Grandes réjouissances. L'oie aux marrons et la famille Ventéjols.
Ressemblance de M. Paturot et de Napoléon.
Geneviève de Brabant et la phrénologie.
Pensées diverses. Conclusion.
Le lendemain, Buridan vint dans l'atelier de son ami.
«Eh bien! dit-il, comment va ton coup de sabre, chevalier de la
Triste-Figure?
--Parfaitement. J'en serai quitte pour une cicatrice.
--Qu'est devenue la petite Pasithéa?
--Une estimable lingère de la rue Vivienne.
--Son portrait est-il terminé?
--Pas encore. Elle doit venir ce soir, après son travail, pour me
donner une séance.
--Heureux coquin! ce n'est pas à un bel homme comme moi qu'une
pareille chance arrivera jamais. Ainsi, tu n'as pas besoin de courir
les rues à la recherche de l'amour. Tu as du pain sur la planche.
--Que veux-tu dire?
--Parbleu! il est bien clair que les petites filles ne viennent pas à
dix heures du soir dans ton atelier pour entendre les histoires de la
_Morale en action_.
--Mon cher Buridan, tu es beau, tu es bien fait, tu as de l'esprit, tu
as de l'argent, mais tu n'as pas le sens commun. Apprends que je suis
trop heureux d'avoir trouvé cette petite fleur des champs, cette rose
sauvage, poussée entre deux pavés de Paris, pour la souiller même d'un
désir. Premièrement, s'il me plaisait de lui dire que je l'aime, je
doute que la confidence fût bien reçue; secondement, je ne le ferai
pas par égard pour moi-même. L'idéal est trop rare et trop beau pour
que je me hâte de le transformer en une vulgaire et prosaïque réalité.
--Salut, dit Buridan, à l'amant de l'idéal, à l'esclave des belles, au
vertueux Amadis. Claude, tu n'es pas de ce temps. Songe donc, mon cher
ami, que nous sommes en plein Paris, en plein dix-neuvième siècle,
en pleine civilisation. Songe que nous avons un roi, une charte, deux
Chambres, des électeurs, des usines, des chemins de fer et des bureaux
de tabac. Songe qu'il faut vivre comme tout le monde, et sors de ton
rêve sublime et ridicule. Cette petite est jolie, elle paraît bonne
enfant. Tu n'as pas le temps de prendre femme et d'interrompre tes
travaux pour donner la becquée à toute une marmaille. L'Institut et la
postérité te réclament. Cependant, il ne faut pas vivre seul; cela est
immoral. Va donc, et puisque le hasard t'offre une proie facile et qui
n'est pas à dédaigner, par amour pour toi-même, pour ta patrie et pour
la gloire, fais-en ta Fornarina. Tu hausses les épaules, tu fais
le vertueux! Honnête et splendide idiot! Si tu ne la prends pas,
quelqu'autre la prendra. Un de ces soirs, un cocher robuste et
largement abreuvé de vin d'Argenteuil lui offrira son coeur et sera
accepté, et tu resteras sur la rive, dans la pose ridicule d'Hercule à
qui Nessus enlève Déjanire.
--Tu me fais regretter, dit Claude, la commission dont elle m'a
chargée.
--Quelle commission?
--Tu es prié d'assister à la dissection d'une oie aux marrons,
dimanche prochain, chez sa tante, la fruitière de Passy. On dansera.
--Quoi! vraiment, la bonne femme m'invite.
--Et moi aussi, par dessus le marché.
--Décidément, cette petite a du discernement. Eh bien! va pour l'oie
aux marrons; cela m'amusera.»
Le dimanche suivant, grâce au zèle de Juliette, qui venait poser tous
les soirs dans l'atelier de Claude, le portrait était terminé. Le
peintre, accompagné de Buridan, l'apporta à la fruitière en grande
cérémonie.
Celle-ci, pour n'être pas dérangée dans un si grand jour, avait dès le
matin fermé sa boutique. Elle attendait ses invités dans sa chambre à
coucher, dont elle avait fait à cette occasion une salle à manger. Un
bonnet blanc à larges plis ornait sa bonne et rougeaude figure. Autour
d'elle, et dans une attitude recueillie, les yeux fixés sur l'oie
aux marrons qui rôtissait devant le feu, se tenaient huit personnes
pleines de calme et de dignité. C'était, par ordre d'importance, le
boulanger, M. Paturot, avec sa femme et sa fille, Mlle Cécile Paturot,
et le marchand de vin, M. Ventéjols, avec sa femme, ses deux fils,
âgés, l'un de huit ans, l'autre de dix ans, et sa fille, Mlle Caroline
Ventéjols, âgée de quatorze ans.
