La plantation où je suis se nommait le Labyrinthe «El Labarinto;»

pendant trente ans elle a été un _cafetal_ (plantation à café)

très-prospère. Les causes qui ont amené la chute des cafetals à Cuba

ont agi ici comme ailleurs; et on a créé maintenant une plantation de

cannes à sucre à la place, sous le nom nouveau de _la Ariadne_.

La conversion des plantations à café en plantations à sucre, du

_cafetal_ en _ingenio_, a très-sérieusement affecté les conditions

sociales et économiques de l'île de Cuba. Le café doit venir à

l'ombre; en conséquence, un cafetal était une plantation d'arbres;

l'économie et le goût à la fois avaient amené les planteurs, qui

presque tous étaient des réfugiés de Saint-Domingue, à choisir des

arbres fruitiers, avec des arbres dont le bois était recherché, aussi

bien que ceux qui étaient remarquables par leur beauté. Sous ce

manteau d'arbres croissait le caféier, plante toujours verte, et

presque toujours en fleurs, avec des baies de teintes changeantes, qui

deux fois l'année, donnent les grains de café. Pour exploiter la

plantation, il fallait y percer, à des intervalles assez nombreux, des

avenues assez larges pour les voitures. La plantation était par

conséquent découpée comme un jardin, avec des avenues, des sentiers,

sous l'ombre des arbres les plus admirables; l'espace qui séparait les

avenues était un immense verger, à l'ombre duquel s'élevait, jusqu'à

cinq ou six pieds de hauteur, la plante à café. Le travail consistait

à soigner la plante, à recueillir le café, et les fruits; on cultivait

en outre des légumes, on élevait des moutons, des chevaux et des

boeufs. C'était de l'horticulture, sur la plus vaste échelle possible.

Il fallait beaucoup de temps pour créer le jardin, les Cubains disent

volontiers «le paradis d'un cafetal;» une fois achevé, c'était un

séjour délicieux et aimé. On n'avait besoin d'aucune aide mécanique,

on se passait de la vapeur, de la science; il suffisait de connaître

les sols, la culture de quelques plantes et de quelques arbres.

Il a fallu vingt ans et plus pour démontrer aux Cubains, que le

Brésil, les Antilles, qui sont à une latitude plus méridionale que

Cuba, et les États de l'Amérique centrale, peuvent produire le café

avec plus d'avantage. Les ouragans successifs et terribles de 1843 et

1845, qui détruisirent et ravagèrent tant de cafetals, joints au

système colonial de la métropole, qui n'accordait aucune protection

efficace à Cuba, ont mis fin à l'ère des plantations à café. Ces

motifs n'ont sans doute fait que hâter une résolution nécessaire. Les

mêmes causes qui produisaient l'infériorité de Cuba, au point de vue

de la production du café, lui ont assuré une supériorité marquée pour

la production du sucre. Les plantations détruites ont été consacrées à

la culture de la canne; et graduellement, d'abord dans les parties

occidentales et septentrionales, puis chaque jour plus avant du côté

de l'est et du sud sur l'île entière, les ravissants cafetals ont été

abattus, les arbres coupés, la charrue a passé sur les avenues et les

sentiers, et le pays dénudé n'est plus qu'une mer de cannes.

La vie dans une plantation de cannes à sucre.

La canne à sucre ne s'accommode point de l'ombre. Pour en rendre la

culture profitable, il faut la cultiver aussi en grand que possible.

Avoir des arbres fruitiers, serait une mauvaise économie pour le

planteur. La plupart des fruits, surtout l'orange, qui s'exporte le

plus, arrivent à maturité au milieu de la saison sucrière, et tous les

bras sont alors requis. La canne ne mûrit qu'une fois l'année. Tout le

travail doit être accompli pendant la période où elle commence à être

assez mûre pour être portée au moulin et le moment où la chaleur et

les pluies commencent à la gâter. Dans la Louisiane cette période ne

dépasse pas huit semaines. À Cuba, elle est de quatre mois pleins.

Cette différence donne à Cuba un grand avantage. Pourtant ces quatre

mois sont encore trop courts; et pendant ce temps la cheminée fume et

les fourneaux sont allumés jour et nuit.

Une plantation de sucre n'est ni un jardin, ni un verger. Ce n'est

plus le séjour aimé dont s'enorgueillissait la famille du planteur.

