pendant trente ans elle a été un _cafetal_ (plantation à café)
très-prospère. Les causes qui ont amené la chute des cafetals à Cuba
ont agi ici comme ailleurs; et on a créé maintenant une plantation de
cannes à sucre à la place, sous le nom nouveau de _la Ariadne_.
La conversion des plantations à café en plantations à sucre, du
_cafetal_ en _ingenio_, a très-sérieusement affecté les conditions
sociales et économiques de l'île de Cuba. Le café doit venir à
l'ombre; en conséquence, un cafetal était une plantation d'arbres;
l'économie et le goût à la fois avaient amené les planteurs, qui
presque tous étaient des réfugiés de Saint-Domingue, à choisir des
arbres fruitiers, avec des arbres dont le bois était recherché, aussi
bien que ceux qui étaient remarquables par leur beauté. Sous ce
manteau d'arbres croissait le caféier, plante toujours verte, et
presque toujours en fleurs, avec des baies de teintes changeantes, qui
deux fois l'année, donnent les grains de café. Pour exploiter la
plantation, il fallait y percer, à des intervalles assez nombreux, des
avenues assez larges pour les voitures. La plantation était par
conséquent découpée comme un jardin, avec des avenues, des sentiers,
sous l'ombre des arbres les plus admirables; l'espace qui séparait les
avenues était un immense verger, à l'ombre duquel s'élevait, jusqu'à
cinq ou six pieds de hauteur, la plante à café. Le travail consistait
à soigner la plante, à recueillir le café, et les fruits; on cultivait
en outre des légumes, on élevait des moutons, des chevaux et des
boeufs. C'était de l'horticulture, sur la plus vaste échelle possible.
Il fallait beaucoup de temps pour créer le jardin, les Cubains disent
volontiers «le paradis d'un cafetal;» une fois achevé, c'était un
séjour délicieux et aimé. On n'avait besoin d'aucune aide mécanique,
on se passait de la vapeur, de la science; il suffisait de connaître
les sols, la culture de quelques plantes et de quelques arbres.
Il a fallu vingt ans et plus pour démontrer aux Cubains, que le
Brésil, les Antilles, qui sont à une latitude plus méridionale que
Cuba, et les États de l'Amérique centrale, peuvent produire le café
avec plus d'avantage. Les ouragans successifs et terribles de 1843 et
1845, qui détruisirent et ravagèrent tant de cafetals, joints au
système colonial de la métropole, qui n'accordait aucune protection
efficace à Cuba, ont mis fin à l'ère des plantations à café. Ces
motifs n'ont sans doute fait que hâter une résolution nécessaire. Les
mêmes causes qui produisaient l'infériorité de Cuba, au point de vue
de la production du café, lui ont assuré une supériorité marquée pour
la production du sucre. Les plantations détruites ont été consacrées à
la culture de la canne; et graduellement, d'abord dans les parties
occidentales et septentrionales, puis chaque jour plus avant du côté
de l'est et du sud sur l'île entière, les ravissants cafetals ont été
abattus, les arbres coupés, la charrue a passé sur les avenues et les
sentiers, et le pays dénudé n'est plus qu'une mer de cannes.
La vie dans une plantation de cannes à sucre.
La canne à sucre ne s'accommode point de l'ombre. Pour en rendre la
culture profitable, il faut la cultiver aussi en grand que possible.
Avoir des arbres fruitiers, serait une mauvaise économie pour le
planteur. La plupart des fruits, surtout l'orange, qui s'exporte le
plus, arrivent à maturité au milieu de la saison sucrière, et tous les
bras sont alors requis. La canne ne mûrit qu'une fois l'année. Tout le
travail doit être accompli pendant la période où elle commence à être
assez mûre pour être portée au moulin et le moment où la chaleur et
les pluies commencent à la gâter. Dans la Louisiane cette période ne
dépasse pas huit semaines. À Cuba, elle est de quatre mois pleins.
Cette différence donne à Cuba un grand avantage. Pourtant ces quatre
mois sont encore trop courts; et pendant ce temps la cheminée fume et
les fourneaux sont allumés jour et nuit.
Une plantation de sucre n'est ni un jardin, ni un verger. Ce n'est
plus le séjour aimé dont s'enorgueillissait la famille du planteur.
