III

Grandes réjouissances. L'oie aux marrons et la famille Ventéjols.

Ressemblance de M. Paturot et de Napoléon.

Geneviève de Brabant et la phrénologie.

Pensées diverses. Conclusion.

Le lendemain, Buridan vint dans l'atelier de son ami.

«Eh bien! dit-il, comment va ton coup de sabre, chevalier de la

Triste-Figure?

--Parfaitement. J'en serai quitte pour une cicatrice.

--Qu'est devenue la petite Pasithéa?

--Une estimable lingère de la rue Vivienne.

--Son portrait est-il terminé?

--Pas encore. Elle doit venir ce soir, après son travail, pour me

donner une séance.

--Heureux coquin! ce n'est pas à un bel homme comme moi qu'une

pareille chance arrivera jamais. Ainsi, tu n'as pas besoin de courir

les rues à la recherche de l'amour. Tu as du pain sur la planche.

--Que veux-tu dire?

--Parbleu! il est bien clair que les petites filles ne viennent pas à

dix heures du soir dans ton atelier pour entendre les histoires de la

_Morale en action_.

--Mon cher Buridan, tu es beau, tu es bien fait, tu as de l'esprit, tu

as de l'argent, mais tu n'as pas le sens commun. Apprends que je suis

trop heureux d'avoir trouvé cette petite fleur des champs, cette rose

sauvage, poussée entre deux pavés de Paris, pour la souiller même d'un

désir. Premièrement, s'il me plaisait de lui dire que je l'aime, je

doute que la confidence fût bien reçue; secondement, je ne le ferai

pas par égard pour moi-même. L'idéal est trop rare et trop beau pour

que je me hâte de le transformer en une vulgaire et prosaïque réalité.

--Salut, dit Buridan, à l'amant de l'idéal, à l'esclave des belles, au

vertueux Amadis. Claude, tu n'es pas de ce temps. Songe donc, mon cher

ami, que nous sommes en plein Paris, en plein dix-neuvième siècle,

en pleine civilisation. Songe que nous avons un roi, une charte, deux

Chambres, des électeurs, des usines, des chemins de fer et des bureaux

de tabac. Songe qu'il faut vivre comme tout le monde, et sors de ton

rêve sublime et ridicule. Cette petite est jolie, elle paraît bonne

enfant. Tu n'as pas le temps de prendre femme et d'interrompre tes

travaux pour donner la becquée à toute une marmaille. L'Institut et la

postérité te réclament. Cependant, il ne faut pas vivre seul; cela est

immoral. Va donc, et puisque le hasard t'offre une proie facile et qui

n'est pas à dédaigner, par amour pour toi-même, pour ta patrie et pour

la gloire, fais-en ta Fornarina. Tu hausses les épaules, tu fais

le vertueux! Honnête et splendide idiot! Si tu ne la prends pas,

quelqu'autre la prendra. Un de ces soirs, un cocher robuste et

largement abreuvé de vin d'Argenteuil lui offrira son coeur et sera

accepté, et tu resteras sur la rive, dans la pose ridicule d'Hercule à

qui Nessus enlève Déjanire.

--Tu me fais regretter, dit Claude, la commission dont elle m'a

chargée.

--Quelle commission?

--Tu es prié d'assister à la dissection d'une oie aux marrons,

dimanche prochain, chez sa tante, la fruitière de Passy. On dansera.

--Quoi! vraiment, la bonne femme m'invite.

--Et moi aussi, par dessus le marché.

--Décidément, cette petite a du discernement. Eh bien! va pour l'oie

aux marrons; cela m'amusera.»

Le dimanche suivant, grâce au zèle de Juliette, qui venait poser tous

les soirs dans l'atelier de Claude, le portrait était terminé. Le

peintre, accompagné de Buridan, l'apporta à la fruitière en grande

cérémonie.

Celle-ci, pour n'être pas dérangée dans un si grand jour, avait dès le

matin fermé sa boutique. Elle attendait ses invités dans sa chambre à

coucher, dont elle avait fait à cette occasion une salle à manger. Un

bonnet blanc à larges plis ornait sa bonne et rougeaude figure. Autour

d'elle, et dans une attitude recueillie, les yeux fixés sur l'oie

aux marrons qui rôtissait devant le feu, se tenaient huit personnes

pleines de calme et de dignité. C'était, par ordre d'importance, le

boulanger, M. Paturot, avec sa femme et sa fille, Mlle Cécile Paturot,

et le marchand de vin, M. Ventéjols, avec sa femme, ses deux fils,

âgés, l'un de huit ans, l'autre de dix ans, et sa fille, Mlle Caroline

Ventéjols, âgée de quatorze ans.

