.

Régler le travail des femmes dans les manufactures, à une époque où l'on

compte autant de femmes que d'hommes employés, c'est limiter la durée du

travail pour la population laborieuse tout entière; c'est intervenir de

la manière la plus directe dans la liberté des transactions, c'est

interdire au manufacturier d'exercer son industrie comme il l'entend, et

priver l'ouvrier adulte de donner à son travail, qui est son unique

propriété, la valeur ainsi que l'efficacité qu'il pouvait avoir. Les

partisans du _statu quo_, ou tout au moins de la latitude laissée par le

bill de sir James Graham, ajoutent que l'Angleterre, en imposant de

pareilles restrictions à ses manufactures, leur rendrait la concurrence

plus difficile avec les peuples étrangers, et que cette considération

doit être d'un grand poids dans une contrée où les industries qu'il

s'agit de réglementer exportent annuellement une valeur de 35 millions

sterling sur 44 millions sterling représentant l'exportation des

produits fabriqués. Enfin, selon eux, si l'on restreint la liberté des

manufacturiers, on sera forcément amené à mettre des bornes à la

puissance paternelle; et à la place de cette indépendance dont jouissait

l'industrie dans ses transactions, on aura l'intervention universelle de

l'État, à qui cette tutelle imposera une effrayante responsabilité.

Cette responsabilité, lord Ashley et ses amis estiment qu'un État ne

doit pas l'envisager avec effroi, mais comme un devoir, toutes les lois

qu'il s'agit de défendre les générations à venir contre les infirmités,

les maladies qui affligent et atrophient les populations des grands

centres manufacturiers de l'Angleterre.--Après Pâques, viendra également

le développement et la discussion d'une motion de lord Palmerston, qui

n'est pas moins dirigée contre la France que faite dans le but

d'augmenter les embarras du cabinet anglais. En voici le texte: «Une

humble adresse devra être soumise à la reine pour lui représenter que la

chambre, partageant l'horreur profonde du peuple anglais pour la traite

des noirs, prie très-instamment Sa Majesté de ne consentir à aucune

altération ni modification des traités maintenant en vigueur entre Sa

Majesté et les États étrangers, pour la suppression de la traite,

altérations ou modifications qui, en affaiblissant les moyens tirés de,

ces traités pour empêcher les actes de piraterie, pourraient tendre à

faciliter la perpétration de ce crime détestable.» Lord Palmerston a

calculé que le parti philanthropique et le parti religieux ayant avec le

ministère le démêlé que nous venons d'exposer, et devant bien

probablement être amenés à lui céder sur ce point, se montreraient plus

exigeants sur un autre, si on le leur fournissait, et que lord Aberdeen

recevrait d'eux l'injonction formelle de maintenir intacts les traités

contre lesquels les chambres françaises protestent, et dont elles

demandent la révision.

O'Connell vient de retourner à Dublin après avoir vu les meetings

succéder aux banquets et les ovations aux triomphes. La population

libérale de Liverpool notamment lui a témoigné avec enthousiasme,

combien elle sympathisait à la cause de l'Irlande et condamnait les

procédés employés dans le dernier procès d'État. L'habile orateur a

très-adroitement exposé la conduite nouvelle que lui imposaient ces

dispositions bienveillantes d'une aussi grande partie de la population

anglaise envers son pays, et proclamé, que la confiance dans un prochain

avenir viendrait désormais prendre dans le coeur de ses compatriotes la

place du désespoir.--C'est vers le 15 de ce mois que la sentence doit

être prononcée dans le procès de l'Association. S'il y a condamnation,

O'Connell en appellera à la chambre des lords, ce qui sera pour le

ministère un embarras nouveau, et ce qui fera naître la délicate

question de savoir si l'on devra regarder cet appel comme suspensif.

Cela n'a lieu d'ordinaire que pour la peine de mort; mais on aura à se

demander s'il n'y a pas plus d'inconvénient encore à exécuter la loi et

la sentence, qu'à laisser sommeiller l'une et il ajourner l'autre.--Des

nouvelles de Cardigan annoncent que Rébecca et ses filles viennent de

nouveau de donner signe de vie, et que, dans une sortie, elles ont

démoli complètement une barrière d'Aberystwith.

La constitution que la Grèce s'est donnée a, comme nous l'avons déjà

fait voir, emprunté quelques-uns de ses articles à notre Charte de 1830;

mais dans quelques autres elle a fait revivre des souvenirs de

l'ancienne Grèce, et adopté des usages que beaucoup voudraient voir

établir chez nous. Ainsi elle a consacré pour chacun le droit de

publier, même par voie de harangue, ses opinions. C'est une restauration

du _Forum_. Les bornes pourront devenir des tribunes, et faire

concurrence à la presse. En limitant à trois années la durée du mandat

législatif, elle a aussi établi que les députés recevraient, pendant la

durée des sessions, une indemnité mensuelle de 250 drachmes. Le 16 mars,

cette constitution a été acceptée par le roi.

En Espagne, Carthagène s'est rendue à discrétion, s'en remettant à

l'humanité de la reine. Malheureusement, Roncali en a jusqu'ici été le

ministre, et l'on sait comme il l'a pratiquée.--A Barcelone, les

autorités ont fait trêve aux exécutions pour assister en grande pompe à

l'exhumation des restes de S. A. R. le prince de Bourbon-Conti, que S.

M. Louis-Philippe a désiré voir transférer dans les caveaux de Dreux. Le

cercueil a été remis, après la cérémonie religieuse, sur le bateau à

vapeur le _Lavoisier_, dont les batteries ont fait entendre des salves

répétées par les autres navires.--A Madrid, où l'on a fait, courir des

bruits d'amnistie et de révocation des mesures exceptionnelles, bruits

accueillis jusqu'ici avec une incrédulité que le passé ne justifie que

trop, la mort de M. Arguelles est venue donner lieu à une manifestation

assez significative, M. Arguelles, qui était, âgé de soixante-dix ans,

était, on le sait, un des auteurs de la constitution de 1812. C'était un

homme d'une grande érudition, d'une parfaite intégrité, auquel ses

adversaires ne reprochaient guère que son inébranlable fixité dans les

principes qu'il avait adoptés dès le commencement de sa carrière. Une

seule fois il avait rempli des fonctions ministérielles; c'était à

l'époque constitutionnelle de 1820 à 1823. Depuis 1836, il avait été,

aux cortès, un des chefs du parti progressiste, et sous la régence

d'Espartero, il a occupé la première charge du palais, celle de tuteur

de la reine. Enfin, aux dernières élections de la province de Madrid, il

avait été élu en concurrence et à l'exclusion de M. Mariniez de la Rosa.

Son convoi, qui a eu lieu quelques jours après l'entrée de la reine

Christine, qu'on s'était arrangé pour rendre triomphale, avait attiré un

grand concours de citoyens. Les cris de _Vive la constitution!_ se sont

fait entendre avec énergie et ensemble, et la troupe, qu'on avait mise,

sous les armes et qui se tenait prête, ayant de son côté fait entendre

le cri de _Vive la reine!_ le cortège a répondu par celui de _Vive la

reine constitutionnelle!_ Cette circonstance a pu prouver aux dictateurs

que l'esprit public n'était ni éteint ni bien profondément endormi, et

qu'il y aurait encore beaucoup à faire si l'on comptait sur les

fusillades pour en finir avec lui.