Aussi les plantations souffrent-elles des maux de l'absentéisme, et

les propriétaires habitent aujourd'hui les environs de la Havane, de

Matanzas, ou même New-York. L'esclavage a perdu par là ce qu'il avait

encore de patriarcal. Le maître n'est plus le chef de la famille à la

fois juge, médecin, prêtre, père, comme nous le représentent

quelquefois les avocats de l'esclavage. Des surveillants, des

administrateurs sont aujourd'hui placés entre lui et les esclaves. Les

sentiments que fait naître une existence commune, les souvenirs de

l'enfance, de longues et intimes relations, un amour partagé pour la

maison, la terre, les animaux domestiques, les oiseaux;--les

sympathies qui s'éveillent par les naissances, les maladies, par la

mort même, les devoirs religieux accomplis en commun;--tout ce qui

pouvait améliorer les rapports sociaux, tout cela disparaît de plus en

plus.

Je découvre que l'ingénieur qui a le soin de la machine à vapeur de

la sucrerie est un Américain: il appartient à une classe de

machinistes que la culture du sucre amène tous les ans à Cuba. Ils

quittent les États-Unis en automne, s'engagent pour la saison, mettent

les appareils en bon état, restent quatre ou cinq mois occupés, puis

s'en reviennent au printemps dans leurs pays. Ce sont des gens fort

habiles, et capables de faire toutes les réparations nécessaires: ils

sont très-bien payés, mais sont constamment occupés pendant quatre

mois, sans aucune distraction ni récréation. Celui avec qui je fais

connaissance connaît très-bien Cuba, où il est déjà venu plusieurs

fois: il m'apprend que dans toutes les plantations, pendant la saison

sucrière, les noirs n'ont que quatre heures de sommeil sur les

vingt-quatre heures, une heure pour dîner, une demi-heure pour

déjeuner. La nuit est divisée en trois périodes de trois heures, les

noirs ont, par tiers, leur tour de sommeil.

Les employés les plus importants dans une plantation sont le _mayoral_

ou _mayordomo_. Le premier a la surveillance générale des noirs et

doit établir parmi eux une stricte discipline. Le majordome est

l'homme d'affaires de la plantation. Sous les ordres du mayoral sont

un certain nombre de _contra-mayorales_, qui correspondent à ce qu'on

nomme les _drivers_ dans les plantations des États-Unis. L'un d'eux

accompagne toujours un groupe de nègres à l'ouvrage, dans les champs

ou ailleurs, les surveille, les dirige, et les fait travailler. Ils

portent constamment sous le bras un fouet court, le signe de leur

office. Ce sont presque toujours des nègres, et généralement les noirs

ne montrent pas plus d'humanité dans ces fonctions que les blancs de

bas étage.

[Illustration: La Volante, voiture de la Havane.--Dessin de Victor

Adam.]

Chaque soir, le majordome distribue des provisions aux noirs, sous la

surveillance de l'administrateur. Les feux s'allument ensuite dans les

cases, et on y prépare le repas du soir. J'allai les visiter avant que

le quartier nègre ne fût fermé. Une haute muraille entoure une cour

carrée où sont les cases. Il n'y a qu'une porte d'entrée, qui se ferme

à la nuit; quitter le quartier après la fermeture serait un délit

très-grave. Les huttes sont simples, mais assez bien disposées. Dans

quelques-unes est allumé un feu autour duquel, même dans cette saison

chaude, les nègres aiment à se grouper. Cette visite laissa une

étrange impression dans mon esprit. Rentré dans ma chambre à coucher,

dans le silence de la nuit, je m'endormis en songeant que j'étais, à

Cuba, l'hôte d'un planteur, au milieu de tous les effets de cet

étrange système où un homme s'arroge tous les droits sur d'autres,

amenés à travers l'Océan. J'entendais encore le chant des nègres

chargeant les chars dans les champs de cannes et leurs modulations

barbares: _Na-nu, A-ya--Na-ne, A-ya_.

Une fois je me réveillai au milieu de la nuit, et de loin j'entendis

le bruit des travailleurs occupés dans les champs, sous la clarté des

étoiles.

Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour à la Havane.