Quand les deux amis entrèrent, il y eut un grand mouvement dans
l'honorable société qui regardait rôtir l'oie. Ce fut quelque chose de
semblable à ce que les sténographes de la défunte Assemblée nationale
exprimaient par le mot: _sensation_. La bonne fruitière ayant prévenu
ses amis qu'elle devait recevoir deux messieurs qui dînaient chez les
ministres et qui portaient des gants les jours de fête, on s'attendait
à des merveilles.
L'attente générale fut un peu déçue. Claude entra, donna la main à
la fruitière et à Juliette, leur montra le portrait qui était fort
ressemblant, salua tout le monde et s'assit. Il fut trouvé fier, et,
si l'on n'avait été plus pressé de dîner que de médire, il n'aurait
pas été épargné.
Buridan, qui ne doutait de rien, fit une entrée magnifique. Il se
jeta dans les bras de la fruitière et de Juliette, ce qui séduisit du
premier coup les deux dames et ne plut guère à Claude. Puis il serra
cordialement la main de tous les assistants, et tira par mégarde les
oreilles d'Athanase Ventéjols, l'aîné des fils du marchand de vin.
Cela fait, on se mit à table. Je passe sous silence, le cliquetis des
fourchettes et le bruit des verres.
«Vous avez une bonne figure, dit tout à coup Buridan au marchand de
vin en tournant la salade; car, excepté celui de son métier, il
avait toutes sortes de talents. A table, vous avez l'air de Napoléon.
L'auriez-vous connu, par hasard?
--Moi, monsieur, point du tout, dit Ventéjols; mais ma mère a connu un
hussard de la vieille garde, qui le voyait fréquemment.
--C'est une chose surprenante que ces rencontres, continua Buridan; il
avait une redingote grise.
--Mais la mienne est noire.
--Qu'importe? C'est toujours une redingote. Il avait des bottes à
l'écuyère.
--Je n'ai que des souliers, dit Ventéjols.
--Eh bien, quelle différence y voyez-vous? Qu'est-ce qu'un soulier!
c'est une botte à qui l'on a coupé la tête.
--C'est pourtant vrai, dit le marchand de vin.
--Je parie, dit Buridan, que votre femme s'appelle Joséphine.
--Et vous gagnerez votre pari, monsieur, elle s'appelle
Joséphine-Eudoxie-Césarine. Hein! Césarine, quel honneur pour toi de
t'appeler Joséphine, comme la femme de l'empereur des Français, roi
d'Italie.
--Il y a pourtant une différence, ajouta le peintre.
--Laquelle? demanda le marchand de vin inquiet.
--Il avait un chapeau à cornes.»
Cette conclusion admirable enleva l'assemblée. Buridan devint le roi
du festin. Il chanta, il fit des calembours, il imita le glou-glou des
bouteilles, le chant du coq, celui du canard la veille des jours de
pluie, celui de la poule amoureuse. Tous les yeux étaient fixés sur
lui, et, excepté Claude, tout le monde l'admirait.
«Je ne m'étonne pas, dit M. Paturot à sa femme, que ce gaillard dîne
souvent chez les ministres. Si j'étais M. Guizot, il ne dînerait que
chez moi.
--Papa, dit Cécile Paturot, prie M. Buridan de nous chanter quelque
chose.»
D'un geste, Buridan commanda le silence.
«Surtout, lui dit Claude, fais attention que tu chantes devant des
dames.
--C'est bien, austère Caton,» répliqua Buridan.
La recommandation de Claude fut fort mal reçue. On l'attribua à la
jalousie, et les dames regardèrent le peintre de travers.
«Maman, dit Caroline Ventéjols, qu'est-ce que c'est qu'un austère
Caton?
--Tu le vois bien, répondit aigrement la mère, c'est un homme très
laid qui est jaloux, qui ne s'amuse pas et qui ne veut pas qu'on
s'amuse.»
Un regard sévère du père rétablit le calme dans la famille Ventéjols.
Claude entendit ce dialogue et sourit. Malheureusement, il regarda
Juliette qui était sa voisine à table, et qui l'écoutait avec
distraction. Il remarqua qu'elle n'avait d'attention que pour les
discours de Buridan, et il se sentit le coeur serré d'une tristesse
mortelle. Il se résignait à n'être pas aimé; mais la voir aimer un
autre que lui, c'était une douleur trop forte pour Claude. Hélas!
pensait-il, j'aurai le nom et le sort du pauvre Quasimodo. Pendant ces
réflexions, Buridan chantait:
Entendez tous, honorable assistance,
La vertu reconnue et patience
De Geneviève de Brabant.
Étant comtesse
De grand'noblesse,
Née en Brabant
Était assurément.