Notre chambre des députés a continué à discuter successivement les

propositions dont elle avait été saisie et que nous avions fait

connaître. La proposition de M. de Saint-Priest, relative à une réforme

postale, est venue la première et a été prise en considération à une

grande majorité, bien que M. le ministre des finances l'ait combattue

avec vivacité, prétendant que la question n'était pas suffisamment

étudiée. Nous avons dit que nous reviendrions avec détails sur ce

sujet.--La Chambre a mené à fin et a voté, en lui faisant subir des

amendements, la proposition de MM. Mauguin, Tesnière et Lasalle,

relative à la falsification des vins. Elle a décidé que le simple

mélange de l'eau avec le vin, quand il ne serait point pratiqué sur la

demande expresse de l'acheteur, serait considéré comme falsification, et

que, dans ce cas, les vins saisis seraient attribués aux hospices et

bureaux de bienfaisance. Cette proposition, adoptée, va être portée à la

chambre des pairs, et pourra devenir loi cette année. Ce sera fort bien

sans doute, mais restera la partie la moins facile de la besogne: la

vigilante surveillance à exercer de la part de l'administration et la

sévère exécution des prescriptions de cette loi.--M. le ministre des

finances, qui avait déclaré la question de la réduction de la taxe des

lettres insuffisamment étudiée, a combattu la proposition du

remboursement ou de la conversion de la rente 5%, faite par M.

Garnier-Pagès, en la présentant comme une mesure inopportune. Plus

heureux en cette nouvelle fin de non-recevoir qu'en la précédente, M.

Lacave-Laplagne a eu, en faveur de son dire, une majorité de quatre

voix. C'est un assez singulier triomphe pour lui et pour M. Duchâtel,

qui en d'autres temps ont si hautement proclamé le droit et l'urgence de

cette opération. Mais, dira-t-on, les temps ont pu changer, et

l'à-propos n'être plus le même. M. Gouin a parfaitement répondu à cette

objection et a démontré très-clairement que, soit que le gouvernement

ait besoin, soit qu'il n'ait pas besoin de réaliser l'emprunt volé, il a

intérêt à ce que les valeurs qui sont sur le marché soient à leur

véritable prix, et que la situation dans laquelle on laisse le cinq pour

cent empêche le trois pour cent d'atteindre son taux, nous dirons en

quelque sorte logique, et qu'elle rendrait un emprunt beaucoup plus

onéreux pour le trésor, s'il avait à y recourir; car au lieu de placer

son trois pour cent au pair, où il devrait être, il ne trouverait

preneur, dans l'état actuel des choses, qu'entre 80 et 85%, différence

énorme. Encore une question laissée sans solution, et qui se

représentera pour être enfin adoptée dans des circonstances peut-être

moins favorables.--La proposition de M. Chapuys de Montlaville, relative

à la suppression du timbre des journaux et feuilles périodiques, est

venue ensuite à discussion sur la question préalable de savoir si la

Chambre la prendrait ou non en considération. Nous avons dit déjà

l'intérêt, l'utilité, l'importance de cette mesure; nous avons dit

aussi, ce que personne ne doit se dissimuler, que la concurrence qu'elle

ferait naître lancerait les feuilles existant aujourd'hui dans une

carrière où l'on n'entrevoit que l'inconnu. Cette situation n'a

néanmoins nullement ralenti le zèle des enchérisseurs dans deux

adjudications qui viennent d'être récemment faites de deux des plus

anciens organes de la presse quotidienne, le _Constitutionnel_ et le

_Commerce_. Le premier, qui ne comptait guère plus de 5,000 abonnés, a

été adjugé, moyennant 452,500 fr., à une société nouvelle dans laquelle

entrent les deux tiers des anciens propriétaires. Ce journal conserve la

ligne politique qu'il a précédemment suivie, et des améliorations

intelligentes apportées par son habile directeur à la variété de sa

rédaction, élargiront à coup sûr sa publicité. Quant au _Commerce_ il a

été vendu 517,000 fr. à une société étrangère à celle qui le possédait

antérieurement. Un publiciste qui était, il y a peu de mois, rédacteur

d'une feuille ultraministérielle, en devient le rédacteur en chef.

Toutefois, une des convictions de ce nouveau directeur paraît être qu'en

commençant du moins, il faut chercher une transaction entre l'opinion de

ses abonnés et les siennes propres. C'est un traité de commerce que

ceux-ci pourront bien ne pas ratifier, et avant peu sans doute le

rédacteur reprendra la franchise de son ministérialisme, comme les

lecteurs auront pris le chemin de quelque autre bureau de journal

quotidien. Mais revenons à la proposition. Elle a été développée avec

netteté par son auteur, qui a fait valoir les nombreuses considérations

qui plaident en sa faveur. M. Lacave-Laplagne, qui se trouve en ce

moment appelé à faire la chouette à toutes les réformes demandées, a

combattu celle-ci dans l'intérêt du trésor, argument qui était prévu, et

aussi dans l'intérêt de la presse départementale, qui ne s'attendait

sans doute pas à avoir M. le ministre pour défenseur, et qui ne paraît

pas, aux hommes qui connaissent bien la matière, moins intéressée que la

presse parisienne à ce que les entraves à toute publication périodique

soient diminuées. M. de Lamartine a prononcé, en réponse au ministre, un

discours qui a produit beaucoup d'effet. Toutefois, l'excellence de la

cause et l'habileté de ses avocats n'ont valu à la question qu'une bien

étroite majorité: 146 voix contre 140.