Revenu à Matanzas, je vais visiter la montagne du Cumbre. Je pars à

cheval avec un noir pour guide; nous nous élevons peu à peu au-dessus

de la ville. La baie, les maisons, le port, sont à nos pieds; le _Pan_

s'élève, dans la distance, à la hauteur de mille mètres. L'Océan est

devant nous, et derrière la paisible vallée de l'Yumuri; je reviens

par cette pittoresque vallée, sans avoir le temps de visiter aucune

des cavernes à stalactites qui y sont très-nombreuses et

très-profondes.

Pour retourner à la Havane, je ne pris pas la route de mer, mais le

chemin de fer qui unit ces deux villes. Bien que la distance à vol

d'oiseau soit seulement de soixante milles, la ligne a environ cent

milles à cause des nombreux détours qu'elle fait pour atteindre les

plus importantes plantations. Le voyage est plus long, mais il gagne

aussi en intérêt. Je ne puis me lasser de cette scène étrange, et je

contemple avec un intérêt qui ne se refroidit pas, les stations avec

leurs groupes de noirs, de marchands de fruits, les amas de sucre et

de mélasse qui y sont accumulés; les ingenios brillant sous les rayons

du soleil, avec leurs cheminées élevées; les champs interminables de

cannes; les boeufs lents qui traînent les chars; les intervalles de

sol non défriché; les jungles ornées de fleurs sauvages; les bouquets

de cocos aux branches pendantes et pleureuses; les palmiers; les

orangers roides, avec leurs pommes d'or, çà et là les restes d'un

cafetal, avec des cafiers sauvages et non coupés, sous des bosquets

luxuriants de bananiers. L'oeil peut-il jamais se fatiguer de ce

spectacle?

Un peu plus tard, dans l'après-midi, le caractère de la vue commence à

changer. Les ingenios et les champs de cannes deviennent moins

fréquents, puis disparaissent entièrement, et les maisons ont plutôt

l'air de villas que de fabriques. Sur les routes on voit des files de

mulets et de chevaux chargés de paniers de fruits, ou balayant le sol

avec le fourrage vert dont ils sont chargés; tout cela se dirige vers

la Havane. Bientôt on voit le château d'Alavar et le Principe, puis le

port et la mer, la forêt de mâts, la longue ligne des fortifications,

les maisons bleues, blanches et jaunes; il me semble que je suis

revenu chez moi après une très-longue absence; je n'ai pourtant été

que pendant quelques jours sur les plantations, mais les impressions

que j'y ai reçues ont été si nouvelles et si étranges!

[Illustration: Vue de Matanzas.--Dessin de Lancelot d'après F.

Mialhe.]

La population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystères de

l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat.

Il faut présenter maintenant les résultats les plus importants de mes

observations sur l'état actuel de l'île de Cuba. Les renseignements

que j'ai reçus ont été quelquefois contradictoires, mais par cela même

il est plus aisé de les contrôler les uns par les autres.

Il y a trois classes de personnes à Cuba, sans compter les esclaves:

ce sont les Cubains, les Espagnols et les étrangers des autres

nations. Par Cubains, j'entends les créoles ou les personnes nées à

Cuba. Par Espagnols, les Péninsulaires ou natifs de la vieille

Espagne. La troisième classe comprend les Américains, les Anglais, les

Français, les Allemands. Cette dernière classe est nombreuse, possède

beaucoup de richesses, et se compose de marchands, de banquiers et de

commerçants. Les Espagnols composent l'armée et la marine, remplissent

toutes les fonctions publiques: la justice, l'administration,

l'éducation, le fisc, les postes, la police, le haut clergé leur

appartiennent, et on y compte en outre une nombreuse et riche classe

de marchands, de banquiers, de boutiquiers et d'ouvriers.

[Illustration: Paysage dans l'île de Cuba: Loma (côte) de

Canuela.--Dessin de Paul Huet d'après F. Mialhe.]

Le nombre des esclaves n'est pas connu avec exactitude. Le recensement

de 1857 le fixe à trois cent soixante-quinze mille; mais on ne peut se

fier à ce chiffre. Comme les esclaves sont taxés pour l'impôt, le

gouvernement a beaucoup de peine à obtenir une statistique exacte.