Quand les deux amis entrèrent, il y eut un grand mouvement dans

l'honorable société qui regardait rôtir l'oie. Ce fut quelque chose de

semblable à ce que les sténographes de la défunte Assemblée nationale

exprimaient par le mot: _sensation_. La bonne fruitière ayant prévenu

ses amis qu'elle devait recevoir deux messieurs qui dînaient chez les

ministres et qui portaient des gants les jours de fête, on s'attendait

à des merveilles.

L'attente générale fut un peu déçue. Claude entra, donna la main à

la fruitière et à Juliette, leur montra le portrait qui était fort

ressemblant, salua tout le monde et s'assit. Il fut trouvé fier, et,

si l'on n'avait été plus pressé de dîner que de médire, il n'aurait

pas été épargné.

Buridan, qui ne doutait de rien, fit une entrée magnifique. Il se

jeta dans les bras de la fruitière et de Juliette, ce qui séduisit du

premier coup les deux dames et ne plut guère à Claude. Puis il serra

cordialement la main de tous les assistants, et tira par mégarde les

oreilles d'Athanase Ventéjols, l'aîné des fils du marchand de vin.

Cela fait, on se mit à table. Je passe sous silence, le cliquetis des

fourchettes et le bruit des verres.

«Vous avez une bonne figure, dit tout à coup Buridan au marchand de

vin en tournant la salade; car, excepté celui de son métier, il

avait toutes sortes de talents. A table, vous avez l'air de Napoléon.

L'auriez-vous connu, par hasard?

--Moi, monsieur, point du tout, dit Ventéjols; mais ma mère a connu un

hussard de la vieille garde, qui le voyait fréquemment.

--C'est une chose surprenante que ces rencontres, continua Buridan; il

avait une redingote grise.

--Mais la mienne est noire.

--Qu'importe? C'est toujours une redingote. Il avait des bottes à

l'écuyère.

--Je n'ai que des souliers, dit Ventéjols.

--Eh bien, quelle différence y voyez-vous? Qu'est-ce qu'un soulier!

c'est une botte à qui l'on a coupé la tête.

--C'est pourtant vrai, dit le marchand de vin.

--Je parie, dit Buridan, que votre femme s'appelle Joséphine.

--Et vous gagnerez votre pari, monsieur, elle s'appelle

Joséphine-Eudoxie-Césarine. Hein! Césarine, quel honneur pour toi de

t'appeler Joséphine, comme la femme de l'empereur des Français, roi

d'Italie.

--Il y a pourtant une différence, ajouta le peintre.

--Laquelle? demanda le marchand de vin inquiet.

--Il avait un chapeau à cornes.»

Cette conclusion admirable enleva l'assemblée. Buridan devint le roi

du festin. Il chanta, il fit des calembours, il imita le glou-glou des

bouteilles, le chant du coq, celui du canard la veille des jours de

pluie, celui de la poule amoureuse. Tous les yeux étaient fixés sur

lui, et, excepté Claude, tout le monde l'admirait.

«Je ne m'étonne pas, dit M. Paturot à sa femme, que ce gaillard dîne

souvent chez les ministres. Si j'étais M. Guizot, il ne dînerait que

chez moi.

--Papa, dit Cécile Paturot, prie M. Buridan de nous chanter quelque

chose.»

D'un geste, Buridan commanda le silence.

«Surtout, lui dit Claude, fais attention que tu chantes devant des

dames.

--C'est bien, austère Caton,» répliqua Buridan.

La recommandation de Claude fut fort mal reçue. On l'attribua à la

jalousie, et les dames regardèrent le peintre de travers.

«Maman, dit Caroline Ventéjols, qu'est-ce que c'est qu'un austère

Caton?

--Tu le vois bien, répondit aigrement la mère, c'est un homme très

laid qui est jaloux, qui ne s'amuse pas et qui ne veut pas qu'on

s'amuse.»

Un regard sévère du père rétablit le calme dans la famille Ventéjols.

Claude entendit ce dialogue et sourit. Malheureusement, il regarda

Juliette qui était sa voisine à table, et qui l'écoutait avec

distraction. Il remarqua qu'elle n'avait d'attention que pour les

discours de Buridan, et il se sentit le coeur serré d'une tristesse

mortelle. Il se résignait à n'être pas aimé; mais la voir aimer un

autre que lui, c'était une douleur trop forte pour Claude. Hélas!

pensait-il, j'aurai le nom et le sort du pauvre Quasimodo. Pendant ces

réflexions, Buridan chantait:

Entendez tous, honorable assistance,

La vertu reconnue et patience

De Geneviève de Brabant.