Le ministère a senti que ses adversaires pourraient donner pour une

preuve de son insuffisance le parti que prenaient des députés de toutes

les fractions de la Chambre, de venir, sur une foule de questions

importantes, suppléer à son inaction et à son silence, par une

initiative dont l'exercice ne doit nas dispenser le gouvernement du

soin, du devoir d'user de la sienne. M. le ministre du commerce a donc

présenté un projet qui intéresse toutes les industries, un projet de loi

de douanes. Il l'a fait précéder d'un exposé statistique de notre

commerce extérieur et de son mouvement depuis un certain nombre

d'années. Il faut le dire, M. Cunin-Gridaine n'est pas arrivé à rendre

acceptable pour tout homme sérieux que les résultats commerciaux obtenus

soient satisfaisants pour la France. Pour dissimuler une diminution de

116 millions survenue dans nos exportations dans l'exercice de 1842

comparé à 1841, M. le ministre fait observer que cette année 1842 est

encore supérieure à la moyenne des années précédentes. Cela est

incontestable; mais avec une population qui s'accroît, avec une

industrie qui redouble d'efforts, avec des marchandises dont les prix

baissent tous les jours, il n'y a pas vanité à tirer de la comparaison

du présent au passé; il y a à déplorer au contraire que la France n'ait

pas vu ses exportations s'accroître dans la proportion qu'ont atteinte

toutes les autres puissances de l'Europe.--La France a des traités de

commerce ou de navigation avec quinze nations indépendantes: deux dans

le Levant, sept en Amérique, et six en Europe. Pour prouver que nous

avons retiré un grand profit de ces traités. M. le ministre du commerce

établit d'une part que les États avec lesquels nous avons des

conventions commerciales n'ayant qu'une population de 105 millions

d'habitants, nous apportent 529 millions de leurs produits, en reçoivent

357 millions des nôtres, et donnent lieu à un mouvement maritime de

1,600,000 tonnes; tandis que, d'autre part, les pays avec lesquels nous

n'avons aucun traité, bien que comprenant une population de 531 millions

d'habitants, ne nous offrent que pour 243 millions de leurs produits, ne

consomment des nôtres que pour 172 millions et n'alimentent qu'un

mouvement maritime de 745,000 tonneaux. Pour faire crouler tout ce

raisonnement de M. Cunin-Gridaine, pour montrer ce que valent ces

chiffres, il suffit de dire qu'on comprend, dans ces 551 millions

d'habitants, les 360 millions qui peuplent le céleste empire. Le

rapprochement fait par le ministre sert uniquement à prouver que nous

avons traité avec les peuples les plus riches, avec ceux que la nature

même des choses appelait à commercer avec nous; mais cela ne prouve pas

que les traités passés l'aient été avec une véritable entente de nos

intérêts commerciaux, et qu'ils nous assurent des avantages égaux à ceux

qu'ils offrent aux autres nations contractantes. Le contraire est

malheureusement démontré par le mouvement de nos exportations, qui ne

s'est accru que de 6% seulement depuis douze ans, tandis que leurs

importations chez, nous ont augmenté de 114 pour 100. Quelque large que

soit la part que l'on voudra faire aux matières premières, il demeurera

toujours une énorme disproportion. Les résultats ne nous ont pas été

moins désavantageux sous le rapport de la marine: notre navigation, dans

nos relations avec les pays auxquels nous sommés liés, n'a augmenté,

pendant la dernière période de douze ans, que de 36 pour cent, tandis

qu'ils ont triplé la leur; au contraire, notre navigation, avec les

autres pays, a augmenté de 46 pour 100, tandis que la navigation rivale

a augmenté de 36 pour 100 seulement. C'est surtout dans nos relations

avec l'Angleterre et les États-Unis, auxquels nous sommes liés par un

traité de réciprocité, que l'infériorité de notre pavillon ressort de la

manière la plus fâcheuse pour un des principaux éléments de notre force

nationale. Du reste, tout ceci n'est que la critique des actes

précédents et de l'exposé qui, maladroitement, les glorifie. Quant au

projet en lui-même et à ses dispositions, nous aurons l'occasion de

l'examiner, si tant est que, comme la loi sur l'enseignement secondaire,

il n'ait pas été présenté uniquement pour faire prendre patience à des

réclamations sur lesquelles on craint de prononcer.

M. le ministre des travaux publics mène de front la présentation de

projets de chemins de fer à la chambre des députés, et la discussion à

la chambre des pairs d'une loi sur la police de ces grandes voies de

communication. Le ministère avait présenté un projet, la commission du

Luxembourg en avait substitué un autre; la Chambre en vote en ce moment

un troisième. Nous désirons vivement que de ce conflit sorte une loi qui

ne laisse pas l'État à la merci des compagnies.--Des souscriptions sont

ouvertes de tous côtés pour la formation de sociétés pour l'exploitation

des lignes proposées ou qui restent à proposer. Nous ne savons pas si

ces réunions capitalistes et d'actionnaires accepteront le _sine qua

non_ de M. Dumon, ou s'il aura à recourir à la faculté qu'il avait

inscrite dans chaque projet d'achever, aux frais de l'État, les lignes

votées. Nous le verrions, sans regret aucun, amené à cette nécessité.

La chambre des pairs a voté la loi sur la chasse. Nous signalerons

quelques-unes des modifications qu'elle a introduites. Elle a restitué à

la caille son droit et son titre d'oiseau de passage que la chambre des

députés lui avait contestés, malgré l'autorité de Buffon.--La chasse à

la chanterelle a été mise hors la loi.--Enfin, ce qui est plus grave,

par l'espèce de conflit qui se trouve élevé avec la chambre des députés,

les forêts de la couronne qui avaient été soumises comme toutes les

autres, par cette dernière assemblé, aux prohibitions de chasse en

certaines saisons, en ont été exceptées au Luxembourg. La loi va donc

être rapportée au palais Bourbon, où elle fera naître probablement une

discussion assez vive.

Quelques mesures émanant du ministère de la guerre ont paru depuis

quelque temps peu politiques et ont été du moins peu sympathiques au

sentiment national. Comment la sage réflexion qui l'a porté à ne pas

faire de l'obtention du brevet de bachelier une condition comme il se

proposait de l'exiger, mais seulement un titre pour l'admission à

l'École polytechnique, comment l'esprit qui lui a dicté cette concession

bien entendue aux réclamations de la tribune et de la presse ne l'a-t-il

pas détourné d'autres actes d'un effet tout contraire? Nous ne voudrions

pas croire, bien qu'on nous le garantisse cependant, que les inspecteurs

généraux ont reçu l'ordre de ne plus présenter pour la sous-lieutenance

aucun sous-officier ayant atteint trente-cinq ans, ce qui rendrait par

le fait l'épaulette presque inabordable à quiconque n'aurait pas passé

par l'École militaire. Mais la mesure qui est venue frapper le

lieutenant général de Piré, mais celle qui a infligé un traitement

inhumain à un jeune caporal, fils d'un brave officier, qui n'a eu que le

tort de prendre part à la souscription de l'amiral Dupetit-Thouars, et

cela avant le premier ordre du jour de son colonel; la dégradation de ce

jeune militaire à la tête de son régiment, non pas pour avoir contrevenu

aux ordres de son chef, qui n'avait, encore rien défendu, mais pour

n'avoir pas voulu faire amende honorable; son envoi sur une charrette,

escortée par la gendarmerie jusqu'à la Méditerranée, où il sera embarqué

pour aller faire partie d'une compagnie disciplinaire de l'Algérie, tout

cela rapproché du style des ordres du jour de M. Lefrançois, de ses

menaces contre quiconque _plaindra_ le caporal Hach, et cela est bien

impolitique, bien peu de notre temps, et portera à faire croire à toutes

les fautes qu'on voudra prêter à cette administration.

Nous avons annoncé plus haut la mort de M. Arguelles.--La chambre des

pairs a perdu M. le marquis de Louvois, qui était en même temps membre

de la commission administrative du Conservatoire royal de musique et des

théâtres nationaux.--Enfin une nouvelle qui aura un grand retentissement

dans l'Europe artistique est venue exciter les regrets tous les amis des

beaux-arts: le célèbre sculpteur danois Torwaldsen est mort subitement à

Copenhague. Il était allé, bien portant, au Théâtre-Royal, pour assister

à une première présentation. Au lever du rideau, il a été frappé dune

attaque d'apoplexie foudroyante dans la stalle où il était assis.

Une réunion des principaux éditeurs de Paris a donné lieu, jeudi

dernier, à un projet qui n'était pas dans le programme de la séance,

mais qui est cependant le résultat naturel d'une question toujours

agitée dans les réunions de la librairie. On dit que les annonces, qui

sont le moyen d'existence de presque tous les journaux et la source

unique des bénéfices de ceux qui prospèrent, pèsent en grande partie sur

cette industrie, obligée de faire appel ou public par ce moyen ruineux

pour écouler ses produits. Un des éditeurs a proposé à ses confrères la

fondation d'un journal politique quotidien, à 30 fr. par an, dans le

format des journaux actuels, pour lequel il serait créé un capital de

500,000 fr., à la condition que tous les éditeurs de Paris

s'engageraient à donner exclusivement à ce journal toutes leurs

annonces. La combinaison qui sert de fondement à cette opération est

ingénieuse et présente des chances certaines de succès. Il n'est pas

jusqu'à la couleur politique du nouveau journal qui ne réponde

parfaitement à toutes les conditions d'une immense publicité.