Aussi les plantations souffrent-elles des maux de l'absentéisme, et
les propriétaires habitent aujourd'hui les environs de la Havane, de
Matanzas, ou même New-York. L'esclavage a perdu par là ce qu'il avait
encore de patriarcal. Le maître n'est plus le chef de la famille à la
fois juge, médecin, prêtre, père, comme nous le représentent
quelquefois les avocats de l'esclavage. Des surveillants, des
administrateurs sont aujourd'hui placés entre lui et les esclaves. Les
sentiments que fait naître une existence commune, les souvenirs de
l'enfance, de longues et intimes relations, un amour partagé pour la
maison, la terre, les animaux domestiques, les oiseaux;--les
sympathies qui s'éveillent par les naissances, les maladies, par la
mort même, les devoirs religieux accomplis en commun;--tout ce qui
pouvait améliorer les rapports sociaux, tout cela disparaît de plus en
plus.
Je découvre que l'ingénieur qui a le soin de la machine à vapeur de
la sucrerie est un Américain: il appartient à une classe de
machinistes que la culture du sucre amène tous les ans à Cuba. Ils
quittent les États-Unis en automne, s'engagent pour la saison, mettent
les appareils en bon état, restent quatre ou cinq mois occupés, puis
s'en reviennent au printemps dans leurs pays. Ce sont des gens fort
habiles, et capables de faire toutes les réparations nécessaires: ils
sont très-bien payés, mais sont constamment occupés pendant quatre
mois, sans aucune distraction ni récréation. Celui avec qui je fais
connaissance connaît très-bien Cuba, où il est déjà venu plusieurs
fois: il m'apprend que dans toutes les plantations, pendant la saison
sucrière, les noirs n'ont que quatre heures de sommeil sur les
vingt-quatre heures, une heure pour dîner, une demi-heure pour
déjeuner. La nuit est divisée en trois périodes de trois heures, les
noirs ont, par tiers, leur tour de sommeil.
Les employés les plus importants dans une plantation sont le _mayoral_
ou _mayordomo_. Le premier a la surveillance générale des noirs et
doit établir parmi eux une stricte discipline. Le majordome est
l'homme d'affaires de la plantation. Sous les ordres du mayoral sont
un certain nombre de _contra-mayorales_, qui correspondent à ce qu'on
nomme les _drivers_ dans les plantations des États-Unis. L'un d'eux
accompagne toujours un groupe de nègres à l'ouvrage, dans les champs
ou ailleurs, les surveille, les dirige, et les fait travailler. Ils
portent constamment sous le bras un fouet court, le signe de leur
office. Ce sont presque toujours des nègres, et généralement les noirs
ne montrent pas plus d'humanité dans ces fonctions que les blancs de
bas étage.
[Illustration: La Volante, voiture de la Havane.--Dessin de Victor
Adam.]
Chaque soir, le majordome distribue des provisions aux noirs, sous la
surveillance de l'administrateur. Les feux s'allument ensuite dans les
cases, et on y prépare le repas du soir. J'allai les visiter avant que
le quartier nègre ne fût fermé. Une haute muraille entoure une cour
carrée où sont les cases. Il n'y a qu'une porte d'entrée, qui se ferme
à la nuit; quitter le quartier après la fermeture serait un délit
très-grave. Les huttes sont simples, mais assez bien disposées. Dans
quelques-unes est allumé un feu autour duquel, même dans cette saison
chaude, les nègres aiment à se grouper. Cette visite laissa une
étrange impression dans mon esprit. Rentré dans ma chambre à coucher,
dans le silence de la nuit, je m'endormis en songeant que j'étais, à
Cuba, l'hôte d'un planteur, au milieu de tous les effets de cet
étrange système où un homme s'arroge tous les droits sur d'autres,
amenés à travers l'Océan. J'entendais encore le chant des nègres
chargeant les chars dans les champs de cannes et leurs modulations
barbares: _Na-nu, A-ya--Na-ne, A-ya_.
Une fois je me réveillai au milieu de la nuit, et de loin j'entendis
le bruit des travailleurs occupés dans les champs, sous la clarté des
étoiles.
Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour à la Havane.