Presque tout le monde, à Cuba, s'accorde à dire qu'il y a au moins

cinq cent mille esclaves; quelques-uns élèvent le chiffre jusqu'à sept

cent mille. Je suis moi-même disposé à croire que celui de six cent

mille se rapproche le plus de la vérité.

Les noirs libres, d'après le recensement de 1857, sont au nombre de

cent vingt-cinq mille; mais ce chiffre est trop faible. La population

blanche comprend sept cent mille âmes. Il y a à peu près un noir libre

pour trois esclaves; et leur nombre total est un peu supérieur à celui

des blancs.

Le fait qu'il y a un noir libre sur quatre indique suffisamment que

les lois qui sont faites en Espagne favorisent l'émancipation. Elles

favorisent aussi le noir émancipé. L'étranger qui visite la Havane

verra un régiment de mille volontaires noirs, paradant avec les

troupes de ligne et les volontaires blancs; quand on songe que le port

des armes est considéré comme un honneur et un privilége, et n'est pas

permis aux blancs créoles, excepté à un très-petit nombre qui sont en

faveur, la signification d'un tel fait ne peut échapper à personne.

Tout esclave a le droit de se présenter devant un magistrat, de se

faire estimer, et, en payant la somme fixée, de recevoir des papiers

qui établissent sa liberté. L'évaluation est faite par trois

assesseurs; le maître de l'esclave en nomme un, le magistrat les deux

autres. L'esclave n'est pas obligé de payer toute la somme à la fois,

mais il peut payer par petites sommes qui ne doivent pas être

au-dessous de vingt-cinq francs. Il y a une autre prescription qui, au

premier abord, ne paraît pas très-importante, mais qui est, je suis

incliné à le croire, la protection pratiquement la plus efficace et la

meilleure garantie donnée aux noirs contre leurs possesseurs: c'est le

droit de vente forcée. Un esclave peut, après s'être fait estimer,

forcer son maître à le transférer à quiconque voudra payer la somme

déterminée. Pour exercer ce droit, il n'a pas besoin de rendre compte

de ses griefs; il suffit qu'il exprime le désir du transfert et que

quelqu'un soit disposé à l'acheter. Cette loi de transfert est

appliquée très-fréquemment et est un frein perpétuel imposé aux

maîtres d'esclaves.

D'après une autre loi, les noirs sont baptisés et enterrés suivant les

rites chrétiens. Mais on n'applique pas les articles qui commandent de

leur donner une instruction religieuse, et de les conduire aux

offices. Dans la plupart des districts ruraux, les nègres ne voient

jamais un prêtre ni une église.

L'Église célèbre rarement les mariages des noirs; comme dans le dogme

catholique le mariage est un sacrement qui noue un lien indissoluble,

le maître l'évite pour ne pas être gêné dans les ventes et les

hypothèques; en conséquence, les mariages sont ordinairement faits par

le maître lui-même, et naturellement ils n'ont aucune valeur légale;

aussi ce lien n'est-il que bien peu respecté.