La proposition a paru réunir tous les suffrages des éditeurs présents,

et son auteur a été invité à en arrêter les bases et à les soumettre à

la librairie. Nous tiendrons nos lecteurs au courant de ce projet,

destiné à opérer une nouvelle révolution dans la presse périodique, même

avant que la suppression prévue du droit de timbre, suppression qui,

pour le dire en passant, permettrait au nouveau journal de réduire

encore son prix, ne vienne changer toutes les conditions d'existence des

journaux actuels.

Courrier de Paris.

Dieu merci! nous voici délivrés des noirs brouillards et des jours

sombres; l'hiver est mort, l'hiver est enterré! Le 1er avril a lui avec

le premier rayon de soleil; Paris, tout à l'heure si lugubre, est

illuminé de lumière; il s'éveille dans l'azur, dans le jour éclatant,

dans l'air vif et limpide; il se couche à la lueur argentée d'un beau

ciel: allons! mes chers Parisiens, ouvrez vos fenêtres! laissez pénétrer

ce premier sourire du printemps dans vos maisons longtemps closes; que

cet air pur et vivifiant vous ranime et dissipe l'atmosphère énervante

de vos soirées et de vos fêtes; les promenades du soir, sous les frais

ombrages, vont bientôt remplacer les longues nuits abandonnées au whist

et au lansquenet; et les blancs lilas qui bourgeonnent détrôneront la

polka.

Et vous, très-chères Parisiennes, visitez votre couturière et votre

marchande de modes; dites à ces artistes de préparer leurs coiffures les

plus fraîches et leurs robes les plus tendres; le moment est venu des

coquetteries printanières; quittez ces lourds manteaux de velours, ces

pelisses envieuses, ces chapeaux jaloux qui vous cachaient aux regards

en vous barricadant contre les jours maussades; enfin, nous allons vous

revoir; non plus seulement à la lueur des bougies et des lustres dans

votre robe de bal; non plus seulement au coin du feu, dans le négligé

coquet du boudoir, mais par les beaux jours et les belles soirées de

printemps, effleurant légèrement l'asphalte du boulevard de votre pied

leste, glissant sur le sable des Tuileries comme des ombres légères, et

animant de votre regard et de votre sourire les grandes allées du bois

de Boulogne et des Champs-Elysées. La Parisienne est adorée dans

l'hiver; mais elle est surtout adorable au printemps; elle est adorable

quand elle se fie à ces premiers jours étincelants, d'un air encore

indécis et soupçonneux; elle est adorable quand elle se pare des modes

nouvelles de la riante saison, pâle encore des fatigues et des plaisirs

de l'hiver.

Pâques et Longchamps, voilà les deux limites où l'hiver s'arrête et

expire; au moment où nous écrivons, Pâques suspend aux murs des temples

saints et au chevet des âmes pieuses, ses rosaires et ses feuilles de

buis bénit, tandis que Longchamps range en bataille ses escadrons de

cavaliers et la longue multitude des voitures armoriées que la citadine,

le fiacre et le cabriolet de place viennent diaprer démocratiquement.

Mais Longchamps est bien déchu de son ancienne magnificence; c'est un

grand seigneur, autrefois célèbre par ses prodigalités et le luxe

insolent de ses équipages, et qui, peu à peu, par le fait des

révolutions et le croisement des races, se contente de faire vie de

riche bourgeois, c'est-à-dire vie qui dure. Longchamps est arrivé à

l'âge de l'économie et de la sagesse, après avoir été si follement

prodigue. Vous verrez qu'il finira par n'être plus qu'un vieux ladre et

un fesse-mathieu, comme dit Molière.

A l'arrivée de Pâques, le Carême bat en retraite, et les gourmands qui

avaient des scrupules et se mortifiaient, rentrent en pleine possession

de leur appétit et de leur liberté; ils peuvent indistinctement promener

leur fourchette du gras au maigre, de la poularde onctueuse au simple

oeuf à la coque, sans que monseigneur l'archevêque intervienne; telle

est la situation actuelle de la cuisine parisienne; le maigre est

détrôné dans les maisons les plus pieuses, et le gras recommence son

règne sur les plats et sur les assiettes.

Il y a, à Paris, une espèce de solennité traditionnelle! qui indique le

moment de ce détrônement du maigre et de cette restauration du gras;

j'éprouve quelque embarras à vous dire le nom sous lequel on la désigne;

ce nom n'est pas noble; ce nom n'est pas très-galant; il n'est rien

moins qu'épique, rien moins qu'anacréontique; cependant la chose est

beaucoup moins terrible et moins odieuse à nommer que la peste, que La

Fontaine se résignait cependant à _appeler par son nom_. Soyons donc

aussi brave que La Fontaine, et, faute de la peste, parlons de la foire

aux jambons; voilà le mot lâché!

Si vous voulez assister à la foire aux jambons, gagnez la Bastille et,

de là, prenez le boulevard qui côtoie d'une part le canal de l'Ourcq, de

l'autre les greniers d'abondance et les murs solitaires du quartier de

l'Arsenal. Ce boulevard, dont la queue se perd dans la rue Saint-Antoine

et la tête se mire dans la Seine, s'appelle le boulevard Bourdon, c'est

là que la foire aux jambons élit, tous les ans, domicile, ou, pour mieux

dire, c'est là qu'elle plante sa tente; de tous côtés, en effet, se

dressent, en un clin-d'oeil, des cabanes de bois à peu près semblables

aux huttes qui abritent, chemin faisant, les peuplades nomades; leur

nombre s'élève à deux ou trois cents; tout à côté, des chariots ou vides

ou encore chargés de bagages, annoncent que l'armée a résolu de faire

sur ce terrain une halte sérieuse; cependant, si vous allez regarder

sous ces tentes, pour voir quelles armes et quels soldats y reposent,

vous trouverez, au lieu de Cosaques féroces ou d'Arabes cuivrés, au lieu

de lances, de cimeterres, de pistolets ou de yatagans, de bonnes grosses

commères réjouies ou des gaillards à large poitrine entourés de jambons,

de saucissons, de saucisses, de langues fourrées et de boudins en

faisceaux; Arles, Troyes. Lyon, Bayonne, toutes les villes, mères

fécondes des jambons célèbres, envoient là leurs enfants; le laurier sur

leur front s'entrelace au persil et forme leur couronne.

Il faut voir l'affluence qui se presse autour de ces boutiques en plein

vent, pour se convaincre que parmi tant de cultes défunts et de

croyances perdues, l'amour du jambon a survécu. Le culte du jambon

fleurit comme aux temps des plus prospères, quand Rabelais le

recommandait à Panurge par la bouche de Gargantua, comme un bon

compagnon et cher ami de la dive bouteille.

La foire aux jambons dure trois jours; elle commence le mardi de la

semaine sainte et finit le vendredi exclusivement. Pendant ces trois

jours, on n'imagine pas ce qui se débite de cette marchandise salée,

produit populaire dû à l'animal nourrissant mais peu coquet, que la

pudeur m'empêche de nommer. Il est vrai que l'habileté des marchandes ne

contribue pas moins que le goût de la marchandise à exciter l'appétit

des acheteurs. Elles mettent une vivacité dans leur appel à la

gourmandise du prochain, et une verve piquante qui vaut bien le sel de

leurs jambons. Chacun donc emporte son saucisson dans sa poche, ou son

jambon sous le bras, ou son pied... de cochon dans sa main. Quelques-uns

de ceux qui pratiquent la philosophie de l'à-propos et du moment,

satisfont leur appétit séance tenante; plus d'un _Jean-Jean_ dévore sa

saucisse à brûle-pourpoint; plus d'un Tortillard fait rôtir son boudin

au nez du fabricant qui vient de le lui vendre; quant aux gourmets qui

se respectent et aux hommes de traditions, quant aux adorateurs discrets

des dieux lares, ils emportent pieusement le bienheureux jambon, fruit

de leur pèlerinage, et le suspendent au foyer domestique jusqu'au jour

où ils convient un ami ou un voisin, quand la chose est fumée à point,

pour la dépecer, la découper par fine tranche et l'arroser du vin de

l'amour ou de l'amitié, selon le sexe des convives; «Un peu de sel par

ici, par là, dit un noël de La Monnoie, ne gâte rien à l'affaire...»