Après cette célèbre complainte, qui est l'Iliade du _Messager boiteux_
et de _l'Almanach de Liége_, Buridan, content d'avoir égorgé le
traître Golo, céda la parole à M. Paturot. Chacun chanta à son tour,
et Claude lui-même, avec plus de chaleur et de verve que personne.
Le dîner finit gaiement par une séance de phrénologie, où Buridan fit
admirer la variété de ses connaissances. M. Paturot, jaloux de voir
son compère Ventéjols comparé à Napoléon, se soumit le premier à
l'examen du savant.
«Monsieur, dit le peintre en palpant le boulanger avec gravité, votre
tête présente les plus singuliers phénomènes que la science ait eu
depuis longtemps occasion d'observer. Le front est d'un boulanger
ordinaire, mais l'occiput annonce une intelligence sans bornes, et le
sinciput, une fermeté rare. Ce que vous avez décidé, vous le voulez
fermement, n'est-ce pas?
--Oh! monsieur, dit Paturot se redressant avec orgueil, je suis comme
un marbre. Si ma femme me résistait, je lui casserais les reins! Si
ma fille me désobéissait, je la jetterais par la fenêtre. C'est mon
caractère.»
Tout le monde se mit à rire, et Mme Paturot voulut réclamer; mais
Buridan fit signe de se taire. L'assemblée était tout oreilles.
«Monsieur, continua Buridan, je vous en félicite. C'est cette rare et
héroïque fermeté qui fait les grands hommes. Au besoin, vous seriez
Brutus.
--Qu'est-ce que Brutus? demanda Cécile.
--Parbleu! dit sa mère, tu le vois bien, c'est une brute, un imbécile
comme ton père, qui ne voit pas que monsieur se moque de lui.
--Silence, ma femme! dit Paturot d'une voix menaçante.
--Oh! cria la dame d'une voix acariâtre, tes gros yeux ne me font pas
peur. Depuis vingt ans que nous sommes mariés, je te connais bien. Tu
es toujours le même: Constant-Fidèle Paturot, qui...
--Vous êtes intrépide, interrompit l'impitoyable Buridan.
--Comme un lion, monsieur. Je suis tambour de la garde nationale, et
j'ai failli être soldat, c'est tout dire.
--Passons, dit le peintre, aux traits du visage. Vous avez le nez
grand et gros. Avouez que vous êtes un grand scélérat.
--Monsieur, dit Paturot d'un ton suppliant, parlez plus bas, je vous
en conjure. Il faut bien que jeunesse se passe, et si ma femme le
savait! Voulez-vous me perdre?»
L'examen se prolongea au milieu des plaisanteries de tous les
convives. De la phrénologie Buridan passa à la chiromancie, et trouva
moyen d'intriguer et de contenter tout le monde. Quand il tint la main
de Juliette entre les siennes:
«Voici, dit-il, une ligne qui annonce qu'il vous arrivera bientôt
un grand bonheur. Vous aimerez un jeune homme blond et vous en serez
passionnément aimée. Il y aura un mariage dans l'année.»
En même temps, il lui serra doucement la main, Juliette baissa les
yeux et rougit. Que faisait Claude? Il assistait, impassible en
apparence, aux succès de son ami, et il faisait d'horribles efforts
pour rire de ses plaisanteries.
«Hélas! pensait-il, voilà comme il faudrait être pour plaire à
Juliette. Elle n'a d'yeux que pour lui. Il est beau! O douleur! ô
malheureux Quasimodo.»
On dansa beaucoup, et Buridan ne brilla pas moins par ses entrechats
que par ses discours. Il sut plaire à tout le monde, et surtout à la
bonne fruitière qu'il fit valser en dépit de ses cinquante-cinq ans.
Il se multipliait pour faire sauter les femmes et pour boire avec les
hommes.
A minuit, tous les conviés se retirèrent, Claude et Buridan, priés de
revenir, le dernier surtout, s'y engagèrent volontiers, et partirent
ensemble pour Paris, à pied. Sur la route, Claude, absorbé dans ses
tristes réflexions, gardait le silence.
«Tout le bonheur que je m'étais promis, pensait-il, s'envole en un
instant. Un étourdi, en se jouant, m'enlève celle que j'aime.
--Qu'as-tu donc? lui dit Buridan étonné, je ne te reconnais pas. As-tu
du _vague à l'ame_.
--Ce n'est rien, répondit Claude, honteux de sa faiblesse. Le grand
air m'a fait mal.
--Un buveur d'eau, dit Buridan avec compassion, ne devrait s'aventurer
qu'avec des gens de sa secte. Va te coucher, Basile, tu sens la
fièvre.»