Étant comtesse

De grand'noblesse,

Née en Brabant

Était assurément.

Après cette célèbre complainte, qui est l'Iliade du _Messager boiteux_

et de _l'Almanach de Liége_, Buridan, content d'avoir égorgé le

traître Golo, céda la parole à M. Paturot. Chacun chanta à son tour,

et Claude lui-même, avec plus de chaleur et de verve que personne.

Le dîner finit gaiement par une séance de phrénologie, où Buridan fit

admirer la variété de ses connaissances. M. Paturot, jaloux de voir

son compère Ventéjols comparé à Napoléon, se soumit le premier à

l'examen du savant.

«Monsieur, dit le peintre en palpant le boulanger avec gravité, votre

tête présente les plus singuliers phénomènes que la science ait eu

depuis longtemps occasion d'observer. Le front est d'un boulanger

ordinaire, mais l'occiput annonce une intelligence sans bornes, et le

sinciput, une fermeté rare. Ce que vous avez décidé, vous le voulez

fermement, n'est-ce pas?

--Oh! monsieur, dit Paturot se redressant avec orgueil, je suis comme

un marbre. Si ma femme me résistait, je lui casserais les reins! Si

ma fille me désobéissait, je la jetterais par la fenêtre. C'est mon

caractère.»

Tout le monde se mit à rire, et Mme Paturot voulut réclamer; mais

Buridan fit signe de se taire. L'assemblée était tout oreilles.

«Monsieur, continua Buridan, je vous en félicite. C'est cette rare et

héroïque fermeté qui fait les grands hommes. Au besoin, vous seriez

Brutus.

--Qu'est-ce que Brutus? demanda Cécile.

--Parbleu! dit sa mère, tu le vois bien, c'est une brute, un imbécile

comme ton père, qui ne voit pas que monsieur se moque de lui.

--Silence, ma femme! dit Paturot d'une voix menaçante.

--Oh! cria la dame d'une voix acariâtre, tes gros yeux ne me font pas

peur. Depuis vingt ans que nous sommes mariés, je te connais bien. Tu

es toujours le même: Constant-Fidèle Paturot, qui...

--Vous êtes intrépide, interrompit l'impitoyable Buridan.

--Comme un lion, monsieur. Je suis tambour de la garde nationale, et

j'ai failli être soldat, c'est tout dire.

--Passons, dit le peintre, aux traits du visage. Vous avez le nez

grand et gros. Avouez que vous êtes un grand scélérat.

--Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant, parlez plus bas, je vous

en conjure. Il faut bien que jeunesse se passe, et si ma femme le

savait! Voulez-vous me perdre?»

L'examen se prolongea au milieu des plaisanteries de tous les

convives. De la phrénologie Buridan passa à la chiromancie, et trouva

moyen d'intriguer et de contenter tout le monde. Quand il tint la main

de Juliette entre les siennes:

«Voici, dit-il, une ligne qui annonce qu'il vous arrivera bientôt

un grand bonheur. Vous aimerez un jeune homme blond et vous en serez

passionnément aimée. Il y aura un mariage dans l'année.»

En même temps, il lui serra doucement la main, Juliette baissa les

yeux et rougit. Que faisait Claude? Il assistait, impassible en

apparence, aux succès de son ami, et il faisait d'horribles efforts

pour rire de ses plaisanteries.

«Hélas! pensait-il, voilà comme il faudrait être pour plaire à

Juliette. Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est beau! O douleur! ô

malheureux Quasimodo.»

On dansa beaucoup, et Buridan ne brilla pas moins par ses entrechats

que par ses discours. Il sut plaire à tout le monde, et surtout à la

bonne fruitière qu'il fit valser en dépit de ses cinquante-cinq ans.

Il se multipliait pour faire sauter les femmes et pour boire avec les

hommes.

A minuit, tous les conviés se retirèrent, Claude et Buridan, priés de

revenir, le dernier surtout, s'y engagèrent volontiers, et partirent

ensemble pour Paris, à pied. Sur la route, Claude, absorbé dans ses

tristes réflexions, gardait le silence.

«Tout le bonheur que je m'étais promis, pensait-il, s'envole en un

instant. Un étourdi, en se jouant, m'enlève celle que j'aime.

--Qu'as-tu donc? lui dit Buridan étonné, je ne te reconnais pas. As-tu

du _vague à l'ame_.

--Ce n'est rien, répondit Claude, honteux de sa faiblesse. Le grand

air m'a fait mal.

--Un buveur d'eau, dit Buridan avec compassion, ne devrait s'aventurer

qu'avec des gens de sa secte. Va te coucher, Basile, tu sens la

fièvre.»