Mais laissons là les jambons et la foire aux jambons; je meurs de soif

rien que d'en avoir parlé. O Hébé!

Verse ton pur nectar dans ma coupe brûlante!

--Nous allons avoir incessamment, non loin de la foire aux jambons, un

petit intermède électoral, en attendant la grande comédie de l'élection

générale, que nous attendrons bien encore un an ou deux; le neuvième

arrondissement attenant par un côté au boulevard Bourdon, est veuf de

son député; M. Galis a donné sa démission: il s'agit de le remplacer; la

liste des prétendants à sa succession, que les journaux publient, prouve

que le goût de la députation augmente d'année en année, bien loin de

diminuer. Dans la dernière élection dont M. Galis était sorti

victorieux, le neuvième arrondissement n'avait eu à se prononcer

qu'entre trois candidats; aujourd'hui, il a affaire à plus de quinze

aspirants plus ou moins politiques; dans les quinze, il y en a au moins

dix parfaitement inconnus; qui sont-ils? que veulent-ils? d'où

viennent-ils? Voilà ce qu'on se demande en lisant leurs noms. Si vous

les interrogez sur leurs vertus et leur mérite, ils vous répondront

comme cette fameuse circulaire d'un candidat dont le souvenir nous est

encore présent: «Messieurs, il y a cinquante ans que j'habite votre

quartier de père en fils. Mes enfants ont joué avec les vôtres; mes

petits-enfants feront de même: je m'y engage; et vous savez si j'ai

jamais manqué à ma parole.» Mais le pauvre homme eut beau dire, les

électeurs ne firent pas l'enfantillage de le nommer.

Un des électeurs les plus influents de ce collège qui doit choisir le

successeur de M. Galis, vient précisément, la veille de la bataille, de

mourir d'une façon tragique; c'était un homme excellent, d'humeur

affable et riante, très-aimé pour l'agrément de son esprit, très-estimé

pour la sûreté de ses relations et de ses sentiments. Il y a deux jours,

M. *** a été trouvé mort dans son lit. On crut d'abord à un suicide;

mais quelle apparence qu'un tel homme, riche, considéré, entouré d'une

famille prospère, se fut porté à une pareille extrémité? Les médecins

sont venus et ont conclu à l'apoplexie. Or, M. *** avait promis son

influence et sa voix à un des quinze candidats dont nous parlions tout à

l'heure. Celui-ci, apprenant sa mort subite; «Mais c'est indigne,

s'est-il écrié; on ne se conduit pas ainsi: qu'il meure, rien de mieux;

mais qu'il m'enlève une voix, voilà l'horreur: il aurait dû au moins

attendre au lendemain de l'élection!» N'est-ce pas là un bon trait de

moeurs électorales?

--Il vient d'être question, devant les tribunaux, de la succession de la

fameuse mademoiselle Thevenin: cette demoiselle Thevenin avait été

danseuse à l'Opéra, danseuse très-prodigue de toutes choses et

très-courtisée. Le temps de la jeunesse et des entrechats passé, la

prodigue mademoiselle Thevenin tomba dans l'avarice sordide; retirée à

Fontainebleau elle passait pour pauvre: à la voir courbée et presque en

haillons, vous lui eussiez donné le denier de l'aumône, et probablement

elle l'eût accepté. A sa mort, on a trouvé sous son chevet une

inscription de 75,000 fr. de rentes 5 pour 100. Cette riche proie allait

retourner à l'État, faute d'héritiers connus; mais le bruit s'en

répandit, et il arriva des Thevenin de tous côtés; celui-ci se disait

cousin. Celui-là arrière-petit-neveu, cet autre remontait de Thevenin en

Thevenin jusqu'à la côte d'Adam, c'est d'un de ces Thevenin que la

justice s'occupait l'autre jour: ce Thevenin fournissait un acte de

naissance qui tendait à prouver qu'il descendait d'un certain

arrière-cousin germain de la danseuse; tout allait bien, lorsqu'on

découvrit que l'acte était faux; le prétendu Thevenin avait si

maladroitement fait ses calculs que, vérification faite à l'état civil,

il se trouva qu'il était né trois ans après la mort du père Thevenin

qu'il s'attribuait.

La succession Thevenin est comme la succession de certains empires; elle

fait naître des faux Smerlis, des faux Édouard, des faux Louis XVII, des

faux Démétrius; mais en ce temps-ci les faux Démétrius, au lieu de

courir les champs de bataille, vont tout droit en police

correctionnelle. Avis aux Thevenin qui ne sont pas de bon aloi.

[Illustration: La Foire aux jambons sur le boulevard Bourdon.]

Finissons par des images consolantes; à côté du crime, les bonnes

actions; à côté de l'avance, la bienfaisance. Tandis que les mauvais

instincts poussent des malheureux aux bagnes et à l'échafaud, il y a des

associations philanthropiques qui s'inquiètent de détourner jeunes

filles sans guide de la voie perverse; tandis que Harpagon enfouit ses

trésors stériles, il y a des mains charitables qui sèment l'aumône; tel

est le but de la société de patronage des jeunes garçons pauvres fondée

à Petit-Bourg.--Des femmes du haut monde,--et quel meilleur usage

peuvent-elles faire de leur influence, de leurs loisirs et de leur

fortune?--ont eu l'honorable pensée de donner un concert au profit de

cet établissement si utile et si digne d'être encouragé. Ce concert aura

lieu à l'Hôtel-de-Ville, le 14 avril. Le prix des billets est de 10

francs, l'_Illustration_ y sera.

Madame la comtesse Portalis, madame de l'Espinasse, madame la vicomtesse

d'Haussonville, madame la comtesse Merlin, madame de Rambuteau, madame

de Rigny, madame de Valry, madame de Ségur-L'amoignon patronnent de leur

nom et de leur dévouement cette oeuvre charitable.

Chantez pour les enfants et pour les pauvres; ce sont des chansons que

Dieu bénira!

Salon de 1844.

Troisième article.--Voir t. III, p. 33 et 71.

Nous connaissions à M. Alfred Dedreux un talent tout spécial, une

habileté extraordinaire pour peindre les chevaux, une touche

fashionable, un laisser-aller charmant, lorsqu'il lui arrive de traiter

les portraits de genre. Le _Portrait, équestre de M. le duc d'Orléans_

nous a fort agréablement étonné, car nous avons compris aussitôt que M.