Il est, au reste, très-difficile pour un étranger de se rendre un

compte exact de la situation relative des noirs et des blancs. Si

quelqu'un, venu du Nord, s'attend à trouver ici des chaînes, à voir le

sang couler; si, muni de lettres pour les planteurs les plus riches,

il se mêle à leur existence, écoute leurs anecdotes à table en

déjeunant et en dînant avec des dames, il n'entendra parler d'aucune

cruauté, d'aucune violence; il sera peut-être assez naïf pour croire

qu'il a vu ce qui s'appelle l'esclavage. Il ne sait pas que cette

large plantation, avec ses cheminées qui fument, et que son hôte ne

visite pas, a passé aux créanciers du dernier propriétaire, qui a fait

faillite, et qu'elle est aujourd'hui sous la charge d'un homme

d'affaires qui doit en tirer le plus qu'il pourra dans le moindre

temps possible, et vendre les esclaves comme il pourra. Il ne sait pas

que cette autre plantation, qui appartient à un jeune débauché qui

passe la moitié de son temps à la Havane, est un séjour de licence et

de cruauté. Il ignore peut-être que ces grands chiens enchaînés à la

maison qu'il visite, sont des bouledogues cubains, dressés à la chasse

aux nègres. Il ne sait pas que les aboiements qu'il a entendus une

nuit étaient le signal d'une poursuite où tous les blancs du voisinage

ont pris part, et que la semaine dernière, tous les propriétaires du

canton ont été obligés de s'ériger en comité de surveillance et de

police. Il ne sait pas que cet homme de mauvaise mine qui est venu

hier, et que les dames ont reçu froidement, avec une aversion mal

déguisée, était un chasseur de nègres de profession. Il n'a jamais vu

la _Sierra del Cristal_, la chaîne qui s'étend dans la partie

orientale de Cuba, habitée par des fugitifs, et où les blancs osent à

peine s'aventurer. Dans les villes, il ne va pas visiter hors des murs

les endroits où les blancs de bas étage fouettent pour quelques réaux

les domestiques noirs, hommes ou femmes, qui ont encouru une punition.

Disons quelque chose des ressources matérielles de la belle colonie

espagnole. Cuba contient certainement plus de bons ports que toute la

côte américaine aux latitudes supérieures à celles de Norfolk. Le sol

y est très-riche, et il n'y a point de grandes plaines de sable, ni le

long de la mer, ni dans l'intérieur. Les rochers de coraux forment le

rivage, et l'herbe et les arbres descendent jusqu'au bord même des

falaises. La surface du pays est diversifiée par des montagnes et des

collines, et est très-bien boisée et suffisamment irriguée. L'île a

des mines de cuivre et de fer; elle produit aussi du charbon

bitumineux qu'on peut employer dans les manufactures, du marbre, des

bois durs en abondance, tels que l'acajou, le cèdre, l'ébène, le

_lignum vitae_, le bois de fer. Les Cubains se vantent de n'avoir dans

leur île ni bêtes féroces ni reptiles venimeux. En fait d'animaux

dangereux ils n'ont que le scorpion, la tarentule et le nigua; mais la

morsure du scorpion et de la tarentule, bien que très-douloureuse, ne

cause pas la mort. Le nigua est très-désagréable; si on le laisse

longtemps sous la peau, il ne peut plus être extirpé et rend une

opération nécessaire.

Quant au climat, je n'ai aucun doute que dans l'intérieur, surtout sur

les terres rouges, il ne soit agréable et sain, été comme hiver; mais

sur le bord des rivières, dans le pays bas en terres noires, dans les

savanes, la fièvre intermittente règne ainsi que la fièvre aiguë. Les

cités sont désolées par la fièvre jaune, et dans les dernières années

le choléra les a aussi visitées. Dans les villes, l'année, au point de

vue de la salubrité, peut être divisée en trois parties: pendant les

quatre mois d'hiver, les villes sont saines; pendant les quatre mois

d'été, elles sont malsaines; les quatre autres mois d'automne et de

printemps ont un caractère intermédiaire. Il y a toujours quelques cas

de fièvre jaune pendant l'hiver, mais on y fait peu d'attention et ils

ne résultent que d'une imprudence excessive. On estime que vingt-cinq

soldats sur cent meurent de cette maladie pendant les premières années

de leur acclimatation; pendant l'année du choléra, il en est mort

soixante sur cent. La température moyenne de l'île est de 70°

Fahrenheit l'hiver, et 83° l'été. L'île est visitée quelquefois par de

violentes tempêtes, mais elles n'y sont pas aussi fréquentes que dans

les Antilles. Il y a de forts orages l'été, et de grandes sécheresses

l'hiver, bien qu'ordinairement la rosée suffise à entretenir

l'humidité nécessaire à la végétation dans l'intervalle des saisons de

pluie.

Le steamer qui doit m'emmener, _le Cahawba_, vient d'arriver. Quand

une fois le départ est décidé, on trouve un caractère plus étrange et

plus pittoresque à la ville que l'on va quitter; je regardais pour la

dernière fois les enseignes familières, les noms des rues, l'_Obria

pia_, _Lamparilla_, _Mercaderes_, _San Ignacio_, _Obispo_, et les

jolis et fantastiques noms des boutiques. Il me semblait que les rues

étroites avaient bien leur avantage, puisqu'on s'y trouve mieux à

l'ombre, et qu'on peut les tendre avec des draperies d'un côté à

l'autre, bien qu'on y rende ainsi l'air étouffant. Aucune ville n'a de

plus belles avenues que celles de l'Isabel et de Tacon; et je ne

reverrai plus les palmiers dans les pays du Nord. Voici la Dominica;

quel charmant endroit le soir, après la _retreta_, pour prendre le

café ou le thé près de la fontaine, dans la grande cour; c'est le seul

lieu public, avec les théâtres, où l'on voie les dames hors de leurs

volantes. Il faut quitter tout cela.