Revenu à Matanzas, je vais visiter la montagne du Cumbre. Je pars à
cheval avec un noir pour guide; nous nous élevons peu à peu au-dessus
de la ville. La baie, les maisons, le port, sont à nos pieds; le _Pan_
s'élève, dans la distance, à la hauteur de mille mètres. L'Océan est
devant nous, et derrière la paisible vallée de l'Yumuri; je reviens
par cette pittoresque vallée, sans avoir le temps de visiter aucune
des cavernes à stalactites qui y sont très-nombreuses et
très-profondes.
Pour retourner à la Havane, je ne pris pas la route de mer, mais le
chemin de fer qui unit ces deux villes. Bien que la distance à vol
d'oiseau soit seulement de soixante milles, la ligne a environ cent
milles à cause des nombreux détours qu'elle fait pour atteindre les
plus importantes plantations. Le voyage est plus long, mais il gagne
aussi en intérêt. Je ne puis me lasser de cette scène étrange, et je
contemple avec un intérêt qui ne se refroidit pas, les stations avec
leurs groupes de noirs, de marchands de fruits, les amas de sucre et
de mélasse qui y sont accumulés; les ingenios brillant sous les rayons
du soleil, avec leurs cheminées élevées; les champs interminables de
cannes; les boeufs lents qui traînent les chars; les intervalles de
sol non défriché; les jungles ornées de fleurs sauvages; les bouquets
de cocos aux branches pendantes et pleureuses; les palmiers; les
orangers roides, avec leurs pommes d'or, çà et là les restes d'un
cafetal, avec des cafiers sauvages et non coupés, sous des bosquets
luxuriants de bananiers. L'oeil peut-il jamais se fatiguer de ce
spectacle?
Un peu plus tard, dans l'après-midi, le caractère de la vue commence à
changer. Les ingenios et les champs de cannes deviennent moins
fréquents, puis disparaissent entièrement, et les maisons ont plutôt
l'air de villas que de fabriques. Sur les routes on voit des files de
mulets et de chevaux chargés de paniers de fruits, ou balayant le sol
avec le fourrage vert dont ils sont chargés; tout cela se dirige vers
la Havane. Bientôt on voit le château d'Alavar et le Principe, puis le
port et la mer, la forêt de mâts, la longue ligne des fortifications,
les maisons bleues, blanches et jaunes; il me semble que je suis
revenu chez moi après une très-longue absence; je n'ai pourtant été
que pendant quelques jours sur les plantations, mais les impressions
que j'y ai reçues ont été si nouvelles et si étranges!
[Illustration: Vue de Matanzas.--Dessin de Lancelot d'après F.
Mialhe.]
La population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystères de
l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat.
Il faut présenter maintenant les résultats les plus importants de mes
observations sur l'état actuel de l'île de Cuba. Les renseignements
que j'ai reçus ont été quelquefois contradictoires, mais par cela même
il est plus aisé de les contrôler les uns par les autres.
Il y a trois classes de personnes à Cuba, sans compter les esclaves:
ce sont les Cubains, les Espagnols et les étrangers des autres
nations. Par Cubains, j'entends les créoles ou les personnes nées à
Cuba. Par Espagnols, les Péninsulaires ou natifs de la vieille
Espagne. La troisième classe comprend les Américains, les Anglais, les
Français, les Allemands. Cette dernière classe est nombreuse, possède
beaucoup de richesses, et se compose de marchands, de banquiers et de
commerçants. Les Espagnols composent l'armée et la marine, remplissent
toutes les fonctions publiques: la justice, l'administration,
l'éducation, le fisc, les postes, la police, le haut clergé leur
appartiennent, et on y compte en outre une nombreuse et riche classe
de marchands, de banquiers, de boutiquiers et d'ouvriers.
[Illustration: Paysage dans l'île de Cuba: Loma (côte) de
Canuela.--Dessin de Paul Huet d'après F. Mialhe.]
Le nombre des esclaves n'est pas connu avec exactitude. Le recensement
de 1857 le fixe à trois cent soixante-quinze mille; mais on ne peut se
fier à ce chiffre. Comme les esclaves sont taxés pour l'impôt, le
gouvernement a beaucoup de peine à obtenir une statistique exacte.