Les deux amis se séparèrent. Le lendemain, Claude attendit inutilement
Juliette. Elle ne devait plus revenir dans son atelier. Trois semaines
s'écoulèrent sans événement. Le peintre avait besoin de toute sa
philosophie pour ne pas aller voir la vieille fruitière. Enfin, il
partit un dimanche pour Passy.
«Ah! vous voilà, monsieur, dit la bonne femme en le voyant. Pourquoi
ne venez-vous pas plus souvent?»
Claude allégua un travail important et pressé.
«Où est Juliette? demanda-t-il.
--Je l'attends depuis ce matin, répondit la fruitière. Restez avec
nous; monsieur votre ami doit la conduire et vous partirez avec lui.
--Ah! c'est Buridan qui est chargé de la conduire, dit Claude qui
pâlit de douleur et de jalousie. Est-ce que vous ne trouvez pas que
c'est un guide bien jeune pour Mlle Juliette!
--Qu'importe! dit la fruitière. Les jeunes gens aiment à rire, mais
Juliette est sage. Entre nous, je crois bien que M. Buridan lui
fait la cour. Ma nièce n'est pas un mauvais parti. Après ma mort,
savez-vous qu'elle aura plus de 60,000 francs!
--A quoi bon détromper cette pauvre femme, se dit le peintre. Tous mes
avis ne la rendront pas plus sage, et je passerais pour un jaloux et
un malhonnête homme.»
Enfin, Buridan et Juliette arrivèrent, les yeux brillants et pleins
de gaieté. Ils racontèrent qu'ils s'étaient égarés dans le bois de
Boulogne, et qu'ils avaient poussé jusqu'à Saint-Cloud. Juliette salua
Claude avec amitié, mais avec froideur; il lut son sort dans les yeux
de la jeune fille, et partit désespéré. Buridan ne chercha pas à le
retenir.
Quelques jours après, Claude frappa à la porte de son ami dès six
heures du matin. Buridan à demi-habillé entrebâilla la porte.
«As-tu besoin de moi? dit-il à Claude.
--Non. Je venais te voir.
--Diable! le moment n'est pas favorable. Il y a des dames. Pasithéa,
c'est notre ami Claude, celui qui a fait ton portrait et qui s'est
fait sabrer pour toi. Veux-tu le recevoir.
--Y penses-tu? dit Juliette.
--Parbleu! si j'y pense. Tu es charmante en bonnet de nuit, et Claude
sera bien aise de te voir.»
Claude reconnut la voix de celle qu'il aimait. Il sortit, la mort dans
l'âme, sans dire un mot à Buridan. Il alla à Vincennes, et de là
à Passy. Il rentra chez lui sans pouvoir apaiser la fièvre qui le
dévorait. Il haïssait Juliette, et Buridan, et lui-même, et toute
la nature. Il était tenté de les tuer tous les deux, mais sa douceur
naturelle reprit le dessus. Après tout, pensa-t-il, aucun des deux
n'est cause de mon malheur. Pourquoi ai-je aimé celle qui ne pouvait
pas m'aimer? Je le savais d'avance; j'ai dû m'y résigner. Le mal est
en moi, et non ailleurs. Tant que je vivrai, je serai malheureux;
mourons donc.
Ayant résolu de se tuer, il chargea son pistolet, et écrivit à
Juliette la lettre suivante:
«Juliette, je vous aimais, et vous êtes la maîtresse d'un autre! Quand
vous recevrez ce billet, je serai mort. Adieu!»
Il cacheta ce billet, le porta lui-même à la poste, et l'affranchit
avec un sang-froid singulier. En rentrant, il s'assit, appuya sur son
coeur le canon du pistolet, et fit feu. La balle traversa le coeur.
Claude mourut sur le champ.
Le soir, Juliette, assise près de Buridan, lut tout haut la lettre
funèbre, et poussa un cri. Buridan courut chez son ami. On lui montra
le corps inanimé du malheureux peintre. Le testament de Claude était
ainsi conçu:
«Je lègue ma fortune, qui se compose de vingt mille francs, à
Châteauroux, ma ville natale. Je désire que le conseil municipal fasse
construire un grand gymnase gratuit, destiné à développer dans le
peuple la force et la beauté du corps, qui sont si nécessaires au
bonheur et à la tranquillité de l'âme.»
Deux mois après la mort de Claude, Juliette, abandonnée par Buridan,
revenait tristement à Passy.
«Ah! si j'avais pu aimer Claude, disait-elle à sa tante, je ne serais
pas si malheureuse aujourd'hui.»
Claude eut tort de se tuer. Tôt ou tard, il aurait oublié Juliette; il
aurait aimé et on l'aurait aimé. «Toute âme est soeur d'une âme.»