Alfred Dedreux pouvait être un peintre de style dans l'occasion. En

effet, sans parler de la ressemblance, chose assez facile lorsqu'il

s'agit d'un prince, aussi souvent _pourtraicté_ que le fut le duc

d'Orléans, nous avons retrouvé la toile de M. Dedreux une vérité

d'expression peu commune. C'est le prince dans son port, dans sa

prestance, dans sa manière de se tenir à cheval. Jamais portrait ne

rappela mieux une personne qui n'est plus. Ce tableau de M. Dedreux

possède d'ailleurs toutes les qualités qui distinguent notre habile

peintre des chevaux; rien n'y est cherché, rien n'y sent le travail

pénible, et çà et là même nous voudrions que M. Dedreux eût terminé

davantage certains détails. Un autre _Portrait équestre de mademoiselle

M..._ est aussi beau que celui de M. le duc d'Orléans; si le cheval qui

porte la jeune fille a peu de vie, le chien couché sur le premier plan

est de tous points admirable. Deux autres toiles de M. Dedreux, _Cheval

abandonné sur un champ de bataille_, et _Portrait de M. le comte M....,_

sont remarquables. Avec quelques études encore,--études sérieuses,--M.

Alfred Dedreux occupera la plus belle place parmi nos peintres de

chevaux.

[Illustration: Portrait équestre de S. A. R. Mgr le duc d'Orléans, par

M. Alfred Dedreux.]

Loin de nous la pensée d'établir une comparaison entre l'oeuvre de M.

Alfred Dedreux et celle de M. de Lansac. En art, comparer est

rigoureusement impossible, lors même que les sujets sont tout à fait

semblables. M. de Lansac a exposé, lui aussi, un _Portrait équestre de

M. le duc d'Orléans_, tableau consciencieusement fait, mais où nous

voudrions trouver plus de vérité dans la pose du duc, et surtout plus

d'ampleur dans toute la toile.

Quel gracieux peintre de genre que M. Tony Johannot!

Combien de sujets divers il a traités, toujours avec la même

supériorité, toujours avec la même poésie! Cette année, il a une riche

exposition; ses tableaux sont petits, mais nombreux, et ses _sujets

tirés de l'Évangile_, ses _sujets tirés de l'Imitation de Jésus-Christ_,

sont comme un musée à part dans le Musée. Nous n'avions vu jusqu'alors

que les gravures de ces compositions religieuses, qui sont empreintes du

bon goût et du charme par lesquels ce peintre se distingue. Les deux

séries de tableaux exposés par M. Tony Johannot appartiennent à M. le

duc de Montpensier ainsi que le sujet tiré de Tony Johannot d'_André_,

de George Sand. Cette dernière toile est un petit chef-d'oeuvre de grâce

et de sentiment; les deux personnages,--poétique création de George

Sand,--sont poétiquement rendus; les fleurs éparpillées dans la jolie

chambre de Geneviève, le soleil pénétrant par la croisée, tout est

lumineux et délicat dans ce petit tableau.

Pour cette fois. M. Ziegler a donné à la religion des allures mondaines;

il l'a poétisée, ainsi que l'ont fait plusieurs écrivains. Par bonheur,

sous prétexte de poésie, il n'en est pas venu au matérialisme, et il

s'est tenu dans de justes limites. Son exposition est brillante selon la

stricte acception du mot. Et quoi de plus brillant, en effet, que

_Notre-Dame des Neiges_? Lorsque M. Ziegler exposa _Daniel dans la Fosse

aux lions_, ou lui reprocha une certaine lourdeur dans le faire, on lui

conseilla d'avoir la touche plus légère, toutes les fois qu'il lui

arriverait de peindre des saints, des anges, ou une vierge.

Notre-Dame-des-Neiges, c'est-à-dire «la Vierge aux frimas,» est la mise

en pratique des conseils qui lui ont été donnés. Il ne se peut rien

trouver de plus délicatement rendu; et les chairs, principalement, ont

une transparence unique.

[Illustration: Sujet tiré d'_André_, de George Sand, par Tony Johannot.]

[Illustration: _Notre-Dame-des-Neiges_, tableau, par M. Ziegler.]

--_La rosée répand ses perles sur les fleurs_. Voilà une charmante

allégorie où la volupté ne saurait manquer, où la grâce s'inspire du

sujet même. La pose de la rosée, personnifiée dans une belle jeune fille

aux formes divines, est pleine de grâce et de distinction. S'il y avait

un peu plus de modelé dans les chairs, ce serait un tableau parfait, et

tel qu'il est, il fait honneur au talent de M. Ziegler. Son troisième

tableau, _une Vénitienne_, a des qualités d'harmonie très-supérieures.

Théâtres.

Académie Royale de Musique.--_Le Lazzarone_, opéra en deux actes,

paroles de M. de Saint-Georges, musique de M. F. Halévy.

Il y a à cet opéra un second titre: c'est _le bien vient en dormant_.

D'où l'on a le droit de conclure que son but est d'enseigner que pour

s'enrichir et prospérer, dormir est le moyen le plus sûr. En effet, le

héros de M. de Saint-Georges, Beppo _le lazzarone_, semble avoir pris

pour modèle Jean de La Fontaine:

Quant à son temps, bien sut le dépenser:

Deux parts en fit dont il soulait passer,

L'une à dormir, et l'autre à ne rien faire.

Écoutez plus tôt ce philosophique jeune homme,--nous demandons pardon à

Jean de La Fontaine de citer après ses vers ceux du _lazzarone_ Beppo:

--Je dors.--Mais on fait pauvre mine

A ce regime-là, quand arrive la faim.

--Je vis de peu de chose, et puis souvent, enfin,

Pour l'apaiser, je rêve que je dîne.

........................... Ami, crois-moi.

Fuyant celui qui l'importune,

On voit la bizarre fortune

Venir à qui l'attend chez soi.

--Et tu l'attends?--Tranquillement.

--Sur ton grabat?--En sommeillant.

Cela est clair; Beppo n'est pas oisif parce qu'il manque d'ouvrage ou

qu'il est paresseux, mais bien par calcul et pour enrichir. C'est un

système qu'il a inventé; c'est un plan, fruit de son génie, qu'il a

mûrement médité, et qu'il exécute avec cette constance opiniâtre à

laquelle on reconnaît les grands hommes. Et comme, au dénouement, tous

ses projets réussissent, qu'il épouse la jeune fille dont il était

amoureux, et que cette jeune fille est une riche héritière, on ne petit

douter que l'auteur, profond moraliste, n'ait voulu donner une bonne

leçon à cette multitude de niais qui passent leur vie courbés sur un

établi, sur un métier, sur nue enclume, flétrissent leur jeunesse avant

le temps et n'obtiennent pour récompense d'un travail excessif, qu'une

mort prématurée, Tant pis pour eux! c'est leur faute. Que ne font-ils

plutôt comme Beppo le lazzarone? Chacun d'eux épouserait une riche

héritière, et deviendrait grand seigneur.

[Illustration: Une scène du _Lazzarone_--2e acte: Beppo, Mme

Stoltz.--Baptista, Mme Durus.--Mirobolante, Barroithet.--Corvo,

Levasseur.]

L'espèce humaine étant divisée en deux classes, l'une laborieuse et

l'autre oisive, il est évident que la première travaille pour la

seconde. Ainsi arrive-t-il à Mirobolante, l'improvisateur. C'est un bien

mauvais poète que ce Mirobolante, si l'on juge son talent par

l'échantillon que M. de Saint-Georges en a donné; mais, en revanche,

c'est le drôle le plus effronté et l'intrigant le plus actif du royaume

de Naples. Il se vante d'avoir fait tous les métiers. Voilà un homme qui

a dû travailler! Eh bien! il est dans une profonde misère. Preuve

évidente de la sagesse du système de Beppo!

L'un de ces métiers est celui de médecin... médecin avec malades, bien

entendu. Nous avons déjà dit que Mirobolante est un travailleur. Parmi

ses malades est un mendiant _qu'il aide doucement à quitter cette vie_.

En échange d'un aussi important service, le moribond lui révèle un

secret.