Presque tout le monde, à Cuba, s'accorde à dire qu'il y a au moins
cinq cent mille esclaves; quelques-uns élèvent le chiffre jusqu'à sept
cent mille. Je suis moi-même disposé à croire que celui de six cent
mille se rapproche le plus de la vérité.
Les noirs libres, d'après le recensement de 1857, sont au nombre de
cent vingt-cinq mille; mais ce chiffre est trop faible. La population
blanche comprend sept cent mille âmes. Il y a à peu près un noir libre
pour trois esclaves; et leur nombre total est un peu supérieur à celui
des blancs.
Le fait qu'il y a un noir libre sur quatre indique suffisamment que
les lois qui sont faites en Espagne favorisent l'émancipation. Elles
favorisent aussi le noir émancipé. L'étranger qui visite la Havane
verra un régiment de mille volontaires noirs, paradant avec les
troupes de ligne et les volontaires blancs; quand on songe que le port
des armes est considéré comme un honneur et un privilége, et n'est pas
permis aux blancs créoles, excepté à un très-petit nombre qui sont en
faveur, la signification d'un tel fait ne peut échapper à personne.
Tout esclave a le droit de se présenter devant un magistrat, de se
faire estimer, et, en payant la somme fixée, de recevoir des papiers
qui établissent sa liberté. L'évaluation est faite par trois
assesseurs; le maître de l'esclave en nomme un, le magistrat les deux
autres. L'esclave n'est pas obligé de payer toute la somme à la fois,
mais il peut payer par petites sommes qui ne doivent pas être
au-dessous de vingt-cinq francs. Il y a une autre prescription qui, au
premier abord, ne paraît pas très-importante, mais qui est, je suis
incliné à le croire, la protection pratiquement la plus efficace et la
meilleure garantie donnée aux noirs contre leurs possesseurs: c'est le
droit de vente forcée. Un esclave peut, après s'être fait estimer,
forcer son maître à le transférer à quiconque voudra payer la somme
déterminée. Pour exercer ce droit, il n'a pas besoin de rendre compte
de ses griefs; il suffit qu'il exprime le désir du transfert et que
quelqu'un soit disposé à l'acheter. Cette loi de transfert est
appliquée très-fréquemment et est un frein perpétuel imposé aux
maîtres d'esclaves.
D'après une autre loi, les noirs sont baptisés et enterrés suivant les
rites chrétiens. Mais on n'applique pas les articles qui commandent de
leur donner une instruction religieuse, et de les conduire aux
offices. Dans la plupart des districts ruraux, les nègres ne voient
jamais un prêtre ni une église.
L'Église célèbre rarement les mariages des noirs; comme dans le dogme
catholique le mariage est un sacrement qui noue un lien indissoluble,
le maître l'évite pour ne pas être gêné dans les ventes et les
hypothèques; en conséquence, les mariages sont ordinairement faits par
le maître lui-même, et naturellement ils n'ont aucune valeur légale;
aussi ce lien n'est-il que bien peu respecté.
Il est, au reste, très-difficile pour un étranger de se rendre un
compte exact de la situation relative des noirs et des blancs. Si
quelqu'un, venu du Nord, s'attend à trouver ici des chaînes, à voir le
sang couler; si, muni de lettres pour les planteurs les plus riches,
il se mêle à leur existence, écoute leurs anecdotes à table en
déjeunant et en dînant avec des dames, il n'entendra parler d'aucune
cruauté, d'aucune violence; il sera peut-être assez naïf pour croire
qu'il a vu ce qui s'appelle l'esclavage. Il ne sait pas que cette
large plantation, avec ses cheminées qui fument, et que son hôte ne
visite pas, a passé aux créanciers du dernier propriétaire, qui a fait
faillite, et qu'elle est aujourd'hui sous la charge d'un homme
d'affaires qui doit en tirer le plus qu'il pourra dans le moindre
temps possible, et vendre les esclaves comme il pourra. Il ne sait pas
que cette autre plantation, qui appartient à un jeune débauché qui
passe la moitié de son temps à la Havane, est un séjour de licence et
de cruauté. Il ignore peut-être que ces grands chiens enchaînés à la
maison qu'il visite, sont des bouledogues cubains, dressés à la chasse
aux nègres. Il ne sait pas que les aboiements qu'il a entendus une
nuit étaient le signal d'une poursuite où tous les blancs du voisinage
ont pris part, et que la semaine dernière, tous les propriétaires du
canton ont été obligés de s'ériger en comité de surveillance et de
police. Il ne sait pas que cet homme de mauvaise mine qui est venu
hier, et que les dames ont reçu froidement, avec une aversion mal
déguisée, était un chasseur de nègres de profession. Il n'a jamais vu
la _Sierra del Cristal_, la chaîne qui s'étend dans la partie
orientale de Cuba, habitée par des fugitifs, et où les blancs osent à
peine s'aventurer. Dans les villes, il ne va pas visiter hors des murs
les endroits où les blancs de bas étage fouettent pour quelques réaux
les domestiques noirs, hommes ou femmes, qui ont encouru une punition.