Tout le long du quai, où sont rangés les navires et où se fait tout le

travail des chargements et des déchargements, est une longue et haute

galerie, où l'on est abrité contre les rayons du soleil. Avant qu'elle

fût construite, on dit que l'on a vu des ouvriers tomber morts, sur le

quai, sous les coups du soleil.

Je trouve à bord du _Cahawba_ ma cargaison d'oranges d'Iglesia, mes

confitures de la Dominica et mes cigares de Cabaña; tous les passagers

sont réunis; le pont est couvert de montagnes d'oranges; l'ancre est

levée, le steamer sort du port avec le pavillon étoile flottant. Le

ciel est rougi à l'occident par le soleil couchant; les tambours et

les trompettes résonnent dans les fortifications, pendant que nous

passons devant la Casa Blanca, la Cabaña, la Punta et le Morro. Le

ciel s'assombrit, le vaisseau monte et descend sur la vague, la

lanterne du Morro jette son rayon sur les eaux, et les rives de Cuba

s'évanouissent dans la profondeur de l'horizon.

Après le thé, tout le monde est sur le pont. La nuit est claire, mais

je n'ai jamais vu autre chose que des jours et des nuits claires sur

mer et sur terre, depuis que j'ai passé le Gulf-Stream, en allant à

Cuba. La Croix du Sud est visible à l'horizon, et l'étoile du Nord se

montre au-dessus de l'horizon, du côté du septentrion. L'air de Cuba,

sur la montagne ou la plaine, l'air d'aucun pays ne peut être comparé

à celui de l'Océan, à cet air vigoureux et salin! Comme on le boit

avec avidité! Que j'aime aussi ce puissant mouvement qui me berce et

ferme peu à peu mes yeux! La nécessité seule du sommeil peut cependant

me déterminer à goûter quelque repos dans la splendeur de ces nuits

équinoxiales.

Nous arrivons le troisième jour, par un temps frais, devant la côte de

la Caroline du Nord; mais, comme nous restons dans le Gulf-Stream,

nous ne voyons pas la terre. Nous voilà sur la grande route du

commerce de toute la partie centrale de l'Amérique, et cependant

combien peu nous voyons de navires; pas un seul pendant trois jours.

Le lendemain, nous sortons du Gulf-Stream; le temps est plus froid; un

jour après, nous voyons la lumière de Barnegat, à quatre heures du

matin, puis les hauteurs de Neversink; la longue côte de New-Jersey

est étendue devant nous; le port de New-York n'est plus qu'à quatre ou

cinq heures. Sur la plage sableuse de Long-Island sont les débris du

_Black-Warrior_, récemment naufragé, l'ancien second de notre

_Cahawba_. Bien loin à l'horizon, du côté de l'orient, et à peine

discernable, est l'_Europa_, en route pour Liverpool. Bien loin de la

côte, jusqu'à vingt ou trente milles du port, la mer est tachée de

petits bateaux qui font leur pêche pour le marché de New-York; et des

bateaux remorqueurs guettent, en lançant un peu de vapeur, bien loin

dans la pleine mer, les vaisseaux qui arrivent. Un pilote vient nous

chercher et nous amène dans le port.

Aucun port n'a une aussi belle entrée que celui de New-York: on a

devant soi l'île de Staten, les hauteurs de Brooklyn, la vue lointaine

des îles de la rivière Hudson, les faubourgs populeux qui s'étendent

dans toutes les directions, la large baie, les clochers élevés et les

hautes maisons de la ville, et la forêt entrelacée des mâts des

navires.

Il n'y a pas encore de neige sur la campagne et sur le sommet des

maisons, mais les arbres dépouillés de feuilles, le gazon desséché,

les lourds paletots et les fourrures forment un contraste saisissant

avec les chapeaux de paille, les habits de toile blanche, les

persiennes abaissées et les moissons jaunies par le soleil que je

voyais il y a cinq jours seulement.

Le Tour du Monde; Cuba Journal des voyages et des voyageurs; 2. sem. 1860 · 第 2 / 3 段