Il fut jadis chargé de faire disparaître une jeune fille au berceau,

appelée Baptista, nièce et pupille d'un riche capitaliste, lequel a nom

Josué Corvo. Cet honnête personnage l'avait payé pour cela, comme de

raison, mais il l'avait mal payé... Se peut-il que, dans une semblable

opération, ou cherche à faire des économies? Cela n'est pas ordinaire,

et nous aurions de la peine à le croire, si M. de Saint-Georges ne

l'affirmait. Au surplus, ce Corvo n'est qu'un sot de la tête aux pieds,

car, en remettant au bandit la petite fille, il lui a laissé une croix

d'or qu'elle avait au cou et où se trouvait gravé le nom de sa mère. Le

hasard voulut que ce bandit fût le plus honnête homme du monde. Un autre

aurait vendu à son profit ce bijou qui valait de l'argent. Mais tel

n'est pas le caractère des scélérats de M. de Saint-Georges. Fi donc!

pour qui le prenez-vous? Baptista a gardé à son cou la précieuse relique

destinée à la faire reconnaître en temps et lieu par Josué, à lui faire

restituer son état social et son héritage. C'est ce qui arrive en effet.

Baptista devient tout à coup grande dame, de bouquetière qu'elle était,

et partage sa fortune avec Beppo, son amoureux. Mais, comme Mirobolante,

trop pressé de recueillir le fruit de ses peines, s'est efforcé

d'évincer son ami Beppo par des moyens peu délicats, Beppo ne partage

rien avec Mirobolante, qui reste Gros-Jean, c'est-à-dire improvisateur,

comme devant. Juste châtiment de son excessive activité!

Voilà, on en conviendra, une histoire originale, et où brille d'un vif

éclat la fertile imagination de l'auteur. Qui jamais, au théâtre, a

entendu parler de tuteurs infidèles, d'enfants perdus ou volés, de croix

d'or, etc., etc.? Des idées si neuves méritent qu'on les exploite. Nous

les recommandons à MM. les fabricants de mélodrames, ainsi qu'au jury de

l'exposition des produits de l'industrie française.

La partition de M. Halévy brille par les qualités habituelles de cet

académicien. A la vérité, c'est une partition _bouffe_, et, depuis

l'Éclair, on n'a guère eu l'occasion d'envisager M. Halévy que sous son

aspect le plus grave et le plus mélancolique. Dans _Charles VI_, dans

_la Reine de Chypre_, dans _Guido et Ginevra_, dans _la Juive_, il n'y a

pas le plus petit mot pour rire. Dans _le Lazzarone_, au contraire, il y

a beaucoup de mots qui désirent être plaisants, et la musique y est

parfaitement en harmonie avec les paroles.

Les morceaux les plus remarquables sont deux trios, l'un chanté par

Beppo, Mirobolante et Josué Corvo, l'autre par ces deux derniers

personnages et Baptista. Le premier est très-bien fait, les voix y sont

habilement disposées; il y a de la mélodie; le chant y est rythmé et

offre un sens clair et précis. L'accompagnement ne l'étouffe pas. Le

second duo a d'autres qualités: il renferme un canon très-original; la

coupe en est complètement neuve, et l'auteur y a imaginé des effets de

vocalisation qui n'avaient jamais été même soupçonnés par aucun des

maîtres qui l'ont précédé dans la carrière de l'opéra bouffe.

Barroithet, Levasseur, madame Dorus et madame Stoltz déploient dans cet

ouvrage, comme acteurs et comme chanteurs, le talent qu'on leur connaît.

Une tarentelle, dansée par madame Dorus et madame Stoltz avec un peu

trop de verve peut-être, a failli, à la première représentation,

compromettre un moment le succès de l'ouvrage: mais la tempête s'est

promptement apaisée, et, après le dénoûment, les noms des auteurs ont

été proclamés au bruit d'applaudissements frénétiques. Après quoi, le

lazzarone Beppo et Baptista la bouquetière ont été redemandés et

inondés d'une pluie de bouquets. L'eau va toujours à la rivière.

On aurait bien dû, ce nous semble, profiter de l'occasion pour donner à

MM. Diéterle, Séchan et Despléchin leur part d'applaudissements. Les

trois décorations du _Lazzarone_ sont charmantes. Nous n'osons garantir

quelles soient vraies, n'ayant jamais vu Naples. D'autres que nous

décideront la question. «Mais, disent les Italiens, _se non è vero, è

ben trovato_.» Cela s'applique surtout à la porte de Capoue, qui sert de

fond au premier acte. Si elle n'est pas telle que M. Diéterle, ou M.

Séchan, ou M. Despléchin l'a représentée, elle a tort, car on ne saurait

imaginer un ciel, un terrain, une architecture, une végétation plus

parfaitement napolitaine. Cela est encore plus vrai, peut-être, du

troisième tableau, où l'oeil embrasse de profil le port de Naples et son

admirable rade. L'air y est d'une transparence incomparable, la lumière

d'une vivacité merveilleuse, et l'illusion est si complète que vous

croyez sentir d'aplomb sur votre tête le puissant soleil du Midi.

Second Théâtre-Français.--_Jane Grey_, tragédie en cinq actes et en

vers, de M. Alexandre Soumet et de madame d'Altenheim.

Tout le monde connaît l'histoire de Jane Grey, de cette belle et

touchante fille de la race des Suffolk, comme l'appelle Young, qui paya

d'une mort prématurée, à seize ans et sur un échafaud, une royauté de

neuf jours qu'elle n'avait pas voulue. L'ambition de sa mère, de son

mari, de son père, le duc de Suffolk, de Dudley, duc de Nurthumberland,

la fit reine malgré elle. Ce que demandait Jane Grey, ce qu'elle

préférait à toutes les grandeurs de la terre, c'était la liberté,

c'était la solitude, les douces affections du coeur, les charmantes

occupations de l'esprit, la pratique désintéressée et pure des livres

pieux, l'étude des philosophes et des poètes.--La sombre politique vint

l'arracher à ces travaux paisibles, à ces heures innocentes; l'oeil

enflammé, agitant dans sa main le glaive des guerres civiles, elle lui

dit: «Suis-moi! voici un trône!--Non, dit la jeune fille pâle et douce,

non!» Et elle rejeta d'abord, d'un geste plein d'effroi, la couronne

fatale, la couronne qui devait lui donner la mort; mais les prières d'un

époux adoré, mais l'autorité d'une mère inflexible, mais l'ascendant de

Dudley soumirent, sans le convaincre, ce jeune coeur naïf et dédaigneux

des grandeurs: Jane devint reine d'Angleterre, reine d'une semaine! Le

neuvième jour de cette royauté éphémère, Jane était précipitée du trône

dans un abîme profond. Abandonnée de ceux-là mêmes qui l'avaient poussée

le plus violemment à l'entreprise, elle tomba aux mains de Marie Tudor,

sa rivale, la reine véritable.--L'inexorable Marie, la fille sanglante

de Henri VIII, affecta d'abord la clémence et le pardon. Jane Grey,

prisonnière, vécut quelque temps encore: il semblait qu'on voulût lui

faire grâce de la vie; mais à la première émotion politique où le nom de

l'infortunée se trouva mêlé, Marie Tudor livra Jane Grey au bourreau. Sa

mort fut pieuse et héroïque: Jane offrit sa tête à la hache

courageusement, chrétiennement, sans faiblesse comme sans forfanterie,

avec la sérénité et la douceur qui avaient été les deux grâces de sa

personne.