Disons quelque chose des ressources matérielles de la belle colonie
espagnole. Cuba contient certainement plus de bons ports que toute la
côte américaine aux latitudes supérieures à celles de Norfolk. Le sol
y est très-riche, et il n'y a point de grandes plaines de sable, ni le
long de la mer, ni dans l'intérieur. Les rochers de coraux forment le
rivage, et l'herbe et les arbres descendent jusqu'au bord même des
falaises. La surface du pays est diversifiée par des montagnes et des
collines, et est très-bien boisée et suffisamment irriguée. L'île a
des mines de cuivre et de fer; elle produit aussi du charbon
bitumineux qu'on peut employer dans les manufactures, du marbre, des
bois durs en abondance, tels que l'acajou, le cèdre, l'ébène, le
_lignum vitae_, le bois de fer. Les Cubains se vantent de n'avoir dans
leur île ni bêtes féroces ni reptiles venimeux. En fait d'animaux
dangereux ils n'ont que le scorpion, la tarentule et le nigua; mais la
morsure du scorpion et de la tarentule, bien que très-douloureuse, ne
cause pas la mort. Le nigua est très-désagréable; si on le laisse
longtemps sous la peau, il ne peut plus être extirpé et rend une
opération nécessaire.
Quant au climat, je n'ai aucun doute que dans l'intérieur, surtout sur
les terres rouges, il ne soit agréable et sain, été comme hiver; mais
sur le bord des rivières, dans le pays bas en terres noires, dans les
savanes, la fièvre intermittente règne ainsi que la fièvre aiguë. Les
cités sont désolées par la fièvre jaune, et dans les dernières années
le choléra les a aussi visitées. Dans les villes, l'année, au point de
vue de la salubrité, peut être divisée en trois parties: pendant les
quatre mois d'hiver, les villes sont saines; pendant les quatre mois
d'été, elles sont malsaines; les quatre autres mois d'automne et de
printemps ont un caractère intermédiaire. Il y a toujours quelques cas
de fièvre jaune pendant l'hiver, mais on y fait peu d'attention et ils
ne résultent que d'une imprudence excessive. On estime que vingt-cinq
soldats sur cent meurent de cette maladie pendant les premières années
de leur acclimatation; pendant l'année du choléra, il en est mort
soixante sur cent. La température moyenne de l'île est de 70°
Fahrenheit l'hiver, et 83° l'été. L'île est visitée quelquefois par de
violentes tempêtes, mais elles n'y sont pas aussi fréquentes que dans
les Antilles. Il y a de forts orages l'été, et de grandes sécheresses
l'hiver, bien qu'ordinairement la rosée suffise à entretenir
l'humidité nécessaire à la végétation dans l'intervalle des saisons de
pluie.
Le steamer qui doit m'emmener, _le Cahawba_, vient d'arriver. Quand
une fois le départ est décidé, on trouve un caractère plus étrange et
plus pittoresque à la ville que l'on va quitter; je regardais pour la
dernière fois les enseignes familières, les noms des rues, l'_Obria
pia_, _Lamparilla_, _Mercaderes_, _San Ignacio_, _Obispo_, et les
jolis et fantastiques noms des boutiques. Il me semblait que les rues
étroites avaient bien leur avantage, puisqu'on s'y trouve mieux à
l'ombre, et qu'on peut les tendre avec des draperies d'un côté à
l'autre, bien qu'on y rende ainsi l'air étouffant. Aucune ville n'a de
plus belles avenues que celles de l'Isabel et de Tacon; et je ne
reverrai plus les palmiers dans les pays du Nord. Voici la Dominica;
quel charmant endroit le soir, après la _retreta_, pour prendre le
café ou le thé près de la fontaine, dans la grande cour; c'est le seul
lieu public, avec les théâtres, où l'on voie les dames hors de leurs
volantes. Il faut quitter tout cela.