Les deux amis se séparèrent. Le lendemain, Claude attendit inutilement

Juliette. Elle ne devait plus revenir dans son atelier. Trois semaines

s'écoulèrent sans événement. Le peintre avait besoin de toute sa

philosophie pour ne pas aller voir la vieille fruitière. Enfin, il

partit un dimanche pour Passy.

«Ah! vous voilà, monsieur, dit la bonne femme en le voyant. Pourquoi

ne venez-vous pas plus souvent?»

Claude allégua un travail important et pressé.

«Où est Juliette? demanda-t-il.

--Je l'attends depuis ce matin, répondit la fruitière. Restez avec

nous; monsieur votre ami doit la conduire et vous partirez avec lui.

--Ah! c'est Buridan qui est chargé de la conduire, dit Claude qui

pâlit de douleur et de jalousie. Est-ce que vous ne trouvez pas que

c'est un guide bien jeune pour Mlle Juliette!

--Qu'importe! dit la fruitière. Les jeunes gens aiment à rire, mais

Juliette est sage. Entre nous, je crois bien que M. Buridan lui

fait la cour. Ma nièce n'est pas un mauvais parti. Après ma mort,

savez-vous qu'elle aura plus de 60,000 francs!

--A quoi bon détromper cette pauvre femme, se dit le peintre. Tous mes

avis ne la rendront pas plus sage, et je passerais pour un jaloux et

un malhonnête homme.»

Enfin, Buridan et Juliette arrivèrent, les yeux brillants et pleins

de gaieté. Ils racontèrent qu'ils s'étaient égarés dans le bois de

Boulogne, et qu'ils avaient poussé jusqu'à Saint-Cloud. Juliette salua

Claude avec amitié, mais avec froideur; il lut son sort dans les yeux

de la jeune fille, et partit désespéré. Buridan ne chercha pas à le

retenir.

Quelques jours après, Claude frappa à la porte de son ami dès six

heures du matin. Buridan à demi-habillé entrebâilla la porte.

«As-tu besoin de moi? dit-il à Claude.

--Non. Je venais te voir.

--Diable! le moment n'est pas favorable. Il y a des dames. Pasithéa,

c'est notre ami Claude, celui qui a fait ton portrait et qui s'est

fait sabrer pour toi. Veux-tu le recevoir.

--Y penses-tu? dit Juliette.

--Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante en bonnet de nuit, et Claude

sera bien aise de te voir.»

Claude reconnut la voix de celle qu'il aimait. Il sortit, la mort dans

l'âme, sans dire un mot à Buridan. Il alla à Vincennes, et de là

à Passy. Il rentra chez lui sans pouvoir apaiser la fièvre qui le

dévorait. Il haïssait Juliette, et Buridan, et lui-même, et toute

la nature. Il était tenté de les tuer tous les deux, mais sa douceur

naturelle reprit le dessus. Après tout, pensa-t-il, aucun des deux

n'est cause de mon malheur. Pourquoi ai-je aimé celle qui ne pouvait

pas m'aimer? Je le savais d'avance; j'ai dû m'y résigner. Le mal est

en moi, et non ailleurs. Tant que je vivrai, je serai malheureux;

mourons donc.

Ayant résolu de se tuer, il chargea son pistolet, et écrivit à

Juliette la lettre suivante:

«Juliette, je vous aimais, et vous êtes la maîtresse d'un autre! Quand

vous recevrez ce billet, je serai mort. Adieu!»

Il cacheta ce billet, le porta lui-même à la poste, et l'affranchit

avec un sang-froid singulier. En rentrant, il s'assit, appuya sur son

coeur le canon du pistolet, et fit feu. La balle traversa le coeur.

Claude mourut sur le champ.

Le soir, Juliette, assise près de Buridan, lut tout haut la lettre

funèbre, et poussa un cri. Buridan courut chez son ami. On lui montra

le corps inanimé du malheureux peintre. Le testament de Claude était

ainsi conçu:

«Je lègue ma fortune, qui se compose de vingt mille francs, à

Châteauroux, ma ville natale. Je désire que le conseil municipal fasse

construire un grand gymnase gratuit, destiné à développer dans le

peuple la force et la beauté du corps, qui sont si nécessaires au

bonheur et à la tranquillité de l'âme.»

Deux mois après la mort de Claude, Juliette, abandonnée par Buridan,

revenait tristement à Passy.

«Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle à sa tante, je ne serais

pas si malheureuse aujourd'hui.»

Claude eut tort de se tuer. Tôt ou tard, il aurait oublié Juliette; il

aurait aimé et on l'aurait aimé. «Toute âme est soeur d'une âme.»

Claude et Juliette · 第 4 / 5 题