Telle est l'héroïne de la tragédie de M. Soumet et de madame

d'Altenheim. Une rapide analyse suffira pour donner une idée de celle

oeuvre mêlée de bien et de mal, de beaux et de mauvais vers, sifflée et

applaudie tout à la fois, par un fait bien entendu de justice

distributive.

L'ambition de Dudley rêve, dès le premier acte, la royauté pour Jane

Grey: cette jeune reine de dix-huit ans ne sera qu'un fantôme de

souveraine, Dudley gouvernera sous son nom; tel est du moins le but

qu'il caresse et le but qu'il se propose. Pour être plus sûrement roi

sous le nom de Jane, Dudley décide de faire entrer la jeune fille dans

sa famille, et de lui donner pour époux son fils lord Guilfort: Jane, et

Guilfort s'aiment tendrement; les projets de Dudley ne rencontrent donc

aucun obstacle de ce côté; Dudley ne demande qu'une chose: c'est que le

mariage des deux jeunes amants se fasse secrètement; par ce mystère,

Dudley évitera d'éveiller les soupçons de Marie Tudor, héritière

présomptive d'Édouard VI, roi faible et voisin de la tombe.

Ce mariage secret est la base sur laquelle toute la tragédie repose, la

cause qui excite les passions et produit les péripéties.

Marie Tudor, en effet, est éprise de Guilfort. L'âpre Marie, dont M.

Soumet fait une Marie sentimentale, pousse la passion jusqu'à vouloir

faire de Guilfort son mari, et un roi d'Angleterre, après le prochain

trépas d'Édouard VI. Ce rêve de son coeur, Marie le confie à Jane Grey,

tout à l'heure fiancée et unie secrètement à Guilfort. Malgré elle, Jane

rougit et tressaille; et aussitôt la jalousie de Marie Tudor s'éveille;

l'aimerait-elle? Quelques vers amoureux adressés à Guilfort par Jane

tombent sous les yeux de Marie et ne permettent plus le doute à ses

soupçons. Marie éclate; elle menace Jane et l'insulte; c'est alors que

Guilfort, plutôt que de laisser soupçonner la vertu de sa Jane

bien-aimée, s'écrie: «Elle est ma femme!» Vous jugez de la fureur de

Marie. La scène est très-dramatique et très-belle.

Cependant Édouard VI meurt; Dudley a arraché à son agonie un testament

qui déclare Marie Tudor déchue du droit au trône et transporte ce droit

à Jane Grey. Dudley, Guilfort, le duc de Suffolk, viennent presser Jane

de ceindre la couronne; Jane refuse: «C'est Marie qui doit être reine;

le bon droit est du côté de Marie; et d'ailleurs, à quoi bon un trône!»

Ainsi parle Jane Grey; puis, de guerre lasse, vaincue, comme l'histoire

le raconte, par sa tendresse conjugale et par l'autorité de Dudley, elle

se laisse faire et accepté la couronne en pleurant.

Marie, qui ne soupçonne pas l'usurpation, entre chez Jane au moment où

elle vient de monter sur le trône et d'être saluée reine par ses

partisans. «Qu'on arrête cette femme!» s'écrie Dudley en désignant

Marie; mais Jane répond: «Qu'on lui laisse la liberté!» Marie Tudor

sort, en effet, libre mais pleine de ressentiment et méditant la

vengeance.

Jane Grey ne tarde pas à payer chèrement sa générosité; les deux armées

rivales se rencontrent; l'armée de Jane est vaincue; maintenant c'est

Marie Tudor qui règne, et c'est Jane qui est prisonnière avec Guilfort

son mari.

A ce moment suprême, la tendresse des deux époux s'exalte jusqu'à

l'héroïsme, et la muse métaphorique de M. Soumet prête à cet amour

exalté tout l'éclat de sa pompe sonore. C'est un des moments les plus

poétiques de la tragédie.

Que médite cependant Marie Tudor? Va-t-elle immoler sa rivale sans

pitié? Non; l'amour qu'elle ressent pour Guilfort lui inspire une autre

pensée; que Jane et Guilfort se séparent et signent un acte de divorce,

et Marie leur fera grâce de la vie! Marie espère ainsi que Guilfort,

après avoir brisé les liens qui l'unissent à Jane, reviendra peu à peu à

Marie et se laissera gagner par l'ambition et la splendeur de la

royauté.

«Plutôt mourir que de perdre Guilfort,» dit Jane, repoussant l'acte de

divorce avec horreur. Guilfort cependant a signé. Est-ce que Guilfort

trahirait Jane? Non; il veut seulement lui sauver la vie en

accomplissant la condition que Marie a mise au salut de cette jeune

femme infortunée. Quant à Marie Tudor, Guilfort a pris ses précautions

contre son amour; il s'est empoisonné! Au moment donc où Marie croit

tenir sa proie, Guilfort expire entre cette cruelle Marie et la pauvre

Jane désespérée. Mais Jane ne lui survivra pas; Jane ne profilera pas du

bénéfice de la vie que son Guilfort a payé de son trépas! D'ailleurs,

Marie Tudor a requis toute son ardeur de sang et de vengeance, et Jane

Grey n'a plus qu'à marcher à l'échafaud; elle y va d'un pas ferme et

d'un visage paisible, tandis que Marie se livre au désespoir et aux

remords.

Un tableau final représente l'exécution de Jane Grey, d'après l'ouvrage

célèbre de M. Paul Delaroche. La poésie et la peinture sont soeurs.

Le caractère de Jane Grey est tracé avec goût et délicatesse; Marie

Tudor, bien que visant à la grandeur tragique, touche au fracas et à

l'exagération du mélodrame. Après ces deux personnages, le reste a peu

de valeur et d'originalité. Guilfort ne trouve qu'un beau mouvement de

tendresse, et nous l'avons signalé en passant; Northumberland n'est

qu'un conspirateur taillé sur l'aune ordinaire.

Nous reprocherons à M. Soumet de noyer les hommes et les choses dans un

océan de vers toujours brillants, beaux de temps en temps, vides plus

souvent encore. Le spectateur succombe sous le luxe effrayant de ces

mille hémistiches, tous orgueilleux, tous pompeusement parés, tous

pleins de recherche et de bruit, et faisant résonner, à chaque vers, la

trompette de leurs épithètes sonores. Mais la poésie de M. Soumet n'a

pas d'autres allures; elle se donne à tout propos les grands airs

d'Encelade escaladant les cieux; heureusement que M. Soumet a les

qualités de ses défauts, et que dans cet entassement de Pélion sur Ossa,

il rencontre plus d'un effet d'une véritable grandeur. Dans cette

dernière oeuvre, M. Alexandre Soumet s'est associé sa fille, madame

d'Altenheim, femme d'imagination et de talent, qui tient de son père le

don de chanter sans fin des vers mélodieux.

Mademoiselle Georges, dans le rôle de Marie, a toute la grandeur et

toute la majesté d'une reine; cependant la sèche et gauche Marie Tudor

s'étonnerait de se voir si royalement majestueuse et parée.

Une jeune et jolie actrice, mademoiselle Naptal, a montré de la

sensibilité et de l'intelligence dans le rôle de Jane Grey; il ne lui a

manqué qu'un peu plus de poésie et de douceur.

Que vous dirai-je? Sauf quelques murmures qui ont troublé le troisième

acte, le succès a été complet et s'est terminé par une ovation générale

du poète et des acteurs.

Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70.)

L'Illustration, No. 0058, 6 Avril 1844 · 第 1 / 16 题