Tout le long du quai, où sont rangés les navires et où se fait tout le
travail des chargements et des déchargements, est une longue et haute
galerie, où l'on est abrité contre les rayons du soleil. Avant qu'elle
fût construite, on dit que l'on a vu des ouvriers tomber morts, sur le
quai, sous les coups du soleil.
Je trouve à bord du _Cahawba_ ma cargaison d'oranges d'Iglesia, mes
confitures de la Dominica et mes cigares de Cabaña; tous les passagers
sont réunis; le pont est couvert de montagnes d'oranges; l'ancre est
levée, le steamer sort du port avec le pavillon étoile flottant. Le
ciel est rougi à l'occident par le soleil couchant; les tambours et
les trompettes résonnent dans les fortifications, pendant que nous
passons devant la Casa Blanca, la Cabaña, la Punta et le Morro. Le
ciel s'assombrit, le vaisseau monte et descend sur la vague, la
lanterne du Morro jette son rayon sur les eaux, et les rives de Cuba
s'évanouissent dans la profondeur de l'horizon.
Après le thé, tout le monde est sur le pont. La nuit est claire, mais
je n'ai jamais vu autre chose que des jours et des nuits claires sur
mer et sur terre, depuis que j'ai passé le Gulf-Stream, en allant à
Cuba. La Croix du Sud est visible à l'horizon, et l'étoile du Nord se
montre au-dessus de l'horizon, du côté du septentrion. L'air de Cuba,
sur la montagne ou la plaine, l'air d'aucun pays ne peut être comparé
à celui de l'Océan, à cet air vigoureux et salin! Comme on le boit
avec avidité! Que j'aime aussi ce puissant mouvement qui me berce et
ferme peu à peu mes yeux! La nécessité seule du sommeil peut cependant
me déterminer à goûter quelque repos dans la splendeur de ces nuits
équinoxiales.
Nous arrivons le troisième jour, par un temps frais, devant la côte de
la Caroline du Nord; mais, comme nous restons dans le Gulf-Stream,
nous ne voyons pas la terre. Nous voilà sur la grande route du
commerce de toute la partie centrale de l'Amérique, et cependant
combien peu nous voyons de navires; pas un seul pendant trois jours.
Le lendemain, nous sortons du Gulf-Stream; le temps est plus froid; un
jour après, nous voyons la lumière de Barnegat, à quatre heures du
matin, puis les hauteurs de Neversink; la longue côte de New-Jersey
est étendue devant nous; le port de New-York n'est plus qu'à quatre ou
cinq heures. Sur la plage sableuse de Long-Island sont les débris du
_Black-Warrior_, récemment naufragé, l'ancien second de notre
_Cahawba_. Bien loin à l'horizon, du côté de l'orient, et à peine
discernable, est l'_Europa_, en route pour Liverpool. Bien loin de la
côte, jusqu'à vingt ou trente milles du port, la mer est tachée de
petits bateaux qui font leur pêche pour le marché de New-York; et des
bateaux remorqueurs guettent, en lançant un peu de vapeur, bien loin
dans la pleine mer, les vaisseaux qui arrivent. Un pilote vient nous
chercher et nous amène dans le port.
Aucun port n'a une aussi belle entrée que celui de New-York: on a
devant soi l'île de Staten, les hauteurs de Brooklyn, la vue lointaine
des îles de la rivière Hudson, les faubourgs populeux qui s'étendent
dans toutes les directions, la large baie, les clochers élevés et les
hautes maisons de la ville, et la forêt entrelacée des mâts des
navires.
Il n'y a pas encore de neige sur la campagne et sur le sommet des
maisons, mais les arbres dépouillés de feuilles, le gazon desséché,
les lourds paletots et les fourrures forment un contraste saisissant
avec les chapeaux de paille, les habits de toile blanche, les
persiennes abaissées et les moissons jaunies par le soleil que je
voyais il y a cinq jours seulement.